Des bruits étranges et trop fondés, si je m'en rapporte à ce que je

vois, ont frappé mon oreille: je viens pour connaître toute l'étendue de

mon malheur. Pardonnez la brusquerie de mon entrée et de mes premières

sensations. C'est,--hélas! je ne puis parler,--je ne puis prononcer une

question; mais je vous entends, vous détournez les yeux, et vos fronts

sourcilleux me répondent avant que j'aie parlé.--Oh Dieu! c'est donc là

le silence de la tombe!

BENINTENDE, après un moment de pause.

Épargnez-nous, épargnez à vous-même le nouveau récit de l'inexorable

devoir que nous avons à remplir envers le ciel et cet homme.

ANGIOLINA.

Non, parlez; je ne puis,--il m'est impossible de jamais ajouter foi à de

pareilles choses.--Est-il donc condamné?

BENINTENDE.

Hélas!

ANGIOLINA.

Et serait-il donc coupable?

BENINTENDE.

Madame, dans un pareil moment, nous devons pardonner ce doute, et

l'attribuer naturellement au trouble de vos pensées; autrement, une

telle question serait une haute offense contre la justice de ce tribunal

suprême. Mais interrogez le Doge lui-même; s'il conteste les preuves

réunies contre lui, croyez-le, nous y consentons, innocent comme

vous-même.

ANGIOLINA.

Serait-il vrai? mon seigneur!--mon souverain,--l'ami de mon pauvre père,

le héros des combats, le sage des conseils; ne démentirez-vous pas les

paroles de cet homme!--Vous vous taisez!

BENINTENDE.

Il a déjà confessé lui-même son crime; et maintenant, comme vous voyez,

il ne le nie pas encore.

ANGIOLINA.

Non, il ne peut pas mourir. Épargnez le reste de ses années, le chagrin

et le repentir les réduiront en un petit nombre de jours. Un moment de

crime imaginaire effacera-t-il à vos yeux seize lustres de services et

de gloire?

BENINTENDE.

Il subira sa peine, sans la moindre rémission de tems, sans pardon et

sans sursis:--c'est une chose décrétée.

ANGIOLINA.

Il serait coupable qu'il pourrait encore espérer miséricorde.

BENINTENDE.

Non pas dans le cas où il se trouve, la justice s'y oppose.

ANGIOLINA.

Hélas! monseigneur, l'extrême justice est de la cruauté; qui pourrait

vivre sur la terre, si l'on jugeait toujours justement?

BENINTENDE.

Le salut de l'état exige qu'il soit puni.

ANGIOLINA.

L'état? comme sujet, il l'a servi; l'état? comme général, il l'a sauvé;

l'état? comme souverain, n'est-ce pas à lui à le gouverner?

UN MEMBRE DE LA JUNTE.

Il l'a trahi, il a conspiré contre lui; c'est un traître.

ANGIOLINA.

Mais sans lui existerait-il un état à sauver ou à détruire? et

vous-mêmes, qui prononcez aujourd'hui la mort de votre libérateur, sans

lui, vous agiteriez maintenant, en gémissant, quelque rame de galère

musulmane; ou, chargés de fer, vous creuseriez, chez les Huns, quelque

mine souterraine.

UN MEMBRE DU CONSEIL.

Non, madame, il en est qui préfèrent la mort à l'esclavage.

ANGIOLINA.

S'il en est ainsi dans _cette_ enceinte, tu n'es certainement pas du

nombre; les vrais braves sont généreux dans le malheur.--Mais n'y a-t-il

donc pas d'espoir?

BENINTENDE.

Madame, vous ne pouvez en conserver.

ANGIOLINA, se tournant vers le Doge.

Meurs donc, Faliero, puisqu'il le faut, mais toujours avec la grande ame

de l'ami de mon père. Tu as commis un grand attentat, du reste à moitié

justifié par la scélératesse de ces hommes. Je les aurais bien

implorés:--je les aurais priés; je les aurais suppliés comme le mendiant

affamé qui demande du pain.--J'aurais pleuré, en embrassant leurs

genoux, comme un jour ils feront en demandant miséricorde à Dieu, qui

leur répondra comme ils me répondent. Mais cet abaissement eût été

indigne de ton nom et du mien; la cruauté qui brille dans leurs yeux

glacés annonce assez que leur cœur est dévoré de rage. Ainsi donc,

supporte en prince ta destinée.

