L'ENSORCELÉE

I

La lande de Lessay est une des plus considérables de cette portion de

la Normandie qu'on appelle la presqu'île du Cotentin. Pays de culture,

de vallées fertiles, d'herbages verdoyants, de rivières poissonneuses,

le Cotentin, cette Tempé de la France, cette terre grasse et remuée, a

pourtant, comme la Bretagne, sa voisine, la pauvresse aux genêts, de

ces parties stériles et nues, où l'homme passe et où rien ne vient,

sinon une herbe rare et quelques bruyères, bientôt desséchées. Ces

lacunes de culture, ces places vides de végétation, ces têtes chauves

pour ainsi dire, forment d'ordinaire un frappant contraste avec les

terrains qui les environnent. Elles sont à ces pays cultivés des oasis

arides, comme il y a dans les sables du désert des oasis de verdure.

Elles jettent dans ces paysages frais, riants et féconds, de soudaines

interruptions de mélancolie, des airs soucieux, des aspects sévères.

Elles les ombrent d'une estompe plus noire... Généralement ces landes

ont un horizon assez borné. Le voyageur, en y entrant, les parcourt

d'un regard, et en aperçoit la limite. De partout, les haies des champs

labourés les circonscrivent. Mais si, par exception, on en trouve

d'une vaste largeur de circuit, on ne saurait dire l'effet qu'elles

produisent sur l'imagination de ceux qui les traversent, de quel charme

bizarre et profond elles saisissent les yeux et le cœur. Qui ne sait le

charme des landes?... Il n'y a peut-être que les paysages maritimes, la

mer et ses grèves, qui aient un caractère aussi expressif et qui vous

émeuvent davantage. Elles sont comme les lambeaux, laissés sur le sol,

d'une poésie primitive et sauvage que la main et la herse de l'homme

ont déchirée. Haillons sacrés qui disparaîtront au premier jour sous le

souffle de l'industrialisme moderne; car notre époque, grossièrement

matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître

toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que

de l'âme humaine. Asservie aux idées de rapport, la société, cette

vieille ménagère qui n'a plus de jeune que ses besoins et qui radote de

ses lumières, ne comprend pas plus les divines ignorances de l'esprit,

cette poésie de l'âme, qu'elle veut échanger contre de malheureuses

connaissances toujours incomplètes, qu'elle n'admet la poésie des yeux,

cachée et visible sous l'apparente inutilité des choses. Pour peu que

cet effroyable mouvement de la pensée moderne continue, nous n'aurons

plus, dans quelques années, un pauvre bout de lande où l'imagination

puisse poser son pied pour rêver, comme le héron sur une de ses pattes.

Alors, sous ce règne de l'épais génie des aises physiques qu'on prend

pour de la civilisation et du progrès, il n'y aura ni ruines, ni

mendiants, ni terres vagues, ni superstitions comme celles qui vont

faire le sujet de cette histoire, si la sagesse de notre temps veut

bien nous permettre de la raconter.

C'était cette double poésie de l'inculture du sol et de l'ignorance de

ceux qui la hantaient, qu'on retrouvait encore, il y a quelques années,

dans la sauvage et fameuse lande de Lessay. Ceux qui sont passés alors

pourraient l'attester. Placé entre la Haie-du-Puits et Coutances, ce

désert normand où l'on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies,

ni traces d'homme ou de bêtes que celles du passant ou du troupeau du

matin dans la poussière, s'il faisait sec, ou dans l'argile détrempée

du sentier, s'il avait plu, déployait une grandeur de solitude et

de tristesse désolée qu'il n'était pas facile d'oublier. La lande,

disait-on, avait sept lieues de tour. Ce qui est certain, c'est que,

pour la traverser, en droite ligne, il fallait à un homme à cheval,

et bien monté, plus d'une couple d'heures. Dans l'opinion de tout le

pays, c'était un passage redoutable. Quand de Saint-Sauveur-le-Vicomte,

cette bourgade jolie comme un village d'Écosse et qui a vu du

Guesclin défendre son donjon contre les Anglais, ou du littoral de la

presqu'île, on avait affaire à Coutances et que, pour arriver plus

vite, on voulait prendre la traverse, car la route départementale

et les voitures publiques n'étaient pas de ce côté, on s'associait

plusieurs pour passer la terrible lande; et c'était si bien un usage,

qu'on citait longtemps comme des téméraires, dans les paroisses, les

hommes, en très-petit nombre, il est vrai, qui avaient passé seuls à

Lessay de nuit ou de jour.

