SOMMAIRE. --Les Galls et les Kimris avant la conquête de Jules
César. --La Prostitution ne pouvait avoir chez eux une existence
régulière et permanente. --De quelle manière les Germains
traitaient les femmes convaincues de s'être prostituées. --Le
mariage chez les Celtes. --Sénat féminin. --Supériorité accordée
au sexe féminin par les Gaulois. --Épreuve de la paternité
suspecte. --Le Rhin juge et vengeur du mariage. --Vie privée des
femmes gauloises. --Principes régulateurs de leur conduite. --La
vertueuse Chiomara. --Tribunal de femmes chargé de juger les causes
d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. --Horreur
des Germains et des Gaulois pour les prostituées. --L'hospitalité
chez les Gaulois. --Druidisme, druides et druidesses. --Les femmes
de l'île de Mona. --Les divinités secondaires des Gaulois. --Les
_fées_. --Les _ogres_, les _gnomes_, les _ondins_, etc. --Théogonie
gauloise. --La déesse Onouava. --L'_oeuf de serpent_. --Le dieu
Gourm. --La déesse de l'amour physique. --Le dieu Maroun. --Les
mairs ou nornes. --Moeurs des dieux gaulois. --Les _Gaurics_. --Les
_Sulèves_. --Les _Thusses_ et les _Dusiens_. --Les incubes et les
succubes. --Histoire de la belle Camma. --Dévouement d'Éponine
à son mari Sabinus. --Moeurs dissolues des Gaulois. --Conquête
de la Gaule par Jules César. --Destruction du druidisme et des
druides. --Le paganisme dans les Gaules. --La Prostitution chez les
Gallo-Romains. --Divinités du paganisme que les Gaulois choisirent
de préférence pour remplacer Teutatès. --Corruption sociale des
races celtiques. --La courtisane Crispa. --Invasion des Francs.
--Pureté de moeurs de la nation franque. --La loi salique.
Il est presque impossible d'établir, d'après des inductions
historiques, le caractère moral des Galls et des Kimris, qui avaient
peuplé la Gaule quinze ou seize siècles avant l'ère chrétienne; nous
ne savons pas même d'une manière certaine l'origine de ces peuplades
sauvages que les plus doctes investigateurs de notre histoire
s'accordent pourtant à faire venir du Nord plutôt que de l'Orient;
nous ne pouvons pas remonter à leur berceau, pour y découvrir leurs
instincts et leurs habitudes, au point de vue social. Il faut donc
recourir à des hypothèses, peut-être hasardées, pour retrouver, à
des époques si obscures, quelques vestiges fugitifs et indécis de la
Prostitution, dans la vie privée des Gaulois, antérieurement à la
conquête de Jules César. C'est après avoir passé en revue le petit
nombre d'autorités grecques et latines qui ont conservé la tradition
des premiers habitants de la Gaule, que nous prétendons mettre hors de
doute que chez eux la Prostitution n'existait pas et ne pouvait exister
à l'état légal; mais nous avons cru rencontrer, dans la religion
druidique, la trace évidente de la Prostitution sacrée: quant à la
Prostitution hospitalière, elle ne paraît pas s'être mêlée aux idées
nobles et généreuses que ces peuples fiers attachaient au culte de
l'hospitalité. Néanmoins, les moeurs des Gaulois entre eux étaient loin
d'être toujours austères et irréprochables.
