TRENTE-SEPTIÈME LEÇON.

Examen philosophique de la doctrine chimique des proportions définies.

Malgré la grande importance réelle de cette doctrine, on ne doit pas

méconnaître que, par sa nature, et même en la supposant complète, elle

ne saurait exercer qu'une influence secondaire sur la solution générale

du vrai problème fondamental de la science chimique, tel que je l'ai

caractérisé dans la trente-cinquième leçon, c'est-à-dire sur l'étude des

lois directement relatives aux phénomènes de composition et de

décomposition. Lorsque des substances quelconques sont placées en

relation chimique dans des circonstances déterminées, la théorie des

proportions définies ne tend nullement, en elle-même, à nous faire mieux

prévoir, parmi tous les cas que comporterait la composition des corps

proposés, à quelles séparations et à quelles combinaisons nouvelles la

réaction générale donnera effectivement lieu, ce qui constitue,

néanmoins, la question essentielle. Cette doctrine suppose, au

contraire, qu'une telle question est préalablement résolue; et, d'après

un tel point de départ, elle a pour objet d'évaluer immédiatement, dans

les cas où elle est applicable, la quantité précise de chacun des

nouveaux produits, et l'exacte proportion de leurs élémens, ce qui

constitue simplement un perfectionnement accessoire, quoique très utile,

de la recherche principale. Ainsi, la théorie des proportions chimiques

présente nécessairement aujourd'hui ce singulier caractère scientifique,

de rendre rationnelle, dans ses détails numériques, une solution qui,

sous son aspect le plus important, reste presque toujours

essentiellement empirique.

On conçoit aisément par là pourquoi les illustres fondateurs de la

chimie moderne se sont, en général, si peu occupés d'une telle étude,

qu'ils devaient naturellement regarder comme subalterne. Leur principale

attention était justement fixée sur la recherche directe des lois

essentielles de la composition et de la décomposition. Mais, le rapide

développement de la science chimique ayant mis graduellement en évidence

les hautes difficultés de ce grand problème, les chimistes, sans

renoncer à la découverte ultérieure de ces lois, durent se rejeter

spontanément de plus en plus sur l'étude secondaire des proportions,

jusque alors négligée, qui, par sa nature, leur promettait un succès

plus facile et plus prochain. À la vérité, tant que cette théorie

subordonnée est conçue isolément de la théorie principale, elle ne

saurait, par cela même, remplir que très imparfaitement sa plus

importante destination, celle de suppléer, autant que possible, à

l'expérience immédiate, dont elle ne dispense dès lors que sous le point

de vue fort accessoire de la mesure des poids on des volumes. Aussi, la

doctrine des proportions définies n'acquerra-t-elle toute sa valeur

scientifique que lorsqu'elle pourra être enfin rattachée à un ensemble

satisfaisant de lois vraiment chimiques, dont elle constituera

naturellement l'indispensable complément numérique.

Jusque là, néanmoins, l'usage habituel de cette doctrine peut évidemment

offrir aux chimistes un secours réel, quoique secondaire, en rendant

leurs analyses plus faciles et plus précises. Il est même incontestable

que le principe fondamental de cette théorie, en restreignant à un très

petit nombre de proportions distinctes les diverses combinaisons des

mêmes substances, tend indirectement à diminuer, en général,

l'incertitude primitive sur le résultat effectif de chaque conflit

chimique, puisqu'elle rend beaucoup moindre le nombre des cas

logiquement possibles, qui, sans cela, serait presque illimité. Sous

cet aspect, la doctrine des proportions définies doit être regardée

comme un préliminaire naturel à l'établissement des lois chimiques, dont

elle serait, à d'autres égards, un appendice essentiel.

Si les corps pouvaient se combiner, entre certaines limites, suivant

toutes les proportions imaginables, il deviendrait, en effet, beaucoup

plus difficile de concevoir l'existence de lois invariables et

rigoureuses relatives à la composition ou à la décomposition, vu

l'infinie variété des produits auxquels une réaction quelconque pourrait

alors donner lieu. Ainsi, les illustres chimistes contemporains qui ont

principalement consacré leurs travaux à fonder la théorie générale des

proportions chimiques, tout en paraissant s'écarter du véritable but

caractéristique de la science qu'ils cultivent, auront fait néanmoins,

en réalité, un pas essentiel dans la voie directe du perfectionnement

rationnel, en simplifiant d'avance, à un haut degré, l'ensemble du

problème chimique, dont la solution effective est réservée à leurs

successeurs. Outre cette importante considération, j'ai déjà remarqué,

dans l'avant-dernière leçon, que la doctrine actuelle des proportions

définies nous offre aujourd'hui, par sa nature, le type le plus parfait

du genre précis de rationnalité que doit acquérir un jour la science

chimique, directement envisagée sous ses aspects les plus essentiels.

Tels sont les deux motifs prépondérans, l'un relatif à la doctrine,

l'autre à la méthode, qui m'ont déterminé à consacrer, dans cet ouvrage,

une leçon spéciale à l'examen philosophique de cette intéressante

théorie, sans exagérer néanmoins sa vraie valeur scientifique.

Après avoir ainsi caractérisé sommairement le véritable objet de la

doctrine des proportions définies, et sa relation générale avec le

système total de la science chimique, il est indispensable, pour

faciliter son appréciation philosophique, de jeter d'abord un coup

d'oeil rapide mais rationnel sur l'ensemble de son développement

effectif, accompli tout entier dans le premier quart du siècle actuel.

Dans cette belle série de recherches, l'impulsion primitive est

essentiellement résultée de la double influence nécessaire, d'un

phénomène fondamental découvert par Richter, et d'une indispensable

discussion spéculative établie par Berthollet. Arrêtons un moment notre

attention sur ce double point de départ.

Pendant la seconde moitié du siècle dernier, plusieurs chimistes avaient

remarqué que, dans la décomposition mutuelle de deux sels neutres, les

deux nouveaux sels formés sont toujours également neutres. L'illustre

Bergmann, entre autres, avait spécialement insisté sur cette importante

observation. Toutefois, ce phénomène dut rester négligé, ou mal

apprécié, jusqu'à ce que, dans les dernières années de ce siècle, le

génie éminemment systématique de Richter, après l'avoir entièrement

généralisé, l'envisageant enfin sous son aspect le plus essentiel, en

eut rationnellement tiré la loi fondamentale qui porte si justement le

nom de ce grand chimiste. Cette loi consiste proprement en ce que, les

quantités pondérales des divers alcalis susceptibles de neutraliser un

poids donné d'un acide quelconque, sont constamment proportionnelles à

celles qu'exige la neutralisation du même poids de tout autre acide.