On parlait vaguement d'assassinats qui s'y étaient commis à d'autres

époques. Et vraiment un tel lieu prêtait à de telles traditions. Il

aurait été difficile de choisir une place plus commode pour détrousser

un voyageur ou pour dépêcher un ennemi. L'étendue, devant et autour

de soi, était si considérable et si claire qu'on pouvait découvrir de

très-loin, pour les éviter ou les fuir, les personnes qui auraient pu

venir au secours des gens attaqués par les bandits de ces parages, et,

dans la nuit, un si vaste silence aurait dévoré tous les cris qu'on

aurait poussés dans son sein. Mais ce n'était pas tout.

Si l'on en croyait les récits des charretiers qui s'y attardaient, la

lande de Lessay était le théâtre des plus singulières apparitions.

Dans le langage du pays, _il y revenait_. Pour ces populations

musculaires, braves et prudentes, qui s'arment de précautions et de

courage contre un danger tangible et certain, c'était là le côté

véritablement sinistre et menaçant de la lande, car l'imagination

continuera d'être, d'ici longtemps, la plus puissante réalité qu'il

y ait dans la vie des hommes. Aussi cela seul, bien plus que l'idée

d'une attaque nocturne, faisait trembler le _pied de frêne_ dans la

main du plus vigoureux gaillard qui se hasardait à passer Lessay, à

la tombée. Pour peu surtout qu'il se fût _amusé_ autour d'une chopine

ou d'un pot, au _Taureau rouge_, un cabaret d'assez mauvaise mine

qui se dressait, sans voisinage, sur le nu de l'horizon, du côté de

Coutances, il n'était pas douteux que le compère ne vît dans le

brouillard de son cerveau et les tremblantes lignes de ces espaces

solitaires, nués des vapeurs du soir ou blancs de rosée, de ces choses

qui, le lendemain, dans ses récits, devaient ajouter à l'effrayante

renommée de ces lieux déserts. L'une des sources, du reste, les plus

intarissables des _mauvais bruits_, comme on disait, qui couraient sur

Lessay et les environs, c'était une ancienne abbaye, que la révolution

de 1789 avait détruite, et qui, riche et célèbre, était connue à trente

lieues à la ronde sous le nom de l'abbaye de Blanchelande. Fondée au

douzième siècle par le favori d'Henry II, roi d'Angleterre, le Normand

Richard de la Haye, et par sa femme Mathilde de Vernon, cette abbaye,

voisine de Lessay et dont on voyait encore les ruines il y a quelques

années, s'élevait autrefois dans une vallée spacieuse, peu profonde,

close de bois, entre les paroisses de Varenguebec, de Lithaire et de

Neufmesnil. Les moines, qui l'avaient toujours habitée, étaient de

ces puissants chanoines de l'ordre de Saint-Norbert, qu'on appelait

plus communément Prémontrés. Quant au nom si pittoresque, si poétique

et presque virginal de l'abbaye de Blanchelande,--le nom, ce dernier

soupir qui reste des choses!--les antiquaires ne lui donnent, hélas!

que les plus incertaines étymologies. Venait-il de ce que les terres

qui entouraient l'abbaye avaient pour fond une pâle glaise, ou des

vêtements blancs des chanoines, ou des toiles qui devaient devenir

le linge de la communauté, et qu'on étendait autour de l'abbaye, sur

les terrains qui en étaient les dépendances, pour les blanchir à la

rosée des nuits? Quoi qu'il en fût à cet égard, si on en croyait les

irrévérencieuses chroniques de la contrée, le monastère de Blanchelande

n'avait jamais eu de virginal que son nom. On racontait tout bas qu'il

s'y était passé d'effroyables scènes quelques années avant que la

révolution éclatât. Quelle créance pouvait-on donner à de tels récits?

