Cette admiration et ce respect n'empêchent pas d'ailleurs que nous ne
soyons libres de choisir, de rejeter beaucoup de choses ou de les
réserver en attendant d'autres clartés. Quand on nous dit, par exemple,
que le Cosmos est guidé par une série infinie de hiérarchies d'êtres
sensibles, ayant chacun une mission à remplir et qui sont les agents des
lois karmiques et cosmiques; quand on ajoute que chacun de ces êtres a
été un homme dans un Manvantara précédent ou se prépare à le devenir
dans le Manvantara actuel ou dans un Manvantara futur, qu'ils sont des
hommes perfectionnés ou des hommes naissants et que dans leurs sphères
supérieures et moins matérielles, ils ne diffèrent moralement des êtres
humains terrestres qu'en ce qu'ils ne possèdent pas le sentiment de la
personnalité et de la nature émotionnelle humaine; quand on affirme
enfin que ce que nous appelons la Nature inconsciente est, en réalité,
un ensemble de forces manipulées par des êtres semi-intelligents
(Élémentals), dirigés par les hauts esprits planétaires (Dhyan-Chohans),
dont le total forme le Verbe manifesté du Logos non manifesté et
constitue, en même temps, l'intelligence de l'univers et sa loi
immuable; nous pouvons rendre hommage à l'ingéniosité de ces
spéculations comme à celles de milliers d'autres qui peut-être serrent
la vérité de plus près que nos meilleures et nos plus récentes
hypothèses scientifiques; nous sommes libres d'en prendre et d'en
laisser ce qui nous plaît. Tout cela, je l'accorde, n'est nullement
prouvé, n'est vérifié ou ne sera vérifiable qu'en certains détails,
tandis que les grandes lignes fondamentales échapperont probablement
toujours au contrôle de notre intelligence désarmée. Mais ce que nous
devons, je le répète, admirer sans réserve, c'est le prodigieux édifice
spirituel qu'offre l'ensemble de cette révélation, l'immense effort
intellectuel qui, dès l'aube de l'humanité, tenta de débrouiller
l'insondable chaos de l'origine, de la structure, de la marche, de la
direction et de la fin de l'univers, et semble y avoir réussi de façon
telle que jusqu'ici on n'a rien trouvé qui l'égale, ne s'en inspire ou,
souvent à son insu, n'y retourne.
X
Je disais, dans la première partie de cette étude, qu'une révélation
trop haute, fût-elle incontestable, n'aurait guère d'influence sur notre
vie, y transformerait peu de chose, passerait trop loin de nous dans
l'immensité de l'espace et ne descendrait pas dans notre pensée et notre
coeur. En alla-t-il ainsi de celle dont nous parlons, qui est la seule
vraiment surhumaine et encore acceptable et presque inattaquable que
nous ayons eue? Oui et non, selon le point de vue où l'on se place. Tout
ce qu'il y a en elle de trop grand, excepté sa notion de l'éternité, n'a
pas réellement modifié nos idées, n'a pas imprégné nos moeurs. Elle n'a
même pas atteint profondément les peuples qui nous l'ont transmise et
qui, renonçant à la comprendre, l'ont transformée en un polythéisme
anthropomorphe, barbare et monstrueux. Il en est à peu près de même
partout ailleurs. Toutes les religions, du paganisme, en passant par la
Chine et le Japon, la Gaule et la Germanie, le Mexique et le Pérou,
jusqu'au christianisme avec ses variantes et ses surgeons, en sont
issues; mais toutes n'ont pu vivre et régner sur les hommes, qu'en la
défigurant, en la mutilant, en la rapetissant à la plus petite taille
des âmes de leur temps, en la rendant méconnaissable. Il est donc assez
probable qu'il en irait pareillement de toute autre plus grande, s'il
était possible, eût-elle tous les caractères d'une révélation divine,
directe, authentique, indubitable, irréfutable, irrécusable; en un mot,
de celle que nous attendons encore sans oser l'espérer.