La Prostitution proprement dite pouvait-elle avoir une existence
régulière et permanente parmi une nation qui avait fait de la femme
un être privilégié, une sorte de divinité terrestre, un lien vivant
entre la terre et le ciel? Dans cette condition tout exceptionnelle,
la femme n'avait pas même le droit de se donner ou de se vendre à tout
venant, sous peine de perdre son auréole divine; l'homme qui aurait
été le complice de cette espèce d'attentat à la dignité féminine,
eût passé pour sacrilége. La Prostitution ne fut donc jamais qu'un
fait isolé, fort rare, et entouré toujours d'un mystère que la sûreté
des coupables rendait impénétrable. Sans doute, il y avait, chez les
Galls et les Kimris, des femmes vicieuses par emportement des sens
ou par cupidité; il y avait aussi des hommes d'une nature ardente
et libertine, auxquels ne suffisait pas le genre de compensations
sensuelles que les vieux et les jeunes ne rougissaient pas de prendre
en se déshonorant l'un l'autre par respect pour le sexe féminin. Mais
les actes de Prostitution ne s'accomplissaient que loin de l'enceinte
du camp ou de la cité, dans la profondeur des forêts, à la faveur de
la nuit. Il n'y eut jamais de prostituées en titre, qui exerçassent
ce honteux métier ouvertement ou qui avouassent l'exercer, car on
eût chassé avec ignominie la femme dégradée qui se serait dépouillée
ainsi de son caractère divin et vouée elle-même au mépris public. Les
Germains, qui n'étaient autres que les frères des Gaulois, malgré leurs
inimitiés et leurs guerres mutuelles, n'en agissaient pas d'une façon
différente avec les femmes surprises en flagrant délit de Prostitution
ou convaincues de n'y être pas étrangères: on les faisait sortir du
village qu'elles souillaient de leur présence, et chaque habitant de
la tribu s'armait d'une pierre pour la leur jeter. Ordinairement on
laissait s'enfuir ces misérables, qui n'osaient plus reparaître et
qui ensevelissaient leur honte au fond des bois; mais quelquefois la
malheureuse, renversée d'un coup de pierre au moment où elle obéissait
à la sentence d'expulsion, se trouvait lapidée en un instant, au bruit
des huées et des éclats de rire de tout le peuple. Dans la pensée
des Germains, ce châtiment était analogue au méfait; de manière que
la courtisane, qui avait vécu des dons de tous, mourait écrasée sous
les pierres que tous lui jetaient avec fureur, animés qu'ils étaient
par les cris de leurs femmes, qui ne se pardonnaient pas entre elles
l'oubli de leurs devoirs.
Les Celtes avaient pour les femmes, en général, un respect qui excluait
toute idée de Prostitution. Dans la plupart de leurs tribus, suivant
Athénée (l. XIII, c. 4), les jeunes filles choisissaient librement
leurs maris. C'était dans un festin offert aux jeunes hommes qui
étaient en âge de se marier, que les parents d'une fille nubile
la mettaient à même de faire son choix parmi ces prétendants qui
racontaient leurs hauts faits de guerre ou de chasse et qui buvaient
le cidre et l'hydromel en chantant de vieux bardits nationaux. A la
fin du repas, la fille proclamait l'époux qu'elle avait choisi comme
le plus beau ou comme le plus brave, en allant porter de l'eau à un
des convives et en lui donnant à laver, pour employer l'expression que
la chevalerie avait adoptée avec cet usage antique. Il est probable
que cette ablution manuelle figurait, dans le langage emblématique des
Celtes, l'oubli du passé et la pureté de la vie conjugale. La femme
mariée exerçait une espèce de sacerdoce dans la tribu, d'autant plus
qu'on attribuait le génie prophétique à la nature féminine et qu'on
était toujours prêt à voir une déesse dans la femme la plus vulgaire:
c'était elle qui faisait prévaloir son avis dans toutes les assemblées
où l'on discutait les questions de paix ou de guerre; c'était elle
qui s'interposait dans les querelles et les combats nés au milieu des
orgies: c'était elle, enfin, que tout le monde écoutait ou consultait
comme un oracle. Il y eut même un sénat de femmes, composé de soixante
membres représentant les soixante principales tribus des Gaules; et
ce sénat, dont l'existence semble remonter au douzième siècle avant
J.-C., gouvernait souverainement les confédérations galliques. Cette
supériorité accordée au sexe féminin ne permet pas d'admettre la
possibilité d'une Prostitution organisée, tolérée en secret ou avouée
et reconnue. Les femmes ne pouvaient être considérées comme des
instruments de plaisir ni affectées à des besoins de débauche.
Cependant le mari avait droit de vie et de mort sur son épouse,
ainsi que sur ses enfants; et l'on doit supposer qu'en certaines
circonstances délicates il faisait une cruelle application de ce
droit suprême. Ainsi, quand il avait conçu des doutes au sujet de sa
paternité, il recevait le nouveau-né au moment où la mère lui donnait
le jour et il l'exposait nu sur un grand bouclier d'osier qu'il
abandonnait au courant du fleuve voisin. Si le courant poussait le
bouclier avec l'enfant sur la rive où la mère lui tendait les bras,
celle-ci n'avait rien à craindre de la jalousie de son époux: car
le génie du fleuve venait de proclamer la légitimité de l'enfant et
l'innocence de sa mère. Au contraire, lorsque l'enfant était submergé
sous les eaux, comme si le fleuve n'eût pas voulu porter le fruit
de l'adultère, la mère devait mourir à son tour, convaincue d'avoir
trahi la foi conjugale, et le mari outragé la tuait de sa propre main
ou la plongeait dans le gouffre qui avait dévoré son enfant. Cette
terrible épreuve d'une paternité suspecte prouverait pourtant que les
femmes gauloises n'étaient pas à l'abri des erreurs du coeur ni de
l'entraînement des sens. Entre tous les fleuves, le Rhin fut le plus
renommé pour son aversion contre les bâtards; jamais un mari n'eût
osé revenir sur un des arrêts que ce fleuve sacré avait prononcés
en sauvant un berceau. L'empereur Julien rapporte, dans une de ses
lettres, cette antique superstition attachée au cours du Rhin, que
les Celtes avaient divinisé: «C'est le Rhin, dit une épigramme de
l'_Anthologie_, c'est ce fleuve au cours impétueux, qui éprouve
chez les Gaulois la sainteté du lit conjugal. A peine le nouveau-né,
descendu du sein maternel, a-t-il poussé le premier cri, que l'époux
s'en empare; il le couche sur un bouclier, il court l'exposer aux
caprices des flots, car il ne sentira point dans sa poitrine battre
un coeur de père avant que le fleuve, juge et vengeur du mariage,
ait prononcé le fatal arrêt.» Les adultères devaient être extrêmement
rares chez les Gaulois, de même que chez les Germains: _Severa illic
matrimonia_, dit Tacite; et le mari n'avait pas besoin de demander
justice à un tribunal, car il était à la fois le juge et l'exécuteur
dans sa propre cause.