Pourquoi les ennemis de l'Église, qui avaient besoin de motifs pour

détruire les monuments religieux d'un autre âge, n'auraient-ils pas

commencé à démolir par la calomnie ce qu'ils devaient achever avec

la hache et le marteau? Ou bien, en effet, en ces temps où la foi

fléchissait dans le cœur vieilli des peuples, l'incrédulité avait-elle

fait réellement germer la corruption dans ces asiles consacrés aux

plus saintes vertus? Qui le savait? Personne. Mais toujours est-il

que, faux ou vrais, ces prétendus scandales aux pieds des autels, ces

débordements cachés par le cloître, ces sacriléges que Dieu avait enfin

punis par un foudroiement social plus terrible que la foudre de ses

nuées, avaient laissé, à tort ou à raison, une traînée d'histoires

dans la mémoire des populations, empressées d'accueillir également,

par un double instinct de la nature humaine, tout ce qui est criminel,

dépravé, funeste, et tout ce qui est merveilleux.

Il y a déjà quelques années, je voyageais dans ces parages dont

j'aurais tant voulu faire comprendre le saisissant aspect au lecteur.

Je revenais de Coutances, une ville morne, quoique épiscopale, aux

rues humides et étroites, où j'avais été obligé de passer plusieurs

jours, et qui m'avait prédisposé peut-être aux profondes impressions

du paysage que je parcourais. Mon âme s'harmonisait parfaitement

alors avec tout ce qui sentait l'isolement et la tristesse. On était

en octobre, cette saison mûre, qui tombe dans la corbeille du Temps

comme une grappe d'or meurtrie par sa chute, et quoique je sois d'un

tempérament peu rêveur, je jouissais pleinement de ces derniers et

touchants beaux jours de l'année où la mélancolie a ses ivresses. Je

m'intéressais à tous les accidents de la route que je suivais. Je

voyageais à cheval, à la manière des coureurs de chemins de traverse.

Comme je ne haïssais pas le clair de lune et l'aventure, en digne fils

des Chouans, mes ancêtres, j'étais armé autant que Surcouf le corsaire,

dont je venais de quitter la ville, et peu me chaillait de voir tomber

la nuit sur mon manteau! Or, justement quelques minutes avant le

chien-et-loup, qui vient bien vite, comme chacun sait, dans la saison

d'automne, je me trouvai vis-à-vis du cabaret du _Taureau rouge_, qui

n'avait de rouge que la couleur d'ocre de ses volets, et qui, placé à

l'orée de la lande de Lessay, semblait, de ce côté, en garder l'entrée.

Étranger, quoique du pays, que j'avais abandonné depuis longtemps, mais

passant pour la première fois dans ces landes, planes comme une mer de

terres, où parfois les hommes qui les parcourent d'habitude s'égarent

quand la nuit est venue, ou, du moins, ont grand'peine à se maintenir

dans leur chemin, je crus prudent de m'orienter avant de m'engager

dans la perfide étendue, et de demander quelques renseignements sur le

sentier que je devais suivre. Je dirigeai donc mon cheval sur la maison

de chétive apparence que je venais d'atteindre, et dont la porte,

surmontée d'un gros bouchon d'épines flétries, laissait passer le

bruit de quelques rudes voix appartenant sans doute aux personnes qui

buvaient et devisaient dans l'intérieur de la maison. Le soleil oblique

du couchant, deux fois plus triste qu'à l'ordinaire, car il marquait

deux déclins, celui du jour et celui de l'année, teignait d'un jaune

soucieux cette chaumière brune comme une sépia, et dont la cheminée

à moitié croulée envoyait rêveusement vers le ciel tranquille la

maigre et petite fumée bleue de ces feux de tourbe que les pauvres gens

recouvrent avec des feuilles de chou, pour en ralentir la consomption

trop rapide. J'avais, de loin, aperçu une petite fille en haillons,

qui jetait de la luzerne à une vache attachée par une corde de paille

tressée au contrevent du cabaret, et je lui demandai, en m'approchant

d'elle, ce que je désirais savoir. Mais l'aimable enfant ne jugea

point à propos de me répondre, ou peut-être ne me comprit-elle pas,

car elle me regarda avec deux grands yeux gris, calmes et muets comme

deux disques d'acier, et, me montrant le talon de ses pieds nus, elle

rentra dans la maison, en tordant son chignon couleur de filasse sur

sa tête, d'où il s'était détaché pendant que je lui parlais. Prévenue

sans doute par la sauvage petite créature, une vieille femme, verte et

rugueuse comme un bâton de houx durci au feu (et pour elle ç'avait été

peut-être le feu de l'adversité), vint au seuil et me demanda _qui que

j'voulais_, d'une voix traînante et hargneuse.