Telle est, évidemment, en effet, la conséquence immédiate du maintien de

la neutralité après la double décomposition. Dans l'ordre des idées

chimiques, la grande complication du sujet, et le peu de rationnalité de

nos habitudes intellectuelles jusqu'à présent, rendent très difficiles

les déductions les moins prolongées, quand elles ont un certain degré de

généralité et, par suite, un certain caractère d'abstraction; c'est

pourquoi une semblable transformation, qui paraîtrait presque spontanée,

si elle concernait une science plus simple et mieux cultivée, est

réellement ici, outre sa haute utilité, d'un mérite capital. Cette loi

de Richter, avec les divers complémens qu'elle a reçus depuis, constitue

la première base essentielle de la doctrine générale des proportions

chimiques. Elle a conduit, dès l'origine, à réaliser, pour un grand

nombre de composés, la destination principale de cette doctrine,

c'est-à-dire l'affectation à chaque substance d'un certain coefficient

chimique, invariable et spécifique, indiquant suivant quelles

proportions elle peut se combiner avec chacune de celles qui ont été

pareillement caractérisées. Il suffit, en effet, de déterminer, par une

double série d'essais préalables, la composition numérique de tous les

sels que peut former un seul acide quelconque avec les divers alcalis et

un seul alcali avec les différens acides, pour que la loi de Richter

permette d'en déduire aussitôt les proportions relatives à tous les

composés qui peuvent résulter de la combinaison binaire de ces deux

ordres de substances. Richter conduisit lui-même sa découverte jusqu'à

cette conséquence caractéristique, et dressa, pour les acides et les

alcalis, mais d'après une expérimentation trop restreinte et trop

imparfaite, une première table de ce qu'on a nommé plus tard les

_équivalens_ chimiques.

Quoique Berthollet ait énergiquement combattu le principe exclusif des

proportions définies; on oublie trop aujourd'hui, ce me semble, que, le

premier entre tous les chimistes, il fixa directement l'attention sur la

considération générale et rationnelle des proportions dans l'ensemble

des phénomènes chimiques. Quelques années après la découverte de

Richter, Berthollet établit en principe fondamental, dans la _Statique

chimique_, l'existence nécessaire des proportions définies pour certains

composés de tous les ordres, et il assigna les conditions essentielles

de cette propriété caractéristique, qu'il attribuait ou à une notable

condensation des élémens combinés, ou à la précipitation graduelle d'un

composé insoluble, etc.; en un mot, à toutes les causes susceptibles de

soustraire le produit de la réaction chimique, à mesure qu'il se forme,

à l'influence ultérieure des agens primitifs. Il importe de reconnaître

cette belle théorie de Berthollet comme ayant été indispensable pour

fonder l'étude générale des proportions chimiques. On n'a point, en

effet, assez remarqué que la découverte de Richter, malgré son extrême

importance, ne pouvait suffire pour imprimer, par elle-même, une telle

impulsion scientifique; car, Richter ayant exclusivement considéré les

sels neutres, un tel cas, quoique très étendu, était, par sa nature, si

évidemment particulier sous le point de vue numérique, qu'il n'aurait

pu entraîner les esprits vers une théorie générale des proportions

déterminées. En tout temps, l'idée de neutralisation parfaite a dû, sans

doute, rappeler inévitablement aux chimistes celle d'une proportion

unique, en-deçà et au-delà de laquelle la neutralité était rompue.

Ainsi, autant il est naturel que la doctrine des proportions chimiques

ait commencé par l'étude des sels neutres, autant leur considération

isolée eût été nécessairement insuffisante pour provoquer à la formation

de cette doctrine générale. Il y a donc tout lieu de penser que la

grande découverte de Richter n'aurait pu amener les conséquences

étendues qu'on lui attribue communément d'une manière trop exclusive,

si, à l'examen d'un cas qui, par sa nature, ne pouvait faire loi pour

tous les autres, Berthollet n'avait point immédiatement ajouté la notion

rationnelle d'une grande variété de cas assujettis au même principe, et

dès lors susceptibles de conduire bientôt à son entière généralisation.

On voit ainsi que ce serait apprécier très imparfaitement la

participation capitale de Berthollet à la fondation de l'étude des

proportions chimiques, que de la réduire, comme on le fait d'ordinaire,

à la seule influence de la célèbre discussion que son ouvrage fit naître

sur ce sujet entre lui et Proust, malgré la haute importance des

heureux efforts de ce dernier chimiste, dans cette lutte mémorable, pour

établir directement le principe général des proportions déterminées et

invariables.

Telle est donc la double influence fondamentale, expérimentale et

spéculative, d'où devait graduellement résulter le développement naturel

de la chimie numérique. À partir de cette origine, la principale phase

de ce développement doit être attribuée à une autre double action

capitale, produite par l'harmonie remarquable de la conception

systématique de M. Dalton avec l'ensemble des belles séries de

recherches expérimentales de MM. Berzélius, Gay-Lussac, et Wollaston. Il

me reste maintenant à caractériser sommairement ces diverses parties

essentielles de la grande opération scientifique qui a déterminé

l'entière formation de la doctrine des proportions définies, telle qu'on

la conçoit aujourd'hui.

Aussitôt que l'illustre M. Dalton eut dirigé ses méditations vers cette

face de la science chimique, son génie éminemment philosophique le

poussa à embrasser, dans une seule conception générale, l'ensemble de

cet important sujet, quoique l'étude en fût, pour ainsi dire, naissante.

Ses heureux efforts produisirent la célèbre théorie atomistique, qui a

présidé jusqu'ici à tous les développemens ultérieurs de la doctrine des

proportions chimiques, et qui sert encore de base essentielle à son

application journalière. Le principe général de cette théorie consiste à

concevoir tous les corps élémentaires formés d'atomes absolument

indivisibles, dont les différentes espèces en se réunissant, le plus

souvent une à une, par groupes peu nombreux, constituent les atomes

composés du premier ordre, toujours mécaniquement insécables, mais alors

chimiquement divisibles, et qui, à leur tour, par une suite

d'assemblages analogues, font naître tous les autres ordres de

composition. Ce principe est tellement en harmonie avec l'ensemble des

notions scientifiques de tous genres, qu'il se réduit presque à une

heureuse généralisation directe des idées spontanément familières à tous

les esprits qui cultivent les diverses parties de la philosophie

naturelle: aussi son admission universelle a-t-elle eu lieu sans

obstacles. Quoiqu'un tel principe conduise évidemment, d'une manière

immédiate, à l'existence nécessaire des proportions déterminées, il

importe néanmoins de considérer, d'après la remarque très judicieuse de

M. Berzélius, que cette déduction serait essentiellement illusoire si

les combinaisons n'étaient point nécessairement restreintes à un très

petit nombre d'atomes; car, en supposant que ce nombre, même limité,

pût être fort grand, les divers assemblages binaires deviendraient

tellement multipliés, que l'on aurait presque alors l'équivalent réel

des combinaisons en proportions quelconques: en sorte que, sans cette

restriction capitale, la conception atomistique représenterait à peu

près également bien, par sa nature, les deux doctrines chimiques

opposées des proportions indéfinies ou définies. Mais, dès l'origine, M.

