Le roman de _L'Ensorcelée_ est le premier d'une série de romans qui
vont suivre et dont les guerres de la Chouannerie seront le théâtre,
quand elles n'en seront pas le sujet.
Ainsi que l'auteur le disait dans l'introduction de son ouvrage, publié
pour la première fois en 1851, diverses circonstances de famille et de
parenté l'ont mis à même de connaître mieux que personne (et ce n'est
pas se vanter beaucoup) une époque et une guerre presque oubliées
maintenant, car pour que le destin soit plus complet et plus grande la
cruauté de la Fortune, il faut parfois que l'héroïsme et le malheur
ressemblent à ce bonheur dont on a dit qu'il n'a pas d'histoire.
L'histoire en effet manque aux Chouans. Elle leur manque comme la
gloire et même comme la justice. Pendant que les Vendéens, ces hommes
de la guerre de grande ligne, dorment, tranquilles et immortels, sous
le mot que Napoléon a dit d'eux, et peuvent attendre, couverts par
une telle épitaphe, l'historien qu'ils n'ont pas encore, les Chouans,
ces soldats de buisson, n'ont rien, eux, qui les tire de l'obscurité
et les préserve de l'insulte. Leur nom, pour les esprits ignorants et
prévenus, est devenu une insulte. Nul historien d'autorité ne s'est
levé pour raconter impartialement leurs faits et gestes. Le livre assez
mal écrit, mais vivant, que Duchemin des Scépeaux a consacré à la
Chouannerie du Maine, inspirera peut-être un jour le génie de quelque
grand poëte; mais la Chouannerie du Cotentin, la sœur de la Chouannerie
du Maine, a pour tout Xénophon un sabotier, dont les mémoires, publiés
en 1815 et recherchés du curieux et de l'antiquaire, ne se trouvent
déjà plus. Dieu, pour montrer mieux nos néants sans doute, a parfois
de ces ironies qui attachent le bruit aux choses petites et l'obscurité
aux choses grandes, et la Chouannerie est une de ces grandes choses
obscures, auxquelles, à défaut de la lumière intégrale et pénétrante de
l'Histoire, la Poésie, fille du Rêve, attache son rayon.
C'est à la lueur tremblante de ce rayon que l'auteur de _L'Ensorcelée_
a essayé d'évoquer et de montrer un temps qui n'est plus. Il continuera
l'œuvre qu'il a commencée. Après _L'Ensorcelée_, il a publié _Le
Chevalier Des Touches_; il publiera _Un Gentilhomme de grand chemin_,
_Une tragédie à Vaubadon_, etc., etc., entremêlant dans ses récits le
roman, cette histoire possible, à l'histoire réelle. Qu'importe, du
reste? Qu'importe la vérité exacte, _pointillée_, méticuleuse, des
faits, pourvu que les horizons se reconnaissent, que les caractères
et les mœurs restent avec leur physionomie, et que l'Imagination
dise à la Mémoire muette: «C'est bien cela!» Dans _L'Ensorcelée_, le
personnage de l'abbé de la Croix-Jugan est inventé, ainsi que les
autres personnes qui l'entourent; mais ce qui ne l'est pas, c'est
la couleur du temps reproduite avec une fidélité scrupuleuse et dans
laquelle se dessinent des figures fortement animées de l'esprit de ce
temps. L'écueil des romans historiques, c'est la difficulté de faire
parler, dans le registre de leur voix et de leur âme, des hommes qui
ont des proportions grandioses et nettement déterminées par l'histoire,
comme Cromwell, Richelieu, Napoléon; mais le malheur historique des
Chouans tourne au bénéfice du romancier qui parle d'eux. L'imagination
de l'auteur ne trouve pas devant lui une imagination déjà prévenue et
renseignée, moins accessible, par conséquent, à l'émotion qu'il veut
produire, et plus difficile à entraîner.
J.-B. d'A.
Septembre 1858.