Et moi, comme je me savais en Normandie, le pays de la terre où l'on

entend le mieux les choses de la vie pratique, et où la politique des

intérêts domine tout à tous les niveaux, je lui dis de donner une bonne

mesure d'avoine à mon cheval et de l'arroser d'une chopine de cidre,

et qu'après je lui expliquerais mieux ce que j'avais à lui demander.

La vieille femme obéit avec la vitesse de l'intérêt excité. Sa figure

rechignée et morne se mit à reluire comme un des gros sous qu'elle

allait gagner. Elle apporta l'avoine dans une espèce d'auge en bois,

montée sur trois pieds boiteux; mais elle ne comprit pas que le cidre,

fait pour un _chrétian_, fût la _bâisson d'oune animâ_. Aussi fus-je

obligé de lui répéter l'ordre de m'apporter la chopine que j'avais

demandée, et je la versai sur l'avoine qui remplissait la mangeoire,

à son grand scandale apparemment, car elle fit claquer l'une contre

l'autre ses deux mains larges et brunes, comme deux battoirs qui

auraient longtemps séjourné dans l'eau d'un fossé, et murmura je ne

sais quoi dans un patois dont l'obscurité cachait peut-être l'insolence.

--Eh bien! la mère, lui dis-je en regardant manger mon cheval, vous

allez me dire à présent quel chemin je dois suivre pour arriver à la

Haie-du-Puits dans la nuit et sans m'égarer.

Alors elle allongea son bras sec, et, m'indiquant la ligne qu'il

fallait suivre, elle me donna une de ces explications compliquées,

inintelligibles, où la malice narquoise du paysan, qui prévoit les

embarras d'autrui et qui s'en gausse par avance, se mêle à l'absence

de clarté qui distingue les esprits grossiers et naturellement

enveloppés des gens de basse classe.

Je n'avais rien compris à ce qu'elle me disait. Aussi je me préparais,

tout en rebridant mon cheval, à lui faire répéter et éclaircir son

explication malencontreuse, quand, s'avisant d'un expédient qui anima

sa figure comme une découverte, elle tourna sur le talon de ses sabots

ferrés, et s'écria d'une voix aiguë en rentrant à moitié dans le

cabaret:

--Hé! maître Tainnebouy, v'là un mônsieu qui demande le quemin de la

Haie-du-Puits, et qui, si vous v'lez, va s'en aller _quant et vous_!

Sur ma parole, je ne me souciais pas trop du compagnon qu'elle me

donnait de son autorité privée. Le _Taureau rouge_ était mal famé, et

l'air de la vieille n'avait rien de très-rassurant. Si c'était, comme

on le disait, un asile pour des drôles de toute espèce, pour tous les

vagabonds sans aveu, que ce cabaret, qui semblait bâti par le diable

devenu maçon pour l'accomplissement de quelque dessein funeste, on

trouvera naturel que je n'inclinasse guère à recevoir de la main de la

reine de ce bouge un guide ou un compagnon pour ma route dans cette

dangereuse lande qu'il fallait traverser et que la nuit allait bientôt

couvrir.

Mais ces réflexions, qui passèrent en moins de temps dans mon cerveau

que je n'en mets à les exprimer, ne tinrent pas, malgré l'heure qui

noircissait, la misérable réputation du _Taureau rouge_ et l'air

sinistre de son hôtesse, contre la présence de l'homme qu'elle avait

appelé et qui vint à moi du fond de l'intérieur de la maison, montrant

à ma vue agréablement surprise un de ces gaillards de riche mine,

lesquels n'ont pas besoin d'un certificat de bonne vie et mœurs,

délivré par un curé ou par un maire, car Dieu leur en a écrit un

magnifique et lisible dans toutes les lignes de leur personne. Dès que

je l'eus toisé du regard, mes défiantes idées s'envolèrent comme une

nuée de corneilles dénichées tout à coup d'un vieux château par un

joyeux coup de fusil tiré au loin dans la plaine. Je vis tout de suite

à quelle espèce d'homme j'avais affaire. Il semblait avoir toutes les

qualités nécessaires au passage de la lande, c'est-à-dire, en deux

mots, la figure la plus rassurante pour un honnête homme et les épaules

les plus effrayantes pour un coquin.