Les Gaulois n'avaient généralement qu'une seule femme; néanmoins,
les chefs et les hommes les plus éminents de la tribu se donnaient
plusieurs femmes, non par libertinage, mais comme marque de suprématie
(_non libidine, sed ob nobilitatem_, dit Tacite). En effet, le climat
de la Gaule, couvert alors de marécages et de forêts, étant froid et
humide en toutes saisons, le tempérament des peuplades qui l'habitaient
se ressentait de cette atmosphère brumeuse et ne s'échauffait qu'aux
intempérances de la table. Les femmes, d'ailleurs, vivaient retirées
et cachées, loin du regard des hommes, excepté dans les cérémonies
publiques, religieuses ou militaires, qui les faisaient sortir de leur
retraite de mères de famille. Ces femmes, occupées de leurs enfants
et de leur ménage, n'entrevoyaient pas d'horizon au delà et restaient
fidèlement enchaînées à l'obéissance de leurs sévères époux. _Nec ulla
cogitatio ultra_, dit Tacite, _nec longior cupiditas_. Elles avaient,
d'ailleurs, l'âme fière et indépendante; elles eussent préféré la
mort à la honte, et c'eût été trop que d'avoir à rougir vis-à-vis
d'elles-mêmes. On comprendra qu'elles fussent bonnes gardiennes, les
unes, de leur virginité, les autres, de la fidélité conjugale, en
rappelant ce principe qui servait de base à leur moralité: «Une femme
qui s'est donnée à un homme ne peut passer dans les bras d'un autre.»
D'après ce principe régulateur de leur conduite, elles ne se croyaient
pas même autorisées à convoler en secondes noces. La loi pourtant ne
les empêchait pas de se remarier, notamment dans quelques tribus où
l'usage était constaté par cette formule proverbiale: «Une femme qui a
couché avec deux hommes est coupable s'ils sont tous les deux debout à
la fois.» La vertueuse Chiomara, citée par Plutarque dans son _Traité
des femmes illustres_, préféra manquer à la sainteté du droit des gens,
plutôt que de laisser vivre l'auteur et le témoin de son déshonneur.
Chiomara était la femme d'Ortiagonte, chef des Galates, ou Gaulois
d'Asie, qui furent défaits et soumis par les Romains l'an de Rome
565. Plutarque ne nous dit pas si Chiomara était belle; mais il nous
apprend qu'elle fut violée par le centurion romain qui l'avait faite
prisonnière. Elle eut l'air de se résigner à cet affront, et quand les
envoyés de son mari apportèrent sa rançon, elle leur dit, en langue
gauloise, qu'elle avait aussi une rançon à exiger. Elle eut l'adresse
d'attirer dans un piége le centurion qui l'avait outragée, et là elle
lui fit couper la tête par les Galates, qui la ramenèrent à Ortiagonte.
Celui-ci, à qui elle offrit la tête sanglante du pauvre centurion,
s'indigna d'un meurtre commis au mépris de la foi jurée: «Je suis
parjure, en effet, dit-elle, mais il ne devait y avoir debout sur la
terre qu'un seul homme qui pût se vanter de m'avoir possédée.»