_INTRODUCTION_
_La guerre de la Chouannerie, assez mal connue, et qu'on ne retrouve,
ressemblante et vivante, que dans les récits de quelques hommes qui s'y
sont mêlés comme acteurs, et qui, maintenant parvenus aux dernières
années de leur vie, sont trop fiers ou trop désabusés pour penser
à écrire leurs mémoires, cette guerre de guérillas nocturnes qu'il
ne faut pas confondre avec la grande guerre de la Vendée, est un
des épisodes de l'histoire moderne qui doivent attirer avec le plus
d'empire l'imagination des conteurs. Les ombres et l'espèce de mystère
historique qui l'entourent ne sont qu'un charme de plus. On se demande
ce que l'illustre auteur des_ Chroniques de la Canongate _aurait fait
des chroniques de la Chouannerie, si, au lieu d'être Écossais, il avait
été Breton ou Normand._
_Il est bien probable qu'on se le demandera encore, après avoir lu le
livre que nous publions. Cependant des circonstances particulières ont
mis l'auteur en position de savoir sur la guerre de la Chouannerie des
détails qui méritent vraiment d'être recueillis. Les populations au
sein desquelles la Chouannerie éclata, pour s'éteindre si vite, sont
les populations de France les plus fortement caractérisées. Quoique
essentiellement actives et se distinguant par les facultés qui servent
à dominer les réalités de la vie, la poésie ne manque pas à ces races,
et les superstitions qu'on retrouve parmi elles, et dont_ L'Ensorcelée
_est un exemple, ou plutôt un calque, montrent bien que l'imagination
est au même degré dans ces hommes que la force du corps et que la
raison_ positive. _Du moins si, comme les populations du Midi, ils
n'ont pas cette poésie qui consiste dans l'éclat des images et le
mouvement de la pensée, ils ont celle-là, peut-être plus puissante, qui
vient de la profondeur des impressions..._
_C'est cette profondeur d'impression qu'ils ont jusqu'à ce moment
opposée aux efforts tentés depuis cinquante ans pour arracher des âmes
le sentiment religieux. Ni les fausses lumières de ce temps, ni la
préoccupation incontestable chez les Normands des intérêts matériels,
auxquels ils tiennent, en vrais fils de pirates, et pour lesquels ils
plaident, comme l'immémorial proverbe le constate, depuis qu'ils ne se
battent plus, n'ont pu affaiblir les croyances religieuses que leur
ont transmises leurs ancêtres. En ce moment encore, après la Bretagne,
la Basse Normandie est une des terres où le catholicisme est le plus
ferme et le plus identifié avec le sol. Cette observation n'était
peut-être pas inutile quand il s'agit d'un roman dans lequel l'auteur
a voulu montrer quelle perturbation épouvantable les passions ont
jetée dans une âme naturellement élevée et pure, et, par l'éducation,
ineffaçablement chrétienne, puisque, pour expliquer cette catastrophe
morale, les populations fidèles qui en avaient eu le spectacle ont été
obligées de remonter jusqu'à des idées surnaturelles._
_Quant à la manière dont l'auteur de_ L'Ensorcelée _a décrit les
effets de la passion et en a quelquefois parlé le langage, il a usé
de cette grande largeur catholique qui ne craint pas de toucher aux
passions humaines, lorsqu'il s'agit de faire trembler sur leurs suites.
Romancier, il a accompli sa tâche de romancier, qui est de peindre le
cœur de l'homme aux prises avec le péché, et il l'a peint sans embarras
et sans fausse honte. Les incrédules voudraient bien que les choses de
l'imagination et du cœur, c'est-à-dire le roman et le drame, la moitié
pour le moins de l'âme humaine, fussent interdits aux catholiques,
sous le prétexte que le catholicisme est trop sévère pour s'occuper de
ces sortes de sujets... A ce compte-là, un Shakespeare catholique ne
serait pas possible, et Dante même aurait des passages qu'il faudrait
supprimer... On serait heureux que le livre offert aujourd'hui au
public prouvât qu'on peut être intéressant sans être immoral, et
pathétique sans cesser d'être ce que la religion veut qu'un écrivain
soit toujours._