Dalton avait formellement établi que, dans toute combinaison, l'un des

principes immédiats entre constamment pour un seul atome, et l'autre

pour un seul aussi le plus souvent, et toujours pour un nombre fort

médiocre, qui excède rarement six. M. Dalton avait tellement senti

l'importance de cette restriction, que les limites ainsi posées par lui

ont semblé trop étroites à ses successeurs, qui n'ont pu, sans les

reculer, y faire rentrer toutes les combinaisons effectives[16]. Avec

cet indispensable complément, la conception atomistique représente

évidemment l'ensemble de la doctrine des proportions définies.

Toutefois, la nouvelle partie essentielle de cette doctrine qui en

dérive le plus naturellement, c'est surtout la théorie des multiples

successifs, dont la découverte caractérise plus spécialement l'influence

capitale de M. Dalton sur l'étude de la chimie numérique. De son point

de vue atomistique, il aperçut aisément, en effet, que si deux

substances peuvent se combiner en plusieurs proportions distinctes, les

quantités pondérales de l'une d'elles qui correspondront, dans les

divers composés, à un même poids de l'autre, devront suivre

naturellement la série des nombres entiers, puisque ces composés

résulteront ainsi de l'union d'un atome de la seconde substance avec un,

deux, ou trois, etc., atomes de la première: ce qui constitue un élément

principal, jusque alors entièrement ignoré, de la théorie des

proportions chimiques.

[Note 16: Un chimiste distingué vient, en sens inverse,

de proposer récemment de restreindre toujours à trois les

diverses combinaisons binaire de tous les atomes, en

admettant un composé principal formé d'un atome de chaque

espèce, et deux composés plus complexes, obtenus en doublant

la quantité de l'un ou de l'autre principe immédiat. Il

serait, sans doute, très désirable que cette vue

systématique pût un jour se réaliser, puisqu'elle

simplifierait évidemment, à un haut degré, la doctrine

générale des proportions chimiques; mais il semble peu

probable qu'un tel résultat puisse jamais être obtenu,

malgré les efforts remarquables de l'auteur de cette

proposition pour y ramener les principales combinaisons

connues, surtout par une ingénieuse intervention de l'eau et

de deutoxide d'hydrogène. Toutefois ce projet mériterait, de

la part des chimistes, un examen sérieux: car les tentatives

de ce genre, même directement infructueuses, peuvent hâter

beaucoup le perfectionnement de la chimie numérique

actuelle.]

Inspiré d'abord par les travaux de Richter et de Berthollet, mais

surtout guidé et soutenu ensuite, comme il l'a toujours si noblement

proclamé, par la conception générale de M. Dalton, M. Berzélius

entreprit, le premier, avec le plus heureux succès, une vaste étude

expérimentale de l'ensemble des points importans relatifs à la chimie

numérique, dont il a, plus qu'aucun autre chimiste, contribué à

développer et à coordonner les diverses parties. Il perfectionna

préalablement la loi de Richter, de façon à la lier intimement à la

théorie atomistique, en montrant que, dans les différens sels neutres

formés par un acide quelconque avec les divers alcalis, la quantité

d'oxigène de l'acide est non-seulement toujours proportionnelle à la

quantité d'oxigène de l'alcali, mais que le rapport de Richter, conçu

sous cette forme, est constamment exprimé par un nombre entier très

simple, que M. Berzélius reconnut plus tard être égal à celui des atomes

d'oxigène propres à la composition de l'acide. Ainsi présentée, cette

loi a été finalement étendue, par M. Berzélius lui-même, à tous les

composés du second ordre. Mais, c'est surtout dans l'étude numérique des

composés du premier ordre, seulement ébauchée par les travaux de Proust,

que les belles recherches de M. Berzélius ont introduit de nouvelles et

importantes lumières. En instituant une exacte comparaison générale

entre la composition des sulfures métalliques et celle des oxides

correspondans, il découvrit une loi essentielle, analogue à celle de

Richter pour les sels, et consistant en ce que la quantité de soufre des

premiers est constamment proportionnelle à la quantité d'oxigène

combinée, dans les seconds, avec un même poids du radical. Cette loi est

maintenant regardée, par induction, comme applicable à tous les composés

du premier ordre auxquels l'ensemble de leurs phénomènes permet

d'attribuer le même degré de neutralité chimique. Enfin, sous un dernier

aspect essentiel, les lumineuses séries analytiques de M. Berzélius ont

exactement vérifié, pour les divers degrés soit d'oxidation, soit de

sulfuration, etc., d'un radical quelconque, la loi des multiples

successifs, découverte par M. Dalton d'après sa théorie atomistique.

Peu de temps après la fondation de cette même théorie, un autre chimiste

du premier ordre, M. Gay-Lussac, l'avait aussi confirmée dans son

ensemble, en suivant une marche très remarquable et entièrement neuve.

En analysant de préférence, comme le faisait principalement M.

Berzélius, des composés solides ou liquides, on avait l'avantage

essentiel d'obtenir plus aisément des résultats dont l'exactitude fût

incontestable: mais, d'un autre côté, la simplicité des rapports

numériques indiqués par la théorie corpusculaire y était nécessairement

plus difficile à constater avec une pleine évidence. Guidé par une

inspiration aussi heureuse que rationnelle, l'illustre élève du grand

Berthollet pensa très judicieusement que, si cette simplicité était

réelle, elle devait surtout se manifester hautement dans les

combinaisons gazeuses, considérées, non quant au poids, mais quant au

volume. De là, l'importante série des analyses numériques de M.

Gay-Lussac pour les composés gazeux, qui, en vérifiant, d'une manière

spéciale et irrécusable, le principe général de la doctrine des

proportions définies, l'a présenté en même temps sous ce nouvel aspect

fondamental, étendu, par une sage induction graduelle, à tous les cas

possibles: tous les corps, à l'état gazeux, se combinent dans des

rapports numériques de volume invariables et extrêmement simples. On

doit même, à ce sujet, remarquer accessoirement que M. Gay-Lussac, et

d'après lui plusieurs autres chimistes ou physiciens, ont appliqué très

heureusement cette belle découverte à la détermination rationnelle de la

pesanteur spécifique des gaz, avec une exactitude souvent comparable à

celle de l'évaluation expérimentale. Toutefois, on ne saurait

méconnaître que l'extension hypothétique de cette théorie des volumes à

un grand nombre de substances qu'on n'a pu jusqu'ici vaporiser, est

susceptible d'égarer les esprits qui n'ont pas d'abord saisi directement

l'équivalence générale et nécessaire du point de vue propre à M.

Gay-Lussac au point de vue originel de M. Dalton, strictement adopté par

M. Berzélius. Quoique ce dernier point de vue ait aujourd'hui

universellement prévalu, comme plus immédiatement conforme à la réalité

dans la plupart des cas, la considération des volumes n'en reste pas

moins très utile pour exprimer souvent avec plus de facilité, surtout à

l'égard des substances organiques, les résultats numériques de l'analyse

chimique.