Si l'adultère était presque inconnu chez les Gaulois, on est fondé à
croire que la Prostitution y était plus rare encore; car l'adultère
outrageait un seul mari, tandis que la Prostitution étendait
l'outrage à toutes les femmes, qui se sentaient offensées également
par l'inconduite d'une personne de leur sexe. Or, la loi des druides
attribuait aux femmes la permission de juger les affaires particulières
pour le fait d'injure. Duclos, qui relate cette singularité dans un
mémoire sur les Druides, ajoute que, dans un traité conclu entre les
Gaulois et les Carthaginois, du temps d'Annibal, il était dit que si
un Gaulois se plaignait d'un Carthaginois pour des injures, la cause
serait portée devant le magistrat de Carthage; mais que si c'était un
Carthaginois qui se plaignît, les femmes gauloises seraient juges du
différend. Il existait donc un tribunal de femmes, chargé de juger les
causes d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. Les peuples
barbares n'étaient pas moins susceptibles que les Grecs et les Romains
à cet égard, et de toutes les injures qu'on pût adresser à une femme,
celle de _prostituée_ passait pour la plus grave. Nous verrons plus
tard que Rotharis, roi des Lombards, frappa d'une forte amende cette
injure, qui paraît avoir été d'autant plus fréquente qu'elle était
moins méritée. Les femmes gauloises furent donc naturellement les juges
de tout ce qui avait un caractère injurieux pour les personnes, et
elles eurent ainsi à connaître des faits de Prostitution. Par exemple,
lorsqu'un Gaulois, noble ou plébéien, avait épousé, à son insu ou bien
avec connaissance de cause, une femme de mauvaise vie, les femmes
s'assemblaient pour aviser et faire une enquête sur l'indignité de
l'épouse. Tacite avait remarqué chez les Germains cette horreur pour
les prostituées, horreur que partageaient les Gaulois: _Non solum
senatoribus_, dit-il, _sed et plebeis hominibus meretrices uxores
ducendi jus denegabatur; cum virgines solum duci posse_. Les femmes
réunies étaient sans doute appelées quelquefois à se prononcer sur des
questions de galanterie et de sentiment, qui reparurent au moyen âge
avec les Cours d'amour.
L'hospitalité, comme nous l'avons dit plus haut, était mieux établie
chez les Gaulois que chez tous les peuples, car ils regardaient comme
un crime, digne de la foudre, de fermer sa porte à un étranger ou de
faire tort à un hôte après l'avoir reçu. L'hôte devenait un frère,
un ami, un dépôt sacré; mais son premier devoir était de respecter
le lit de l'homme qui l'accueillait avec cordialité. Le Gaulois se
montrait trop jaloux de son honneur de mari, pour se prêter jamais
aux lâches concessions de la Prostitution hospitalière. Quant à la
Prostitution sacrée, elle n'avait pas de place certainement dans
la religion des druides, religion toute métaphysique qui renfermait
les dogmes les plus élevés des religions de l'Égypte et de l'Inde,
culte mystérieux qui s'entourait de ténèbres et de terreur, sans
chercher à offrir des séductions matérielles à ses prêtres et à ses
desservants. Les druides étaient des philosophes, la plupart éprouvés
par l'âge, vivant en communauté, au fond de solitudes impénétrables:
ils ne communiquaient avec les profanes, que dans un petit nombre de
circonstances, à l'époque des fêtes solennelles, qui n'avaient rien
d'attrayant ni de voluptueux, et qui souvent s'achevaient au milieu des
sacrifices humains. Les druides, d'ailleurs, n'étaient pas seulement
les ministres du culte: à eux seuls appartenaient la législation,
le gouvernement, l'éducation publique; ils enseignaient les sciences
exactes et les sciences sacrées ou philosophiques. Leur vie ne pouvait
qu'être austère comme leur doctrine, et ils se gardaient bien de faire
déchoir la vénération dont ils étaient l'objet, en mêlant aux choses
du culte la débauche ou le plaisir. Ils avaient, d'ailleurs, dans
leurs colléges, des prophétesses, des vierges, qui ne se bornaient
peut-être pas à servir aux cérémonies du druidisme. Ces druidesses, que
l'on voit çà et là passer dans l'histoire des Gaules comme de sombres
apparitions, se cachaient dans des grottes et dans les creux des chênes
séculaires: elles fuyaient l'approche des hommes et ne rendaient leurs
oracles que la nuit, à la lueur des éclairs, au fracas du tonnerre
et au bruit de l'orage. Malgré le prestige dont l'épopée a revêtu
la belle et touchante Velléda, on pourrait avancer que ces _vacies_
étaient ordinairement vieilles et hideuses, à l'instar des sibylles
du paganisme romain. Elles semblaient avoir oublié leur sexe avec tout
sentiment de pudeur, car dans certaines cérémonies druidiques, elles se
montraient entièrement nues, le corps frotté d'huile et teint en noir,
comme pour imiter la couleur de la peau éthiopienne. (_Tota corpore
oblitæ_, dit Pline dans le livre XXII de son _Histoire naturelle_,
_quibusdam in sacris et nudæ incedunt, Æthiopum colorem imitantes_.)