C'était un homme de quarante-cinq ans environ, bâti en force, comme on

dit énergiquement dans le pays, car de tels hommes sont des bâtisses,

un de ces êtres virils, à la contenance hardie, au regard franc et

ferme, qui font penser qu'après tout, le mâle de la femme a aussi

son genre de beauté. Il avait à peu près cinq pieds quatre pouces de

stature, mais jamais le refrain de la vieille chanson normande:

C'est dans la Manche

Qu'on trouve le bon bras,

n'avait trouvé d'application plus heureuse et plus complète. Il me fit

l'effet, au premier coup d'œil, et la suite me prouva que je ne m'étais

pas trompé, d'un fermier aisé de la presqu'île, qui s'en revenait de

quelque marché d'alentour. Excepté le chapeau à _couverture de cuve_,

qu'il avait remplacé par un chapeau à bords plus étroits et plus

commode pour trotter à cheval contre le vent, il avait le costume que

portaient encore les paysans du Cotentin dans ma jeunesse: la veste

ronde de droguet bleu, taillée comme celle du _majo_ espagnol, mais

moins élégante et plus ample, et la culotte courte, de la couleur de

la laine de la brebis, aussi serrée qu'une culotte de daim, et fixée

au genou avec trois boutons en cuivre. Et il faut le dire, puisqu'il

n'y pensait pas, cette sorte de vêtement lui allait vraiment bien,

et dessinait une musculature dont l'homme le moins soucieux de ses

avantages aurait eu le droit d'être fier. Il avait passé, par-dessus

ses bas de laine bleue à côtes, bien tendus sur des mollets en cœur,

ces anciennes bottes sans pied qui descendaient du genou jusqu'à la

cheville et dans lesquelles on entrait avec ses souliers. Ces anciennes

bottes, qui n'avaient qu'un éperon, et qu'on laissait dans l'écurie

avec son cheval, quand on était arrivé, étaient, aux jambes de notre

Cotentinais, couvertes d'une boue séchée qui y constellait une boue

fraîche, et elles disaient suffisamment qu'elles avaient vu du chemin,

et du mauvais chemin, ce jour-là. La boue souillait aussi à une grande

hauteur la massue du _pied de frêne_ qu'il tenait à la main, et qu'une

lanière de cuir, formant fouet, fixait à son solide poignet, dans des

enroulements multipliés.

--J'n'ai jamais, me dit-il avec l'accent de son pays et une politesse

simple et cordiale, refusé un bon compagnon, quand Dieu l'a envoyé sur

ma route. Il souleva légèrement son chapeau et le remit sur sa forte

tête brune, dont les cheveux épais, droits, coupés carrément et marqués

des coups de ciseaux du _frater_ qui les avait hachés d'une main

inhabile, tombaient jusque sur ses épaules, autour d'un cou herculéen,

lié à peine par une cravate qui ne faisait qu'un tour, à la manière des

matelots.--La vieille mère Giguet dit, monsieur, que vous allez à la

Haie-du-Puits, où je vais aussi pour la foire de demain. Comme j'n'ai

pas de bœufs à conduire, car vous avez un cheval trop ardent pour

bien suivre tranquillement un troupeau de bœufs, j'pouvons, si vous

le trouvez bon, faire route ensemble et nous en aller jasant, botte à

botte, comme d'honnêtes gens, et, sauf votre respect, une paire d'amis.

La _Blanche_ n'est pas tellement lassée, la pauvre bête, qu'elle ne

puisse bien faire la partie de votre cheval. J'la connais. Elle a de

l'amour-propre comme une personne. Auprès de votre cheval, elle va

joliment renifler! La lande est mauvaise, et, si c'est comme hier

soir, dans les landes de Muneville et de Montsurvent, le brouillard

nous prendra bien avant que nous n'en soyons sortis. M'est avis qu'un

étranger, comme vous paraissez l'être, ne serait point capable de se

tirer tout seul d'un tel pas et pourrait bien chercher sa route encore

demain matin au lever du soleil, c'est-à-dire en pleine matinée, car le

soleil commence d'être tardif dans cette arrière-saison.