Il faut ranger enfin, parmi les recherches fondamentales qui ont

constitué la doctrine des proportions chimiques, les travaux

remarquables de l'illustre Wollaston, philosophe aussi recommandable par

la finesse et la pénétration de son esprit que par la rectitude et la

lucidité de son jugement. Nous ne devons pas ici considérer

principalement sa transformation, d'ailleurs très heureuse, de la

théorie atomistique proprement dite en celle des _équivalens_ chimiques,

qui offre un énoncé bien plus positif, et tend à préserver des enquêtes

radicalement inaccessibles auxquelles la première peut donner lieu,

quand elle n'est point judicieusement dirigée: cette substitution

constituerait, sans doute, une amélioration capitale, si elle ne se

réduisait point à un simple artifice du langage, la pensée réelle étant

restée essentiellement identique. Il convient encore moins de s'arrêter

aux expédiens ingénieux par lesquels Wollaston a si utilement popularisé

la chimie numérique en rendant son usage plus clair et plus commode. Ce

que nous devons surtout remarquer ici, ce sont les belles recherches de

ce chimiste sur la composition numérique des sels acides, dont la

conclusion générale a pu être étendue, par analogie, aux sels alcalins,

et former ainsi le complément indispensable de la grande découverte de

Richter sur les sels neutres. J'ai déjà indiqué précédemment que, quant

à ceux-ci, la fixité de leur composition numérique n'avait jamais pu,

par leur nature, être mise sérieusement en question. Mais, il en était

tout autrement à l'égard des sels avec excès d'acide; car aucune

considération ne semblait d'avance pouvoir, en général, limiter

réellement cet excès. Ce cas était peut-être, en lui-même, le plus

défavorable de tous au principe des proportions invariables. Il

importait donc éminemment de l'y assujettir aussi. C'est ce que

Wollaston exécuta de la manière la plus satisfaisante, en montrant, sur

quelques exemples bien choisis, qu'un sel neutre ne devient point

indéfiniment acide à mesure qu'on augmente sans cesse la quantité

d'acide contenue dans sa dissolution, mais contracte seulement un petit

nombre de degrés successifs d'acidité, caractérisés par certaines

proportions fixes, où la quantité totale d'oxigène propre à l'acide est

tour à tour double, triple, quadruple, etc., de celle qui lui correspond

pour le sel neutre. Le principe des proportions définies exigeait

nécessairement cette spéciale confirmation, qui est peut-être, par sa

nature, la plus décisive de toutes.

Tels sont, à la fois, l'enchaînement rationnel et la filiation

historique des diverses séries de recherches principales dont

l'influence combinée a finalement produit la constitution actuelle de la

chimie numérique, en permettant de représenter, par un nombre invariable

affecté à chacun des différens corps élémentaires, leurs rapports

fondamentaux d'équivalence chimique, d'où, par des formules très

simples, expressions immédiates des lois ci-dessus indiquées, on passe

aisément à la composition numérique propre à chaque combinaison. Envers

une doctrine aussi récente, cette étude générale de son développement

effectif était, sans doute, la marche la plus convenable pour permettre

d'en porter, avec sécurité et avec clarté, un vrai jugement

philosophique. Aucun témoignage ne saurait, en effet, avoir, aux yeux

de tout philosophe, une puissance plus irrésistible en faveur de la

réalité nécessaire d'une telle doctrine, que cet admirable concours de

tant d'esprits éminens, qui, malgré la haute indépendance de leurs vues

originales, viennent tous exactement converger, par les diverses voies

générales qu'ils se sont ouvertes, vers le même principe fondamental de

la combinaison en proportions définies, et s'accordent ensuite

complétement sur son application positive à tous les cas de quelque

importance, sauf les variétés essentiellement relatives au mode

d'expression des résultats, tenant à ce que la théorie atomistique doit

laisser indéterminé, et, par suite, facultatif. Une coïncidence aussi

décisive dispense évidemment ici de toute démonstration directe, qui

serait déplacée dans cet ouvrage; mais, il importe beaucoup, au

contraire, pour bien apprécier la nature du perfectionnement capital

dont cette doctrine a encore indispensablement besoin, de jeter un coup

d'oeil sommaire sur les principales difficultés que peut lui opposer une

considération impartiale de l'ensemble des phénomènes chimiques.

Commençons par indiquer brièvement, à ce sujet, les différens points

fondamentaux qui sont définitivement en dehors de toute contestation,

afin de mieux caractériser le véritable état de la question générale.

Il est d'abord évident, et jamais aucun chimiste n'en a douté, que les

substances diffèrent aussi bien par la proportion que par la nature de

leurs principes constituans. Ceux mêmes qui admettent les combinaisons

en toute proportion, s'accordent tous à reconnaître, comme un axiome

essentiel de la philosophie chimique, qu'un changement quelconque dans

la seule composition numérique fait varier nécessairement l'ensemble des

propriétés spécifiques, à un degré d'autant plus prononcé que cette

altération est elle-même plus grande. Les phénomènes chimiques propres

aux corps vivans, quoique produisant les proportions à la fois les plus

variées et les plus graduelles, fournissent eux-mêmes, pour cette maxime

universelle, une éclatante confirmation. Aussi, dans l'état même le plus

grossier de l'analyse chimique, les chimistes se sont-ils toujours

efforcés d'assigner, autant qu'il leur était possible, comme une

propriété caractéristique, l'exacte proportion des élémens de chaque

substance. Quand on s'en dispensait, c'était précisément par la

conviction tacite que la combinaison proposée ne pouvait exister qu'en

une seule proportion, entre autres dans le cas des sels neutres.

En second lieu, on a, depuis long-temps, universellement reconnu que,

entre deux substances quelconques, il existe toujours nécessairement un

certain minimum et un certain maximum de saturation réciproque, en-deçà

et au-delà desquels toute combinaison devient impossible. Personne n'a

jamais pensé, par exemple, qu'aucun radical pût réellement s'oxider ou

se sulfurer autant et aussi peu qu'on veuille l'imaginer. Les limites

effectives de la combinaison ont pu être seulement, dans les différens

cas, plus on moins distantes, et, tout au plus, conçues comme

susceptibles, par divers procédés, de certaines variations, qui ne

pouvaient elles-mêmes être indéfinies. Berthollet, plus que tout autre

chimiste, a surtout rationnellement établi l'existence générale et

nécessaire de ces limites de la combinaison, l'un des principaux

caractères qui la distinguent du simple mélange. Ainsi, même en ayant

égard aux variations possibles des limites connues, il est évident que

les deux degrés extrêmes de toute combinaison sont inévitablement

assujettis à des proportions spéciales et invariables. D'après ce point

de départ unanime, toute la discussion, entre les deux doctrines

opposées des proportions indéfinies et définies, se réduit réellement à

décider si le passage du minimum au maximum de saturation peut

s'effectuer graduellement, et par nuances presque insensibles, ou si, au

contraire, il s'opère toujours brusquement, par un petit nombre de

degrés bien déterminés.