Quand les Romains, après la révolte des Iceni en Angleterre,
voulurent s'emparer de l'île de Mona (Anglesey), qui était un des
foyers du druidisme, les femmes de l'île, noires comme des furies, se
précipitèrent, nues, le flambeau à la main, au milieu des combattants.
Les Romains furent plus effrayés de cette apparition, que des cris et
de la furieuse résistance de leurs ennemis.
Si la Prostitution sacrée n'avait aucune raison d'être dans le culte
supérieur des druides, soit parmi leurs leçons de philosophie et leur
enseignement métaphysique, soit vis-à-vis de leurs augures, tirés des
entrailles palpitantes d'un homme écorché, soit à travers la fumée qui
s'élevait du bûcher des victimes humaines enfermées dans des colosses
d'osier; on peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu'elle
existait en fait ou en principe dans le culte inférieur, c'est-à-dire
autour des autels sauvages de certaines divinités secondaires qui
avaient été créées par la superstition du peuple, et que les druides
ne jugeaient pas hostiles à leur religion transcendante. Chez les
Gaulois, il y avait sans doute des esprits dépravés, des natures
hystériques, des instincts charnels, comme chez tout autre peuple,
bien qu'ils fussent plus rares et moins effrontés. Ceux qui, par
exception, éprouvaient cet appétit des sens et cette vague curiosité
de libertinage, évoquèrent, pour les satisfaire, le honteux prétexte
de la Prostitution. Ils inventèrent des dieux à qui le sacrifice de la
virginité était une offrande agréable; ils encouragèrent la luxure, en
lui créant des sanctuaires et en l'autorisant à titre de consécration
divine. Il est permis de supposer que, parmi les _vacies_, que la
tradition populaire rendit célèbres sous le nom de _fées_, il y en
eut qui exigeaient, quand on venait les consulter au fond de leurs
repaires, une preuve de complaisance et de bonne volonté, que leur
vieillesse, leur laideur et leur caractère redoutable ne favorisaient
pas trop. Toutes les légendes merveilleuses du moyen âge font foi
de ces étranges marchés, que les druidesses concluaient avec leurs
audacieux visiteurs, qui ne croyaient jamais avoir assez payé leurs
oracles. Ce que faisaient ces vieilles sibylles gauloises, certains
eubages, certains simnothées, certains membres dégénérés des colléges
druidiques, le faisaient à leur profit et s'instituaient, de leur
plein pouvoir, dieux ou gardiens des fleuves, des sources, des bois,
des montagnes et des pierres. Ils avaient élu résidence dans le lieu
même où leur culte était établi, et ils prélevaient un tribut obscène
sur les imprudents, hommes ou femmes, qui traversaient leur domaine ou
s'approchaient de leur fort. C'étaient eux qui guidaient le voyageur
attardé ou perdu à travers la lande déserte, sur le morne escarpé, dans
le défilé dangereux; c'étaient eux qui avaient des barques sur les
lacs les plus sombres et qui gardaient les ponts jetés au-dessus des
précipices. Malheur à la jeune fille que son mauvais sort livrait à la
merci de ces féroces mangeurs de chair fraîche! Nos contes de fées sont
encore remplis de l'écho lointain et déguisé des violences inouïes, que
se permettaient les ogres, les gnomes, les ondins et les autres génies
de la solitude celtique. Mais il n'y a rien de précis ni d'authentique
dans ces anciennes et bizarres légendes de la Prostitution sacrée,
qui se sont conservées dans la mémoire du vulgaire, après tant de
générations éteintes. Un vaste champ est ouvert aux suppositions et aux
conjectures, au sujet des fées et des ogres, qui furent certainement,
à des époques inappréciables, les acteurs ou les intermédiaires de la
Prostitution sacrée.
