KARMA

I

Dépouillé de ses innombrables et inextricables complications orientales,

qui répondent peut-être à des réalités mais sont invérifiables, Karma,

l'infaillible Loi de Rétribution, est en somme ce que nous appelons plus

vaguement, et sans trop y croire, la Justice immanente. Notre Justice

immanente est une ombre assez vaine. Elle se manifeste fréquemment, il

est vrai, à la suite d'actes monstrueux, de grands vices, de grands

forfaits, de grandes iniquités; mais nous avons rarement l'occasion de

constater qu'elle agit dans les mille petites injustices, cruautés,

défaillances, malhonnêtetés, infamies de l'existence habituelle, quoique

le poids total de ces méfaits mesquins, mais incessants, puisse être

plus lourd que celui du crime le plus retentissant. En tout cas, son

action étant plus éparse, plus diffuse, plus lente et plus souvent

morale que matérielle, échappe presque toujours à notre observation; et

comme, d'autre part, elle semble s'arrêter à l'instant de la mort, elle

n'a presque jamais le temps d'exiger ce qui lui est dû, et,

généralement, arrive trop tard au chevet d'un malade ou d'un agonisant

qui a perdu conscience ou n'a plus le loisir d'expier.

Karma est donc, si l'on veut, la Justice immanente; seulement, ce n'est

plus une déesse inconstante, inconsistante, incohérente, impuissante,

erratique, capricieuse, inexacte, oublieuse, timide, inattentive,

endormie, évasive, insaisissable et bornée par la tombe, mais un Dieu

énorme et inévitable comme le Destin, un Dieu qui bouche toutes les

issues, tous les horizons, tous les interstices de toutes les

existences, omniprésent, omniscient, omnipotent, infaillible, impassible

et incorruptible. Il est en nous comme nous sommes en lui. Il est

nous-mêmes. Il est plus que nous: il est ce que nous sommes, tout en

étant encore ce que nous fûmes et déjà ce que nous deviendrons. Nous

sommes petits, évanescents et éphémères; il est grand, imperturbable,

inébranlable, éternel. Rien ne lui échappe de ce qui nous échappe et

sans doute nous échappera toujours par delà la tombe. Pas une action,

pas une velléité, pas une pensée, pas l'ombre d'une intention, qui ne

soit pesée plus rigoureusement qu'elle ne l'était par les quarante-deux

juges posthumes qui attendaient l'âme sur l'autre rivage dont parle l'un

des plus anciens textes de ce monde: le _Livre des Morts_ égyptien. Tout

est enregistré, daté, estimé, vérifié, classé, mis au compte du doit ou

de l'avoir, de la récompense ou de l'expiation, au répertoire immense et

éternel des clichés astraux. Il ne peut rien ignorer puisqu'il a pris

part à tout ce qu'il juge; et il ne nous juge point du fond de notre

ignorance présente, mais du haut de tout ce que nous apprendrons

beaucoup plus tard. Il n'est pas seulement notre intelligence et notre

conscience d'aujourd'hui qui s'éveillent à peine et ne comptent plus

leurs erreurs; il est dès maintenant, déjà vivantes en nous quoique

inactives, impuissantes, muettes et aveugles, notre intelligence et

notre conscience à venir, alors qu'elles auront atteint, dans la suite

des siècles, des évolutions, des expiations et des ascensions

innombrables, les derniers sommets de la Sagesse et de la Clairvoyance.

A l'heure de notre mort, le compte semble clos; mais il dort simplement

et nous ressaisira. Nous sommeillerons peut-être des centaines, voire

des milliers d'années en «Dévachan», c'est-à-dire en l'état

d'inconscience qui prépare à une incarnation nouvelle; mais au réveil,

nous retrouverons, irrévocablement totalisés, l'actif et le passif; et

notre Karma prolongera simplement la vie que nous avons quittée. Il

continuera d'y être nous-mêmes et d'y assister à l'épanouissement des

conséquences de nos fautes et de nos mérites et d'y voir ensuite

fructifier d'autres causes en d'autres effets, jusqu'à la consommation

des temps où toute pensée née sur cette terre finit par le perdre de

vue.

Les sentiers dans la montagne · 第 64 / 76 题