Enfin, la possibilité et l'existence effective des proportions définies

intermédiaires sont encore nécessairement admises par tous les

chimistes, dont les divergences à cet égard ne peuvent porter que sur la

généralité plus ou moins grande d'une semblable propriété. J'ai déjà

signalé ci-dessus l'idée de la neutralité comme ayant dû, à une époque

quelconque de la chimie, entraîner naturellement celle d'une proportion

déterminée et immuable. Le développement graduel des connaissances

chimiques a successivement fait attribuer le même caractère à des cas

toujours plus variés et plus étendus. Berthollet, qui a si profondément

traité ce sujet, a dévoilé plusieurs autres causes essentielles de

proportions définies, entièrement méconnues avant lui, et qui peuvent se

rencontrer dans presque toutes les combinaisons, en modifiant certaines

circonstances du phénomène. La question précise consiste donc finalement

à savoir si, outre ces composés déterminés, assujettis à des proportions

fixes, entre les deux limites de toute combinaison, il existe ou non, en

général, une série continue d'autres composés intermédiaires, à

caractères moins prononcés; en un mot, si, comme on le pense

aujourd'hui, la proportion définie constitue la règle, ou seulement,

comme Berthollet avait tenté de l'établir, l'exception, d'ailleurs très

importante à considérer: tel est, à ce sujet, le seul dissentiment qui

puisse aujourd'hui être examiné.

Par les considérations indiquées au début de cette leçon, il est

évident, ce me semble, que la décision définitive d'une telle question,

dans un sens ou dans l'autre, ne saurait avoir, à beaucoup près, pour le

système général de la science chimique, toute l'importance qu'on y

attache communément. Sans doute, en restreignant à un très petit nombre

les diverses combinaisons possibles des mêmes substances, la doctrine

des proportions définies a très heureusement tendu, comme je l'ai

établi, à simplifier le problème général de la chimie, tel que je l'ai

posé dans cet ouvrage. Mais il ne faudrait pas croire que, sans cette

préalable simplification, sa solution fût radicalement impossible: car

elle serait seulement plus difficile, et surtout moins précise. Si, au

premier abord, l'existence d'un nombre indéterminé de combinaisons

distinctes entre des élémens identiques, paraîtrait devoir interdire

l'établissement d'aucune loi constante sur les compositions et les

décompositions, il faut reconnaître, par une considération plus

approfondie, que, dans une semblable hypothèse, ces divers composés

successifs auraient nécessairement des propriétés très peu différentes,

en sorte qu'il n'importerait guère de pouvoir les distinguer avec une

scrupuleuse précision. Les termes d'une telle série qui seraient

vraiment caractérisés par des propriétés très tranchées, se

trouveraient, par cela même, comme l'établit la théorie de Berthollet,

assujettis, en général, à des proportions définies, et, par conséquent,

la difficulté scientifique n'en recevrait aucun accroissement nouveau.

Ainsi, la précision chimique resterait encore également possible, là où

elle acquiert une véritable importance, et ne cesserait d'être permise

qu'à l'égard des cas où elle n'aurait aucune valeur essentielle. Ces

réflexions philosophiques ne sont nullement destinées à diminuer le haut

intérêt si justement attaché à la belle doctrine des proportions

définies, mais seulement à empêcher, autant que possible, que son

exclusive considération ne fasse perdre de vue le vrai but scientifique

de la chimie. On conçoit que les importantes séries de travaux

nécessaires à la formation de cette doctrine aient dû absorber

essentiellement les éminens chimistes qui y ont si bien concouru. Mais

leurs successeurs, pour lesquels, depuis dix ans au moins, la chimie

numérique est tout aussi pleinement constituée qu'aujourd'hui, ne

devraient point se borner, sans doute, à contempler ce vestibule,

presque superflu, de la science chimique, pendant qu'ils négligent la

construction directe, à peine ébauchée, de l'édifice lui-même, vers

laquelle il est temps que l'attention se reporte enfin.

Il est, néanmoins, indispensable de considérer exactement ici jusqu'à

quel point le principe général des proportions définies peut être

regardé désormais comme irrévocablement établi. À la manière dont une

telle question a été posée ci-dessus, on reconnaît évidemment qu'elle ne

saurait comporter de solution catégorique que par un examen effectif de

tous les composés connus. Or, cet examen a été précisément effectué, de

la manière la plus étendue et la plus décisive, pour tous les cas

importans, par les illustres fondateurs de la chimie numérique, comme je

l'ai précédemment expliqué. Il reste donc seulement à discuter si cette

doctrine est suffisamment compatible avec certains phénomènes chimiques,

négligés pendant sa formation, et qu'on s'est efforcé d'y rattacher

ensuite.

La première objection générale a été tirée du phénomène si important de

la dissolution, évidemment possible en une infinité de proportions

différentes. Il faut franchement reconnaître qu'on n'a répondu jusqu'ici

à cette grande difficulté que par des distinctions peu satisfaisantes,

et quelquefois même plus subtiles que réelles, entre l'état de

dissolution et celui de combinaison. Sans doute, on peut signaler, entre

ces deux états, cette différence essentielle que le premier maintient

intactes toutes les propriétés chimiques de chaque substance, tandis que

le second les altère toujours plus ou moins. Mais, sous tout autre

rapport, il doit paraître impossible de ne point regarder, ainsi qu'on

le propose, le phénomène de la dissolution comme un phénomène vraiment

chimique. La dissolution présente évidemment, d'une manière tout aussi

prononcée au moins que la combinaison elle-même, ce caractère spécifique

et électif propre aux affections chimiques. Elle est toujours

susceptible, ainsi que la combinaison, d'une limite supérieure de

saturation, quoiqu'elle ne comporte point, à la vérité, de limite

inférieure. Par ces deux propriétés essentielles, l'état de dissolution

diffère radicalement de celui de simple mélange, qui ne peut

naturellement exclure aucune proportion. Quant au seul caractère du

maintien ou de l'altération des propriétés chimiques de la substance

dissoute ou combinée, il est peut-être moins décisif, en général, qu'on

ne le pense communément. Ceux qui regardent la dissolution comme le plus

faible degré de la combinaison peuvent répondre que, dans toute

combinaison peu énergique et où la saturation est très imparfaite, les

propriétés du principal agent doivent être naturellement à peine

dissimulées. Quand, par exemple, un alcali très puissant forme un

sous-sel avec un acide très faible, les propriétés essentielles du

premier ne sont pas beaucoup plus altérées par une telle combinaison que

par une simple dissolution, comme on le voit surtout dans les

sous-carbonates alcalins proprement dits. D'un autre côté, comment juger

positivement si la dissolution a rigoureusement maintenu, sans aucune

altération, les propriétés d'une substance, dans les cas nombreux où

cette substance ne peut manifester son activité chimique qu'après avoir

été préalablement dissoute? On manque évidemment alors du second terme

de la comparaison. Ainsi, malgré les distinctions proposées, je

considère l'extension effective du principe des proportions définies aux

phénomènes de la dissolution, comme la seule réponse pleinement

irrécusable qui puisse être faite à l'importante objection fondée sur la

considération de ces phénomènes. Or, cette extension, quoique très

difficile, ne me semble point nécessairement impossible à réaliser.