On ne possède que des notions incertaines sur la théogonie gauloise,
et l'on ne saurait, par conséquent, faire ressortir les attributions
érotiques des divinités qui ne nous sont connues que de nom. Cependant
on peut présumer, d'après la découverte de certains monuments, que
ces divinités n'étaient souvent pas plus décentes dans leurs images et
dans leurs priviléges, que celles de l'Italie et de la Grèce. Ainsi,
la déesse Onouava, que les archéologues du dix-septième siècle avaient
confondue avec la Mithra des Perses, était figurée par une tête de
femme, accompagnée de deux grandes ailes déployées, de deux larges
écailles en guise d'oreilles, et de deux serpents qui la couronnaient
avec leurs queues entrelacées. Cette image représentait allégoriquement
la volupté, qui voltige çà et là, qui a toujours les yeux ouverts
et les oreilles fermées, et qui se glisse partout pour enlacer et
dévorer sa proie. Quelquefois, on la représentait par une tête de
femme, sortant d'une pierre brute sur laquelle était sculptée une
couleuvre qui se dresse. Le serpent emblématique jouait, d'ailleurs,
un rôle important dans la religion des druides, et l'on attachait
une idée de bonheur à la découverte et à la possession d'une pierre
fossile, ovale, de couleur brune ou blanche, qu'on appelait _oeuf de
serpent_. Cet oeuf-là passait pour communiquer aux personnes qui le
portaient sur elle une singulière puissance prolifique. Le dieu Gourm
était représenté sous les traits d'un hermaphrodite nu, à tête de
chien. La déesse de l'amour physique, dont les Romains défigurèrent
le nom gaulois en _Murcia_, lorsqu'ils relièrent son culte à celui
de Vénus, n'avait pas d'autre représentation figurée, que des pierres
noires ou des rochers de granit taillés en forme de cône et debout au
bord des chemins. Le dieu Maroun (_Marunus_), que les Romains avaient
aussi travesti en Mercure, présidait aux voyages dans les montagnes,
surtout dans les Alpes: il avait la figure d'un paysan gaulois couvert
du bardocuculle, grosse cape sans manches, avec cagoule ou capuce:
ce bardocuculle s'enlevait et mettait en évidence un phallus monté
sur deux jambes chaussées et liées de courroies. C'était une idole de
la race domestique, de même que les _mairs_ ou _nornes_, qui avaient
mission de veiller à la naissance des enfants et de les douer dans leur
berceau.
Quant aux moeurs des dieux gaulois, on ne les connaît point assez
pour pouvoir apprécier si elles étaient plus ou moins entachées de
Prostitution. Seulement on sait que les gaurics, monstrueux géants
qu'on rencontrait la nuit auprès des dolmens et des pulvans, surtout en
Bretagne, se livraient entre eux à d'exécrables dépravations. On sait
que les sulèves (_sulvi_ ou _sulfi_) étaient des génies imberbes, à la
voix douce et persuasive, qui guettaient le soir les voyageurs pour en
obtenir de honteuses caresses, moitié par force, moitié par peur. On
sait enfin que les thusses et les dusiens (_dusii_) venaient visiter la
vierge dans son sommeil et lui enlever sa virginité, ou bien offrir à
l'ardent jeune homme le rêve d'une nuit d'amour, ou même essayer leur
puissance corruptrice sur de vils animaux. «C'est une opinion répandue
partout, dit saint Augustin dans sa _Cité de Dieu_, que certains
démons, que les Gaulois nomment _dusiens_, exercent d'impurs attentats
sur les personnes endormies (_hanc assidue immunditiam et tentare et
efficere_).» Saint Augustin ajoute que tant de gens témoigneraient
de l'existence de ces démons libertins, qu'on n'a pas le droit de la
révoquer en doute. L'Église, en effet, admit, au nombre des oeuvres
du diable, les surprises nocturnes des incubes et des succubes, qui
avaient une origine toute gauloise. Il est probable que, malgré la
rigide vertu des femmes de la Gaule, les démons de la convoitise leur
tendaient des piéges auxquels ces vertueuses matrones n'échappaient pas
toujours. Ainsi, Strabon (lib. IV) nous parle de leur passion pour les
joyaux, passion que partageaient également les hommes, car les uns et
les autres se paraient de chaînes, de colliers, de bracelets, de bagues
et de ceintures d'or. Les plus élevés en dignité et les plus illustres
de naissance portaient même des diadèmes, des couronnes et des mitres
d'or, enrichis de pierreries. On peut dire que, de tout temps et dans
tous les pays, l'orfévrerie a été une des plus puissantes armes de la
Prostitution.
Nous avons vu par l'exemple de Chiomara, que la fidélité conjugale
était une des vertus ordinaires chez les femmes gauloises. Plutarque
raconte encore l'histoire d'une autre Galate, nommée Camma, une des
plus belles de sa nation. Le Gaulois Sinorix en devint amoureux, et
sachant qu'il ne la ferait céder ni de gré, ni de force, tant que son
mari vivrait, il tua ce mari, qui était Romain et se nommait Sinatus.