Je le remerciai de sa politesse et j'acceptai sa proposition de grand

cœur. Il y avait dans les manières, la voix, le regard de cet homme

quelque chose qui attirait et qui eût forcé la confiance. Quoiqu'il

fût Normand, son visage avisé n'était pas rusé. Il était presque aussi

noir qu'un morceau de pain de sarrazin; mais, si tanné qu'il fût par le

soleil et les fatigues, il avait aussi les couleurs de la santé et de

la force. Il respirait la sécurité audacieuse d'un homme toujours par

monts et par vaux, comme il l'était par le fait de ses occupations et

de son commerce, et qui, comme les chevaliers d'autrefois, ne devait

compter, pour sortir de bien des embarras et de bien des difficultés,

que sur sa vigueur et sur sa bravoure personnelle.

L'accent de son pays, que j'ai dit qu'il avait, n'était pas prononcé et

presque barbare comme celui de la vieille hôtesse du _Taureau rouge_.

Il était ce qu'il devait être dans la bouche d'un homme qui, comme

lui, voyageait et hantait les villes... Seulement, cet accent donnait

à ce qu'il disait un goût relevé de terroir, et il allait si bien à

tout l'ensemble de sa vie et de sa personne, que, s'il ne l'avait

pas eu, il lui aurait manqué quelque chose. Je lui dis franchement

combien je m'estimais heureux de l'avoir pour compagnon de route.--Et,

ajoutai-je, puisque vous parlez de brouillard, c'est assez l'heure où

il commence;--je lui montrai du doigt un cercle de vapeurs bleuâtres

qui dansaient à l'horizon depuis que le soleil couché avait emporté les

derniers reflets incarnats qu'il laisse après lui dans le ciel.--Il

serait prudent peut-être de nous mettre en marche et de ne pas nous

attarder plus longtemps.

--C'est la vérité, fit-il. Il est temps de filer notre nœud, comme

disent les matelots. La _Blanche_ a mangé sa trémaine, et je serai à

vous dans une _petite minute de temps_. Mère Giguet, reprit-il de sa

voix impérieuse et forte, combien la _Blanche_ et moi vous devons-nous?

Je le vis plonger la main dans une ceinture de cuir à poches, comme en

portent les herbagers de la vallée d'Auge, et il paya ce qu'il devait

à l'hôtesse, plantée sur le seuil à nous regarder. Il alla chercher

sa _Blanche_, comme il l'appelait, et qui était digne de son nom, car

c'était une belle jument blanche comme une jatte de lait, à naseaux

roses, et qui, crottée jusqu'à la sous-ventrière, n'en était que plus

digne de son très-crotté cavalier. Elle mangeait sa _trémaine_, comme

il avait dit, attachée à un anneau de fer incrusté dans le pignon du

cabaret. Cachée par un angle du mur, je ne l'avais pas remarquée. A

peine eut-elle entendu la voix de son maître, qu'elle se mit à hennir

et à frapper la terre de son sabot avec une gaieté qui ressemblait à

une violence.

Maître Tainnebouy, puisque tel était le nom de mon compagnon de voyage,

raffermit un énorme manteau bleu, posé en valise sur sa selle, brida sa

jument et lui grimpa lestement sur le dos avec l'aisance de l'habitude

et un aplomb qui eut fait honneur à un écuyer consommé. J'ai vu bien

des casse-cous dans ma vie mais, de ma vie, je n'en ai vu un qui

ressemblât à celui-là! Une fois tombé en selle, il serra entre ses

cuisses l'animal qu'il montait et le fit crier.

--Voilà qui vous prouvera, me dit-il avec l'orgueil un peu sauvage d'un

fils des Normands de Rollon, que si nous sommes attaqués dans notre

traversée, je suis homme à vous donner, _tant seulement_ avec mon _pied

de frêne_, un bon coup de main!

J'avais payé comme lui l'hôtesse du _Taureau rouge_, et j'étais remonté

sur mon cheval. Nous nous plaçâmes comme il l'avait dit, botte à botte,

et nous entrâmes dans cette lande de Lessay à la sombre renommée, et

qui, dès les premiers pas qu'on y faisait, surtout comme nous les

faisions, à la chute d'un jour d'automne, semblait plus sombre que son

nom.

L'ensorcelée · 第 12 / 29 题