Car, en l'admettant, il suffirait, pour la concilier avec les phénomènes

ordinaires, d'envisager tous les degrés successifs de concentration du

liquide comme de simples mélanges du petit nombre de dissolutions

définies qu'on aurait établies, soit entre elles, soit avec le

dissolvant, à la manière des mélanges habituels de l'eau avec l'alcool,

ou l'acide sulfurique, etc. Cette hypothèse a déjà été proposée pour

d'autres cas, où elle devait sembler moins admissible. Sa vérification

positive doit, d'ailleurs, être extrêmement délicate, en quelque cas que

ce soit. Du reste, en reprenant, sous ce point de vue, l'étude générale

des dissolutions, il deviendrait indispensable, pour la rendre

pleinement rationnelle, de la combiner avec celle des autres phénomènes

chimiques analogues, relatifs à l'absorption des gaz par les liquides ou

par les solides poreux. Tous ces divers modes d'union moléculaire sont

souvent assez énergiques pour résister à des influences susceptibles de

détruire certaines combinaisons proprement dites: pourquoi ne

seraient-ils point, comme elles, soumis à la règle des proportions

définies, si cette règle constitue vraiment une loi fondamentale de la

nature?

Les considérations précédentes peuvent être appliquées, d'une manière

bien plus frappante, à un autre cas très étendu, quoique plus

particulier, celui des divers alliages métalliques. Ici, on ne peut

certainement contester, en aucune façon, l'existence d'un véritable état

de combinaison, comparable à celui d'un grand nombre des composés

assujettis aux lois de la chimie numérique: et, néanmoins, presque

toutes les proportions s'y trouvent évidemment réalisées entre certaines

limites. La supposition d'un mélange, qu'on n'a pas même tenté

d'appliquer en ce cas, serait cependant le seul moyen de maintenir,

envers de tels composés, la généralité du principe de la chimie

numérique. Mais il paraît bien difficile de concevoir, entre des

solides, un véritable mélange, qui puisse subir, sans aucune altération

évidente, de grands changemens de température, l'influence de la

cristallisation, et plusieurs autres causes perturbatrices qui

sembleraient devoir le détruire nécessairement. Cette question délicate

ne peut être réellement décidée que par une suite spéciale,

rationnellement instituée, d'expériences directes sur les limites

générales de la permanence des mélanges dont la nature n'est nullement

équivoque. Ce nouvel ordre de recherches serait également indispensable

pour juger positivement de la validité des explications proposées, avec

une confiance trop hasardée, dans plusieurs autres questions de chimie

numérique, par exemple à l'égard de certains oxides. En général,

l'hypothèse habituelle d'un mélange a dû nécessairement prévaloir comme

le seul moyen de ramener à la loi des proportions définies les diverses

combinaisons qui semblent d'abord susceptibles d'une proportion

indéterminée. Un tel dénouement est, sans doute, très rationnel, mais à

la stricte condition de ne point rester indéfiniment hypothétique. Or,

quoique l'état de mélange ait été, en quelques rares occasions,

réellement constaté, on se contente ordinairement aujourd'hui, à ce

sujet, d'éluder ainsi la difficulté par cet expédient facile, sans

s'occuper aucunement d'établir, sur une expérimentation convenable, une

véritable théorie chimique du mélange, qui puisse, en réalisant de

semblables projets d'explication, détruire enfin une importante

objection contre le principe fondamental de notre chimie numérique. Il y

a lieu d'espérer, toutefois, que le travail essentiel, dont je viens

d'indiquer l'esprit général, permettra plus tard aux chimistes de mettre

ce principe à l'abri de toute difficulté sérieuse sous ce rapport.

Mais, indépendamment de tous ces divers motifs secondaires, l'obstacle

le plus profond et le plus capital à la généralisation rationnelle de la

loi des proportions définies, celui qu'il est indispensable de

surmonter sous peine de réduire cette loi importante à une simple règle

empirique, uniquement destinée à faciliter un certain ordre d'analyses

chimiques, consiste dans l'étrange anomalie générale que présente jusque

ici, à cet égard, l'ensemble des substances dites organiques.

Il a été précédemment remarqué, d'après M. Berzélius, que les

proportions ne seraient point réellement _définies_, dans l'acception

actuelle des chimistes, si, pour représenter la composition numérique de

certaines substances, on était forcé d'y supposer un nombre très élevé

d'atomes élémentaires, qui n'exclurait point, en d'autres cas,

l'existence de tous les nombres inférieurs envers les mêmes élémens. Or,

c'est ce qui a éminemment lieu, de la manière la plus étendue, dans ce

qu'on nomme la chimie organique, où l'on voit souvent un élément entrer,

tantôt pour cent cinquante à deux cents atomes, tantôt pour deux ou

trois, et offrir ensuite la plupart des degrés intermédiaires, de telle

sorte que, les divers composés de ce genre présentant d'ailleurs les

mêmes élémens essentiels, l'ensemble de leur composition numérique

réalise, à l'égard de ces élémens, presque toutes les proportions

imaginables. Aussi les chimistes n'hésitent-ils point aujourd'hui à

proclamer, plus ou moins franchement, que les substances organiques

échappent au principe des proportions définies. Mais un tel aveu, s'il

devait être définitif, équivaudrait réellement, ce me semble, à

reconnaître que ce principe ne constitue point une véritable loi de la

nature, ou, ce qui serait presque identique, que cette loi convient à

tous les élémens, excepté à l'oxigène, à l'hydrogène, au carbone, et à

l'azote. Car autrement, la séparation, évidemment arbitraire, que l'on

établit entre la chimie inorganique et la chimie organique,

pourrait-elle avoir une aussi profonde influence? Une loi réelle doit,

sans doute, être radicalement indépendante de cette vicieuse division

scolastique. Au fond, toute chimie n'est-elle point, par sa nature,

nécessairement inorganique, c'est-à-dire homogène? Ainsi, l'immense

exception que paraît offrir la composition numérique des substances

dites organiques, doit, si elle est irrévocable, ruiner scientifiquement

la doctrine des proportions définies, envisagée comme une théorie

vraiment rationnelle, et la rabaisser à l'assemblage purement empirique

de certaines remarques analytiques plus ou moins particulières et d'un

usage plus ou moins commode. Cette doctrine aurait alors, en réalité,

une consistance scientifique beaucoup moins satisfaisante que dans la

théorie de Berthollet: car celle-ci, en restreignant à certains cas les

proportions définies, leur assignait au moins des causes rigoureuses et

intelligibles, tandis que, dans l'état provisoire de l'ensemble actuel

de la chimie numérique, les cas de proportions définies resteraient

encore limités, quoique à un moindre degré, sans que la restriction fût

susceptible d'aucune justification véritable. Comme le principe des

proportions définies ne peut, évidemment, par sa nature, être

directement fondé sur aucune considération _à priori_, il ne saurait

devenir vraiment rationnel que par une entière et stricte généralité,

qui peut seule le dispenser d'une explication positive.