Camma se réfugia dans le temple de Diane. Ce fut là que Sinorix vint
la poursuivre d'un amour qu'elle repoussait avec horreur. Elle se fit
violence pourtant et feignit de consentir à épouser le meurtrier de
Sinatus. Mais, le jour du mariage, elle lui présenta la coupe nuptiale
qu'elle avait empoisonnée, et elle acheva de vider cette coupe qu'il
lui rendit à moitié pleine: «Grande déesse, s'écria-t-elle en se
tournant vers l'autel de Diane, vous savez combien la mort de Sinatus
m'a été sensible; vous m'êtes témoin que le désir de le venger m'a seul
fait survivre; je meurs contente. Et toi, lâche, dit-elle à Sinorix,
toi qui as voulu triompher de sa mort et de ma fidélité, ne cherche
plus un lit, mais un tombeau!» Le dévouement d'Éponine à son mari
Sabinus est encore plus sublime que celui de Camma, parce qu'il se
prolongea pendant dix ans. Et pourtant ces Gaulois, qui inspiraient à
leurs femmes une tendresse si dévouée et si incorruptible, n'étaient
pas aussi réservés pour leur propre compte, et n'entendaient pas
la fidélité dans sa plus scrupuleuse acception. Le grand historien
Michelet nous les peint, dans son _Histoire de France_, «dissolus
par légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs
infâmes.» En effet, si les Gaulois respectaient leurs femmes, ils
ne se respectaient pas eux-mêmes, et à l'instar des peuples osques
de l'Italie, ils s'abandonnaient aux plus horribles désordres contre
nature, principalement à la suite des festins, où ils avaient fait un
usage immodéré de boissons fermentées. Ces désordres n'étaient pas,
comme chez les Romains et les Grecs, le produit d'une civilisation
exagérée, et le vice de l'imagination plutôt que des sens: ils
répondaient à un grossier besoin d'incontinence qui s'éveillait sous
l'influence de l'ivrognerie, et qui ressemblait à un excès de démence
furieuse. Le festin, longtemps prolongé au bruit des défis bachiques
et des éclats de rire obscènes, se terminait en une confuse orgie où
régnait dans les ténèbres l'égalité de la Prostitution. Diodore de
Sicile prétend même que les Gaulois associaient leurs concubines à ces
nuits d'aveugle débauche; voici la traduction latine du texte grec,
qui constate une aberration étrange du sens moral chez ces barbares:
_Feminæ licet elegantes habebant, nimium tamen illorum consuetudine
afficiuntur, quin potius nefariis masculorum stupris, et humi ferarum
pellibus incubantes, ab utroque latere cum concubinis volutantur. Et
quod omnium indignissimum est, proprii decoris ratione posthabitâ,
corporis venustatem aliis levissimè prostituunt, nec in vitio illud
ponunt, sed potius cum quis oblatam ab ipsis gratiam non acceperit,
inhonestum sibi id esse dicunt._ Le lendemain, au retour de la lumière,
chacun oubliait ce qui s'était passé, pour n'avoir pas à rougir de soi.
Enfin, la bestialité la plus immonde ne prenait pas même la peine de se
cacher au jour, et les Celtes de bonne race (_ingenui_) aimaient leurs
juments et leurs chiennes comme des compagnes de leur vie aventureuse
et guerrière.
Telle était la situation morale de la Gaule, lorsque Jules César
y fonda la domination romaine. Les Gaulois, d'un naturel léger et
impressionnable, se modelèrent si vite sur leurs vainqueurs, qu'ils
devinrent Romains, en conservant leurs défauts et leurs qualités sous
cette brillante servitude. Déjà ils étaient un peu Grecs, au voisinage
de Marseille et des villes phocéennes; mais l'influence de Rome se fit
encore mieux sentir jusqu'au fond de la Gaule Belgique, et toutes les
principales villes, Lyon, Autun, Bordeaux, Vienne, Lutèce, n'eurent
bientôt plus rien de gaulois, surtout après la destruction du druidisme
et des druides. Il resta, pendant plus de deux siècles, quelques
traces égarées des institutions druidiques; on trouvait encore des
prophétesses au fond des bois; les nornes dansaient toujours, au clair
de lune, dans les clairières; mais la religion des Grecs et des Romains
était pratiquée dans les Gaules avec plus de ferveur que dans le reste
de l'empire; la législation avait suivi la religion, et tout, dans les
habitudes gauloises, se façonnait à la grecque et à la romaine. Nous
n'avons aucun renseignement spécial sur cet état de la Prostitution
chez les Gallo-Romains, mais nous pouvons présumer avec certitude que
cet état ne différait nullement de ce qu'il était à Rome et dans les
provinces asiatiques. Seulement, les femmes gauloises avaient gardé ce
respect d'elles-mêmes, cette fierté hautaine qui les caractérise dans
l'histoire, et elles ne devaient pas fournir beaucoup d'éléments à la
débauche publique. Mais les étrangères ne manquaient pas plus au delà
des Alpes qu'en deçà, et les gouverneurs, les magistrats, les chefs
militaires, que Rome envoyait dans les Gaules, amenaient avec eux tous
les raffinements de luxe auxquels ils étaient accoutumés. Ils ne se
fussent pas privés volontiers de leurs cinèdes, de leurs eunuques,
de leurs danseuses, de leurs citharèdes et de tout leur personnel
de libertinage. Bientôt, l'humeur gauloise y aidant, il y eut une
recrudescence de luxe convivial dans la Gaule en toge (_Togata_), comme
dans la Gaule chevelue (_Comata_), et les repas de Julius Sabinus à
Langres n'eurent pas à envier ceux de Lucullus à Rome.