LE DOGE.

J'ai vécu trop long-tems pour ne pas avoir appris à mourir. Ta démarche

auprès de ces hommes était le bêlement de l'agneau devant le boucher, ou

les cris des matelots devant la tempête. Je n'accepterais pas une vie

éternelle, s'il fallait la devoir à des scélérats dont j'essayai de

délivrer les nations qu'ils tyrannisaient.

MICHEL STENO.

Doge, un mot à toi et à cette noble dame que j'ai si gravement offensée.

Pourquoi le chagrin, le remords et la honte qui m'accablent ne

peuvent-ils effacer l'inexorable passé! Mais puisque je ne dois pas

l'espérer, qu'au moins notre nom de chrétien nous détermine à nous dire

un dernier, un sincère adieu. Je ne demande pas, pour mon repentir, que

vous me pardonniez: j'implore votre compassion; et, malgré leur peu de

mérite, je vous consacre, à l'avenir, toutes mes prières.

ANGIOLINA.

Sage Benintende, vous êtes aujourd'hui le juge suprême de Venise; c'est

à vous que je m'adresserai pour répondre à ce patricien. Dites, à

l'infâme Steno, que jamais ses paroles n'ont fait, sur l'esprit de la

fille de Lorédan, d'autre impression que celle d'une pitié passagère; et

plût à Dieu que d'autres se fussent contentés de ressentir la même

compassion dédaigneuse. Sans doute, je préfère mon honneur à un millier

de vies, si je pouvais me les donner; mais je ne voudrais pas qu'une

seule autre vie fût sacrifiée pour conserver ce que ne peut blesser

aucun homme, je veux parler de ce sentiment de la vertu qui ne cherche

pas sa récompense dans l'estime des autres, mais dans la sienne propre.

Pour moi, ses expressions de mépris n'étaient que le souffle des vents

pour les rochers sauvages. Mais hélas! il est des esprits d'une

sensibilité plus délicate, et que de pareilles atteintes bouleversent,

ainsi que la tempête sur la surface des flots; des ames pour lesquelles

l'ombre du déshonneur se transforme en une réalité plus terrible que la

mort présente et future; des hommes dont le vice est de se révolter

contre les excès du vice, et qui, jaloux de leur gloire, comme l'aigle

de son aire inaccessible, sont glacés pour les plaisirs, et insensibles

à l'aiguillon de la peine, dès que le nom qui servait de base à leurs

espérances leur semble flétri. Puisse ce que nous voyons, éprouvons et

souffrons devenir une leçon pour les êtres dégradés qui songeraient à

jeter leur venin sur des hommes d'une trempe supérieure; ce n'est pas la

première fois que de vils insectes ont rendu le lion furieux. Une

flèche, dirigée vers la terre, fit mourir le brave des braves; Troie fut

mise en cendres par suite du déshonneur d'une femme, et le déshonneur

d'une autre femme chassa pour jamais les rois de Rome; un mari injurié

conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome, qui ne put relever de

long-tems sa tête orgueilleuse; un geste obscène coûta la vie à

Caligula, dont le monde entier avait si long-tems supporté la cruauté;

le déshonneur d'une vierge fit de l'Espagne une province mauresque: et

la calomnie de Steno, renfermée en deux lignes d'une révoltante

grossièreté, aura décimé Venise, mis en danger un sénat qui comptait

huit cents années d'existence, détrôné un prince, fait voler sa royale

tête, et forgé de nouvelles chaînes pour un peuple déjà trop accablé.

Puis, à présent, que le malheureux, cause de tout cela, en soit fier

comme cette courtisane qui mit Persépolis en cendres, il en est le

maître.--C'est là un triomphe digne de lui! mais qu'il n'insulte pas aux

derniers momens de celui qui, quel qu'il soit maintenant, fut un héros;

qu'il lui épargne l'ironie de ses prières; rien de pur ne peut venir

d'une source empoisonnée; nous ne voulons rien avoir de commun avec lui,

ni maintenant, ni jamais; nous le laissons à lui-même, c'est-à-dire au

dernier abîme de l'humaine bassesse. On pardonne aux hommes, mais non

pas aux reptiles; et nous n'éprouvons rien pour Steno, pas même du

ressentiment. C'est aux êtres de son espèce qu'il convient de piquer;

c'est aux hommes véritables à le souffrir: telle est la condition de la

vie. Celui qui meurt de la morsure du serpent peut bien l'écraser, mais

il n'a pas de colère. Le reptile avait obéi à son instinct; et il est

des hommes dont l'ame est plus rampante que le corps des insectes qui

vivent des dépouilles de la tombe.