Les considérations présentées dans les deux leçons précédentes, et qui

se trouveront encore spécialement fortifiées par la trente-neuvième

leçon, sur l'impérieuse nécessité de concevoir désormais la science

chimique comme un tout homogène, sans aucune vaine distinction d'origine

organique ou inorganique, montrent cette difficulté capitale sous son

jour le plus éclatant. Je crois avoir, à ce sujet, radicalement détruit

d'avance la principale ressource actuelle, qui consiste, en regardant

les composés organiques comme ternaires ou quaternaires, à limiter aux

seuls composés binaires la loi des proportions définies. Outre ce qu'une

telle restriction aurait évidemment d'arbitraire et d'irrationnel, j'ai

établi la nécessité et la possibilité, pour le perfectionnement

essentiel de la science chimique, de ramener désormais toute combinaison

quelconque à la conception universelle du dualisme.

Si l'on ne pouvait réaliser cette double amélioration fondamentale qu'en

renonçant à la doctrine des proportions définies, envisagée comme

théorie générale, on ne devrait point, ce me semble, hésiter à faire un

tel sacrifice; car les progrès que la chimie doit nécessairement

éprouver par l'homogénéité des conceptions et par le dualisme

systématique ont, sans doute, une bien plus haute importance que le

perfectionnement général des études chimiques sous le simple point de

vue numérique. Mais, malgré les apparences, il n'y a point, au fond, la

moindre incompatibilité réelle entre ces deux sortes de progrès.

J'espère prouver, au contraire, par les considérations suivantes, que la

dissolution de la chimie organique comme corps de doctrine séparé, et

surtout l'extension rationnelle du dualisme à tous les composés

organiques, offrent les seuls moyens réels de faire naturellement

acquérir enfin à la loi des proportions définies la généralité complète

qui lui est indispensable. Quoique la nature de cet ouvrage m'interdise

de donner ici à cette conception nouvelle les développemens essentiels

qui pourraient la faire goûter, une simple indication générale suffira

peut-être néanmoins pour la caractériser auprès des lecteurs qui auront

convenablement saisi l'esprit des deux leçons précédentes.

En incorporant désormais au système uniforme de la chimie proprement

dite, tous les composés organiques susceptibles de la stabilité

nécessaire, on sera simultanément conduit, par la même opération

philosophique, comme je l'ai déjà indiqué dans la dernière leçon, à

réunir au domaine de la physiologie, soit végétale, soit animale,

l'étude des nombreuses substances secondaires qui ne doivent leur

existence passagère et variable qu'au développement des phénomènes

vitaux, et qui surtout ne présentent un véritable intérêt scientifique

que sous le point de vue biologique. Cette importante séparation

deviendra plus nette par un examen direct, réservé pour la

trente-neuvième leçon; je dois me borner en ce moment à l'énoncer comme

dérivant essentiellement, en principe, de la distinction fondamentale

entre l'état de mort et l'état de vie. La seconde classe des matières

organiques, qui est de beaucoup la plus étendue, se compose, en majeure

partie, de véritables mélanges, qui, en tant que tels, comportent

naturellement toutes les proportions imaginables, seulement limitées

alors par les conditions vitales. Quant à celles de ces substances où

l'on doit admettre des combinaisons réelles, il faudra, sans doute, les

concevoir, en principe, assujetties à la loi des proportions définies,

qui, sans cette rigoureuse extension, ne saurait avoir entièrement son

vrai caractère scientifique. Mais la complication de tels composés, et

surtout leur instabilité, ne permettront peut-être jamais de les étudier

avec succès sous le point de vue numérique, qui, d'ailleurs, n'offre, en

biologie, qu'un intérêt très subalterne. Cette épuration essentielle de

la science chimique, outre sa haute importance directe, fournit donc

accessoirement une puissante ressource préliminaire pour diminuer

beaucoup la difficulté fondamentale qu'on éprouve aujourd'hui à étendre

aux composés organiques la loi des proportions définies. Néanmoins,

après une semblable préparation, le domaine rationnel de la chimie

comprendrait encore un tel nombre de ces composés, que cette extension

indispensable ne saurait être enfin réalisée, sans que le point de vue

chimique ordinaire, à l'égard de ces substances ternaires ou

quaternaires, n'ait été d'abord radicalement changé. Or, l'établissement

général du dualisme rigoureux, dont j'ai déjà établi, sous des rapports

d'une plus haute importance, la nécessité fondamentale, remplit, ce me

semble, de la manière la plus naturelle, ce dernier office essentiel

envers la doctrine générale des proportions chimiques. C'est ce qui me

reste maintenant à expliquer sommairement.

L'irrationnelle obstination des chimistes à considérer les combinaisons

dites organiques comme ternaires ou quaternaires, en confondant leur

analyse élémentaire avec une analyse immédiate, est si loin d'être

propre, comme ils le croient, à justifier la doctrine numérique de ne

point s'étendre à ces combinaisons, qu'elle constitue, au contraire, par

la nature même du sujet, le principal obstacle à cette extension

générale. En effet, tant que l'oxigène, l'hydrogène, le carbone et

l'azote y seront envisagés comme directement unis, en combinaison

ternaire ou quaternaire, les nombreux composés qui devront être reconnus

distincts, même après une judicieuse et sévère épuration, continueront à

former dès lors une invincible objection contre le principe fondamental

de la chimie numérique. Mais si, au contraire, ces substances organiques

devenaient de simples composés binaires du second ordre, ou, tout au

plus, du troisième, dont les principes immédiats seraient seuls formés

par la combinaison directe et toujours binaire de ces trois ou quatre

élémens, on parviendrait à représenter exactement toutes les variétés

numériques effectives que constate l'analyse élémentaire, en se bornant

à concevoir, pour chaque degré de combinaison, un très petit nombre de

proportions distinctes et bien définies.

Considérons d'abord le cas ternaire, essentiellement propre aux composés

d'origine végétale.

Les trois élémens dont ils sont formés peuvent être unis en trois sortes

de combinaisons binaires. En combinant de nouveau deux à deux ces

premiers composés, ce qui conduit à employer toujours simultanément les

trois élémens, oxigène, hydrogène et carbone, on obtient trois classes

principales de composés du second ordre, qui, pour plus de clarté, dans

l'écriture chimique actuelle, peuvent être représentés, en supprimant

toute indication numérique, par les trois formules générales:

oh+oc, oc+ch, oh+ch.