Sans doute, la métamorphose, que l'occupation romaine avait fait subir
à la Gaule, fut moins sensible dans les campagnes que dans les villes;
mais les dieux et les déesses de Rome furent accueillis partout avec
le même empressement. Quelques-uns de ces dieux et déesses eurent la
préférence, comme plus sympathiques au caractère des habitants et aux
moeurs du pays. Hercule, Bacchus, Vénus, Isis, Priape, avaient des
temples et des statues qui attiraient une multitude d'offrandes. Le
Gaulois avait choisi, par similitude de goût, les divinités les moins
sévères, et celles qui parlaient le mieux à ses sens: il était las des
mystères terribles de Teutatès, et il ne demandait qu'à se divertir en
l'honneur des nouveaux dieux que Rome lui avait envoyés. Ce fut pour
la Prostitution légale une époque brillante de prospérité, et, ainsi
que tous les peuples qui sont initiés tout à coup aux délices de la
civilisation, les races celtiques arrivèrent promptement au dernier
degré de la corruption sociale. Il faut lire les poésies d'Ausone,
ce vénérable professeur de Bordeaux, qui fut le maître de l'empereur
Gratien, pour se rendre compte de la profonde démoralisation qui
s'était emparée de la société gauloise: Ausone n'approuve pas, bien
entendu, les horreurs de lubricité qu'il étale devant les yeux de son
lecteur, mais il les décrit en homme qui les comprend, pour les avoir
expérimentées. La manière même dont il les flétrit est plus obscène
encore que les plus énergiques passages de Juvénal et d'Horace. Ce ne
sont que voluptés fétides et monstrueuses qui outragent la nature:
tout ce que peut inventer la perversité des sens, tout, hormis la
bestialité, est énuméré et retracé dans quelques épigrammes du poëte
gallo-romain, qui adressait des prières en vers au Christ, la vérité de
la vérité, la lumière de la lumière (_ex vero verus, de lumine lumen_)!
On s'étonne, après avoir lu ces pieuses oraisons chrétiennes, qu'Ausone
se soit sali l'esprit à peindre les contorsions lubriques de la fameuse
courtisane Crispa.
Quand les Sicambres se précipitèrent de la Germanie sur la Gaule
romaine, quand les Barbares du Nord descendirent dans les provinces
les plus florissantes de l'Empire avec leurs chariots, qui portaient
leurs dieux, leurs femmes et leurs enfants, ils ne se mêlèrent pas
à cette civilisation, que leur passage épouvantait, et qui semblait
se dessécher à leur approche comme une rivière dont la source est
tarie. Ces hordes innombrables se renouvelaient sans cesse, à mesure
qu'elles se répandaient dans les Gaules, en menaçant d'engloutir la
population gallo-romaine. La tribu salienne s'était mise en marche la
dernière, mais elle voulait se fixer sur le sol déjà ravagé par tant
d'invasions successives. Les Salisques ou Saliens, cette redoutable
famille des Francs, qui avait fait une halte vers les bouches de
l'Yssel, commencèrent leur établissement dans la Gaule-Belgique, au
milieu du cinquième siècle, et s'avancèrent de ville en ville vers
Lutèce. Ils étaient beaux et nobles, de haute taille, avec les yeux
bleus et les cheveux blonds; ils avaient l'air doux et intelligent;
cependant ils dévastaient, ils pillaient, ils tuaient, mais ils ne
violaient pas. C'était de leur part dédain plutôt que pitié pour les
populations vaincues. Les moeurs des Francs demeurèrent quelque temps
intactes, sous la sauvegarde de leur religion et de leurs lois; ils
eussent dédaigné de se faire Romains ou Gaulois: ils se préservèrent
ainsi de la souillure de la Prostitution, qui n'avait jamais pénétré,
ni dans leurs temples d'Irmensul, ni sous leur tente hospitalière, ni
dans leurs villages fortifiés. La loi salique ne reconnaissait pas de
courtisane parmi la nation franque.