LE DOGE, à Bénintende.

Seigneur, achevez ce qui vous semble votre devoir.

BENINTENDE.

Avant de procéder à ce devoir, nous devons prier la princesse de se

retirer; il serait trop pénible pour elle d'en être le témoin.

ANGIOLINA.

Je sais qu'il faudra souffrir, mais je suis résignée; c'est mon devoir,

je ne quitterai mon époux que par force. Achevez: vous n'avez à redouter

ni cris ni larmes; ni gémissemens, je saurai me taire malgré le

déchirement de mon cœur. Parlez! j'ai dans moi de quoi résister à tout.

BENINTENDE.

Marino Faliero, doge de Venise, comte de Val di Marino, sénateur et

jadis général de la flotte et de l'armée, noble Vénitien, maintes et

fréquentes fois revêtu des hauts emplois de la république, et enfin du

premier de tous, prête l'oreille à la sentence de tes juges. Convaincu

par une foule de preuves et de témoignages, et par tes propres aveux, du

crime de félonie et de trahison, crimes jusqu'alors inouïs, nous te

condamnons à la mort. Tes biens sont confisqués au profit de la

république, ton nom ne sera jamais prononcé, si ce n'est le jour

solennel où nous rendrons au ciel des actions de grâces pour nous avoir

en ce jour miraculeusement délivrés. Ainsi ta place est marquée dans nos

calendriers auprès des tremblemens de terre, des pestes, des invasions

étrangères et du grand ennemi du genre humain; comme eux, tu deviendras

l'occasion de nos prières ferventes vers le ciel, dont la bonté nous

sauva des effets de ta scélératesse. La place où tu devais, comme Doge,

être peint auprès de tes illustres prédécesseurs sera laissée vide, et

un voile de deuil sera jeté sur ces fatales paroles gravées au lieu de

tes traits: _Cette place est celle de Marino Faliero, décapité pour ses

crimes._

LE DOGE.

_Quels_ crimes? Ne serait-il pas mieux de rappeler les faits, afin qu'en

voyant l'inscription l'on puisse approuver, ou du moins connaître le

genre de crime? Quand vous dites qu'un Doge a conspiré, n'en cachez pas

la véritable cause:--cela tient à votre histoire.

BENINTENDE.

Le tems se chargera d'y répondre, et nos fils jugeront le jugement de

leurs pères, que je prononce en ce moment. Comme Doge, revêtu du manteau

et du bonnet ducals, tu seras conduit au haut de l'_Escalier du Géant_,

où tu fus investi du pouvoir, toi et tous nos autres princes; la

couronne ducale sera d'abord déposée à l'endroit où d'abord on l'avait

prise pour te l'offrir; ta tête sera séparée de ton corps, et le ciel

ait merci de ton ame!

LE DOGE.

C'est la sentence de la junte?

BENINTENDE.

Oui.

LE DOGE.

Je la supporterai.--Et le tems?

BENINTENDE.

Il est venu.--Fais ta paix avec Dieu, tu paraîtras devant lui dans une

heure.

LE DOGE.

Je suis prêt; mon sang s'élèvera vers le ciel avant l'ame de ceux qui

l'auront répandu.--A-t-on confisqué toutes mes terres?

BENINTENDE.

Toutes: tes biens, tes joyaux, tes trésors de toute espèce, sauf deux

mille ducats;--tu peux en disposer.

LE DOGE.

Cela est rigoureux; j'espérais que l'on ne saisirait pas les terres que

je possédais près de Trévise, et que je tiens de Lawrence,

l'évêque--comte de Ceneda. On les avait données en fief perpétuel à

moi-même et à mes héritiers, et je pensais pouvoir les diviser (laissant

d'ailleurs à votre confiscation mes dépouilles de ville, mes trésors et

mon palais) entre ma femme et mes parens.