Or, dans l'état présent de la chimie, chacun des termes de ces diverses

formules correspond réellement à deux corps bien distincts, tels que

l'eau et le deutoxide d'hydrogène, le gaz oxide de carbone et le gaz

acide carbonique, l'hydrogène carboné et le gaz oléfiant. Ainsi, en

n'admettant qu'une seule proportion pour la combinaison binaire de ces

corps, on pourvoirait déjà à la composition numérique de douze

substances aujourd'hui ternaires. Mais, d'un autre côté, il doit

paraître impossible de ne pas concevoir, en général, au moins trois

proportions différentes pour toute combinaison binaire; l'une

constituant la neutralisation parfaite, et les autres les deux limites

extrêmes de la saturation réciproque: l'ensemble des analogies chimiques

indique même évidemment, dans la plupart des cas bien explorés, un plus

grand nombre de composés divers. Néanmoins, en se bornant au principe

rationnel des trois rapports, il est clair que, même avec les seules

combinaisons aujourd'hui connues de ces trois élémens, on peut parvenir,

par un dualisme invariable, à représenter trente-six compositions

distinctes, sans dépasser le second ordre. Enfin, il n'y aurait, sans

doute, rien d'étrange maintenant à concevoir aussi une troisième

combinaison possible entre l'oxigène et le carbone, où entre celui-ci et

l'hydrogène, etc., qui, de nos jours, en fournissent deux, après avoir

été long-temps regardés comme n'en admettant qu'une seule. Dès lors, par

l'ensemble de ces considérations, chacun peut aisément s'assurer que le

dualisme permettrait d'assujettir, de la manière la plus naturelle et la

plus complète, à la loi générale des proportions définies,

quatre-vingt-un composés du second ordre formés d'oxigène, d'hydrogène

et de carbone; ce qui serait, sans doute, plus que suffisant pour

représenter l'analyse élémentaire de toutes les substances vraiment

distinctes propres à la chimie végétale.

Passons maintenant au cas quaternaire, qui caractérise surtout ce qu'on

nomme la chimie animale.

Les classes principales de composés du second ordre semblent d'abord

devoir être ici plus nombreuses; mais, la condition indispensable de

faire concourir les quatre élémens à la fois permet encore seulement

trois classes, représentées, comme ci-dessus, par les formules générales

oh+ac, oc+ah, oa+hc.

Si l'on se borne strictement aux combinaisons connues aujourd'hui, les

termes oh, oc, hc, déjà précédemment considérés, correspondent chacun à

deux corps distincts; le terme ah ne représente encore qu'un seul corps,

ainsi que le terme ac; mais le terme oa indique cinq composés différens.

Dès lors, ces trois formules fourniraient seulement quatorze

compositions diverses, avec une seule proportion, et quarante-deux, en

admettant les trois rapports. Mais, en appliquant à tous les degrés la

règle très rationnelle de la triple combinaison binaire, sans s'arrêter

aux inévitables lacunes de la chimie actuelle, les formules précédentes

comprendraient quatre-vingt-dix-neuf composés du second ordre,

maintenant envisagés comme quaternaires. L'analyse rationnelle des

substances animales est probablement fort loin d'en exiger réellement un

aussi grand nombre. Du reste, les matières animales ayant subi, en

général, un degré d'élaboration vitale de plus que les matières

simplement végétales, il serait, ce me semble, très philosophique de

reconnaître, à leur égard, la possibilité d'un ordre de composition

supérieur, que les combinaisons physiologiques doivent surtout tendre à

réaliser.

Dans une semblable hypothèse, sans dépasser le troisième ordre, comme

toutes les combinaisons binaires seraient alors logiquement admissibles,

il est facile de constater, par la même méthode, que cette conception

suffirait à représenter, entre l'oxigène, l'hydrogène, le carbone et

l'azote, plus de dix mille composés prétendus quaternaires, tous formés

d'après un dualisme invariable, et tous évidemment assujettis, sous la

forme à la fois la plus simple et la plus stricte, à la loi des

proportions définies, quoique étant, néanmoins, parfaitement distincts

les uns des autres. Sans doute, la nature ne saurait permettre la

réalisation effective d'une grande partie de ces combinaisons

spéculatives. Mais j'ai cru devoir poursuivre les conséquences de ma

conception jusqu'à cette extrême limite idéale, qui n'offre rien

d'irrationnel, afin de caractériser, avec une plus énergique évidence,

toute la fécondité des ressources simples et directes que fournirait

cette théorie nouvelle pour satisfaire enfin aux justes exigences des

philosophes impartiaux quant à la généralisation si indispensable, et

aujourd'hui si incomplète, des lois fondamentales de la chimie

numérique. Je serais, à cet égard, pleinement satisfait si quelques-uns

des esprits distingués qui cultivent aujourd'hui la science chimique

croyaient, d'après cette indication sommaire, pouvoir contribuer à son

perfectionnement général, en suivant la voie que je viens de leur

ouvrir, et dans laquelle ma destination spécialement philosophique doit

m'interdire l'espoir de jamais marcher moi-même.

Si l'on n'adoptait point cette conception, ou si, par toute autre

méthode équivalente, dont je ne saurais comprendre quel pourrait être le

principe, on ne parvenait point à étendre réellement aux composés

organiques la doctrine des proportions définies, il faudrait

nécessairement renoncer à ériger cette doctrine en une loi essentielle

de la philosophie naturelle, et rentrer enfin dans la grande théorie de

Berthollet, en se bornant à élargir beaucoup les cas généraux de

proportions fixes qu'il avait admis. Dans l'état présent de l'ensemble

de la question, il ne saurait exister aucune autre alternative. Mais, la

théorie que je propose n'ayant pas été directement instituée pour une

telle destination, et dérivant, au contraire, de la manière la plus

naturelle, de principes établis, par un tout autre ordre de

considérations supérieures, pour les besoins fondamentaux de la

philosophie chimique, cette remarquable coïncidence constitue, ce me

semble, une puissante présomption en faveur de sa réalisation future et

peut-être prochaine.

Tels sont les importans résultats généraux de l'examen philosophique

auquel j'ai dû soumettre, dans cette leçon, la doctrine actuelle des

proportions chimiques, envisagée sous ses divers aspects essentiels.

Chacun peut désormais juger avec exactitude du véritable progrès

fondamental de cette intéressante partie des études chimiques depuis son

origine jusqu'à ce jour, des conditions essentielles qui doivent encore

y être remplies avant de convertir le principe de cette doctrine en une

grande loi de la nature, et enfin de la marche rationnelle qui peut

seule conduire à cette constitution finale de la chimie numérique.

Je dois maintenant considérer, sous un dernier point de vue général,

l'ensemble actuel de la chimie inorganique, en consacrant la leçon

suivante à l'examen philosophique de la théorie électro-chimique.

Cours de philosophie positive. (3/6) · 第 6 / 18 题