BENINTENDE.

Ces derniers sont au ban de la république; le premier d'entre eux, ton

neveu, est en péril de sa vie; mais pour le moment le conseil diffère

son jugement; et si tu souhaites pour la princesse ta veuve une

dotation, tu n'as rien à craindre, nous saurons pourvoir à son avenir.

ANGIOLINA.

Non, seigneur, je n'aurai point de part dans votre butin. A compter de

ce jour, sachez que j'appartiens à Dieu seul. Mon refuge est un cloître.

LE DOGE.

Allons! l'heure sera pénible; mais elle aura un terme. Ai-je encore à

faire autre chose qu'à mourir?

BENINTENDE.

Vous n'avez plus qu'à vous confesser et cesser de vivre. Le prêtre est

habillé, le cimeterre est nu: l'un et l'autre vous attendent.--Mais

surtout ne pensez pas parler aux citoyens; des milliers d'entre eux

assiégent les portes; elles leur seront fermées: les _Dix_, les

_Avogadori_, la junte et le chef des Quarante seront les seuls témoins

de l'exécution. Ils sont prêts à former l'escorte du Doge.

LE DOGE.

Du Doge!

BENINTENDE.

Oui, du Doge! tu as vécu, tu mourras notre prince; et jusqu'au moment

qui précédera immédiatement la séparation de ton corps et de ta tête,

cette tête et la couronne ducale demeureront unies. En t'abaissant

jusqu'à conspirer avec des traîtres obscurs, tu as oublié la dignité

dont tu étais revêtu; nous ne t'imiterons pas; et dans l'instant même où

nous ferons justice de ton crime, nous te traiterons en souverain. Tes

vils complices sont morts de la mort des dogues et des loups; mais toi,

tu devras expirer comme le lion au milieu des chasseurs, c'est-à-dire

entouré de ceux qui donnent à ton sort des larmes généreuses, et qui

déplorent les conséquences funestes et rigoureuses de tes emportemens

extrêmes et de tes royales fureurs. Maintenant nous allons te laisser te

préparer; songe à mettre à profit le peu de tems qui te reste. Nous

serons tes guides sur la place où nous jurâmes autrefois de te servir

comme prince, où nous nous séparerons encore de toi comme tels.--Gardes!

escortez le Doge jusqu'à son appartement.

SCÈNE II.

(Appartement du Doge.)

LE DOGE prisonnier et LA DUCHESSE.

LE DOGE.

Maintenant que le prêtre est parti, il serait inutile de vouloir

prolonger ces instans d'affliction; encore une angoisse, celle de notre

séparation, et j'aurai épuisé les derniers grains de sable qui restent

sur l'heure qu'on m'a accordée; j'en aurai fini avec le tems.

ANGIOLINA.

Hélas! et c'est moi qui suis la cause, l'innocente cause de vos

malheurs! C'est pour ce funeste mariage, pour cette union sinistre que

tu promis d'accomplir à mon père, au moment de sa mort, c'est pour elle

que tu sacrifies aujourd'hui ta propre vie.

LE DOGE.

Non, non, il y eut toujours dans mon esprit quelques pressentimens d'un

grand revers de fortune; la merveille, c'est qu'il vienne aussi

tard;--et pourtant on me l'avait prédit.

ANGIOLINA.

On vous l'avait prédit? et comment?

LE DOGE.

Il y a longues années,--si longues que j'hésiterais à le croire si nos

annales n'en gardaient le souvenir. Tandis que j'étais jeune, et que je

servais le sénat et la seigneurie comme podestat et capitaine de

Trévise, un jour de fête, l'évêque indolent qui portait la sainte hostie

excita mon impatience en tardant long-tems, et en répondant avec

arrogance à mes reproches; je levai la main, je le frappai, au point de

le faire fléchir sous son fardeau. En se redressant de terre, il leva

dans sa pieuse colère ses tremblantes mains vers le ciel, puis, les

ramenant vers l'hostie qu'il avait laissé échapper, il me dit, en me

lançant un regard terrible: «L'heure viendra où celui que tu as renversé

te renversera toi-même; la gloire sortira de ta maison, la sagesse se

départira de ton ame, et dans le tems où ton esprit aura acquis toute sa

maturité, un délire de cœur s'emparera de toi; la passion te déchirera

dans l'âge où toutes les passions reposent chez les autres hommes, ou se

transforment en vertus; et la couronne qui relève la majesté des autres

têtes ne ceindra la tienne que pour la faire tomber; les plus grands

honneurs ne seront pour toi que les hérauts de ta ruine; les cheveux

blancs seront pour toi le signal du déshonneur et de la mort, mais non

pas de la mort qui attend les vieillards.» Après ces mots, il

s'éloigna.--Et voici que l'heure est venue.

ANGIOLINA.

Et comment, après cet avertissement, n'as-tu pas tenté de conjurer ce

moment fatal, et de faire oublier, à force de repentir, ce que tu avais

fait?

LE DOGE.

Je l'avouerai, les paroles de ce prêtre m'atteignirent au cœur au milieu

des illusions de la vie; je me les rappelai comme si quelque voix de

spectre me les avait fait entendre au milieu d'un songe. Je me repentis;

mais ce n'était pas à moi à changer d'habitude: ce qui devait être, je

ne le pouvais prévenir, je ne songeais pas à le craindre. Et bien plus,

tu ne peux avoir oublié ce que tout le monde se rappelle. Le jour que je

revins ici comme Doge à mon retour de Rome, un nuage d'une étrange

obscurité vint tout d'un coup se placer au devant du Bucentaure,

semblable à la vapeur pyramidale qui guidait Israël à sa sortie

d'Égypte. Notre pilote en fut aveuglé; il s'égara, et au lieu de nous

débarquer, suivant l'usage, à la riva della Paglia, il nous mit à terre

au milieu des piliers de Saint-Marc, où l'on a coutume d'exécuter les

criminels d'état.--Aussi toute la ville de Venise frémit-elle

d'épouvante à ce présage.

ANGIOLINA.

Hélas! que sert-il maintenant de rappeler tout cela?

LE DOGE.

Mais je trouvais matière de réconfort dans la pensée que ces choses

étaient l'œuvre du destin; j'aime mieux céder aux dieux qu'aux hommes,

et courber la tête sous les coups du destin, que de voir dans ces êtres

aussi vils que la boue, et aussi faibles que vils, quelque chose de plus

que les instrumens de la toute-puissance divine. Par eux-mêmes ils ne

pourraient rien;--comment seraient-ils les vainqueurs de celui qui tant

de fois a vaincu pour eux?

ANGIOLINA.

Employez en inspirations plus salutaires les minutes qui vous restent,

et que votre ame, en paix même avec ces malheureux, prenne son essor

vers le ciel.

LE DOGE.

Je _suis_ en paix; la paix, née de la conviction qu'une heure viendra où

les enfans de leurs enfans, où cette orgueilleuse cité, où ces flots

azurés, où tout ce qui fait aujourd'hui la gloire et la puissance de ces

lieux, seront désolés et maudits, l'objet de l'exécration et du mépris

de toutes les nations, une Carthage, une Tyr, la Babel de l'Océan.

ANGIOLINA.

Oh! ne parle pas ainsi; la colère enfle encore tes lèvres dans cet

instant solennel; tu t'abuses, toi, toi-même, et ne peux plus leur faire

injure.--Reprends quelque sérénité.

LE DOGE.

Je suis dans l'éternité, mes yeux y plongent, et j'y contemple--oui, j'y

vois aussi clairement que je vois ici, pour la dernière fois, ta douce

figure,--les jours de destruction, que le tems fera naître contre ces

murs, baignés par les flots, et contre ceux qu'ils protégent.

GARDE. Elle arrive à la hâte.

Doge de Venise, les Dix attendent votre altesse.

LE DOGE.

Adieu donc, Angiolina,--que je t'embrasse encore!--Oublie le vieillard,

qui fut pour toi un époux passionné, mais, hélas! bien

funeste.--Conserve quelque amour pour ma mémoire;--pendant ma vie, je ne

l'eusse pas demandé; mais, aujourd'hui, en voyant toutes mes impressions

mauvaises calmées, tu jugeras de moi, sans doute, avec plus de

bienveillance. Du reste, de tout le fruit de tant d'années, la gloire,

l'opulence, l'autorité, l'honneur et le nom, toutes choses qui forcent à

répandre quelques fleurs même sur la tombe, je ne laisse rien, pas même

un peu d'amour, d'amitié ou d'estime; rien, pas même assez pour inspirer

à la vanité de mes parens quelques mots d'épitaphe. J'ai, en une heure,

perdu le fruit de ma vie passée; je me suis ravi tous les biens, à

l'exception de ce cœur pur, aimable et vertueux, qui souvent se

rappellera mon nom, avec une douleur plutôt inénarrable que

bruyante.--Tu deviens pâle.--Hélas! elle fléchit, elle n'a plus ni

pouls, ni respiration! Gardes, portez-lui votre aide; je ne puis la

laisser en cet état, et pourtant il vaut mieux le faire; chacun de ces

momens, privés de vie, lui épargne une angoisse; et quand elle secouera

cette mort instantanée, je serai en face de l'Éternel.--Appelez ses

femmes.--Encore un regard!--Comme sa main est glacée! glacée comme la

mienne le sera avant qu'elle ne se réveille.--Songez à lui donner

d'empressés secours, et recevez mes derniers remerciemens.--Je suis

prêt.

(Les femmes d'Angiolina entrent et entourent leur maîtresse évanouie. Le

Doge et les gardes sortent.)

SCÈNE III.

(La cour du palais ducal: les portes extérieures sont fermées au

peuple.)

LE DOGE s'avance dans son costume ducal, précédé du conseil des Dix et

des autres sénateurs, suivi par les gardes, jusqu'à ce qu'ils arrivent

au dernier pas de l'escalier du Géant; l'exécuteur s'y trouve avec son

épée nue. Aussitôt l'arrivée du Doge, l'un des Dix lui ôte le bonnet

ducal.

LE DOGE.

Ainsi, maintenant; il n'y a plus de Doge, et je suis toujours Marino

Faliero. C'est bien; quoique ce ne soit que pour un moment. Là, je fus

couronné; et là, j'en atteste le ciel, je résigne avec bien plus de joie

ce hochet de parade, ce fatal et ridicule ornement que je reçus

autrefois.

L'UN DES DIX.

Tu trembles, Faliero!

LE DOGE.

C'est donc de vieillesse[loc11].

[Note loc11: Cette réponse est précisément celle de Bailly, maire de

Paris, à un Français qui lui faisait le même reproche, comme il marchait

à la mort, dans les premiers tems de la république française. Je trouve,

en relisant _Venise sauvée_, depuis la composition de cette tragédie,

une réplique semblable faite par Renaud, dans une autre occasion, et

d'autres coïncidences nées du sujet. Je n'ai pas besoin de rappeler au

très-bienveillant lecteur que de pareilles rencontres sont

accidentelles; il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler combien

il est facile de découvrir le plagiat, si l'on voulait s'en rendre

coupable à l'égard d'une pièce aussi jouée et aussi souvent lue que le

chef-d'œuvre d'Otway.

(_Note de Lord Byron._)]

BENINTENDE.

Faliero! te reste-t-il à demander au sénat quelque chose qui puisse se

concilier avec la justice?

LE DOGE.

Je recommanderais volontiers mon neveu à sa merci, ma femme à sa

justice; car je pense que ma mort, et une mort pareille, doit avoir

calmé tout ressentiment entre l'état et moi.

BENINTENDE.

On aura égard à cela, bien que ton crime soit inoui dans nos fastes.

LE DOGE.

Inoui, sans doute. Il n'est pas une histoire qui ne présente un millier

de conspirateurs couronnés _contre_ le peuple; mais, pour le rendre

libre, un seul prince est mort, et un autre va mourir.

BENINTENDE.

Et qui sont ceux qui tombèrent pour une telle cause?

LE DOGE.

Le roi de Sparte et le doge de Venise,--Agis et Faliero.

BENINTENDE.

As-tu quelque chose encore à dire ou à faire?

LE DOGE.

Puis-je parler?

BENINTENDE.

Tu le peux; mais souviens-toi que le peuple est dehors et loin de la

portée de la voix humaine.

LE DOGE.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 11 / 19 段