LXIV

Parmi le passé de son enfance, dans lequel vivait actuellement tout

entière la vie de la détenue, il y avait un souvenir persistant

habituel, quotidien: le souvenir du gai printemps de son village. Chez

la malade et l'impotente, depuis que la perception des choses présentes

devenait de jour en jour plus obtuse, les cerisiers du pays du kirsch

fleurissaient au-dessus de sa tête dans un avril perpétuel.

La prière matinale de la prison trouvait la prisonnière en marche à

travers la floraison candide de la contrée où elle avait fait ses

premiers pas. Déjà elle courait sur cette terre, au vert plein de

marguerites, au bleu matutineux du ciel tramé de fils d'argent, au

feuillage de fleurs blanches comme de blanches fleurs d'oranger. Elle

s'avançait sous ces arbres au milieu desquels le sautillement des

oiseaux était tout noir, et qui apparaissaient à la petite fille, en

leur virginale frondaison, ainsi qu'un bois d'arbres de la _bonne

Vierge_. Elle allait toujours par le paysage lumineux et souriant. Et de

toutes les branches de tous les arbres tombait incessamment une pluie de

folioles, lentes à tomber, et arrivant à terre avec les balancements

d'un vol de papillons dont elles semblaient des ailes.

À l'heure de midi, couchée à terre sous l'ombre légère des cimes

fleurissantes, dans la tiédeur du temps, l'odeur sucrée des fleurs

chauffées par le plein soleil, l'effleurement gazouillant des oiseaux,

elle demeurait sans bouger, bienheureusement immobile, intérieurement

charmée par cette blancheur qui pleurait continuellement sur elle,

chatouillant son visage, son cou, sa nudité d'enfant. Parfois des fleurs

voletant au-dessus d'elle, et qu'emportait un souffle de vent à la

dérive, ces fleurs avec de gentils ronds de bras et des attirements de

mains remuant l'air et taisant de petite tourbillons, elles les ramenait

toutes tournoyantes sur son corps, passant ainsi la journée, la journée

entière, à se laisser ensevelir sous cette neige fleurie.

Telle était l'illusion de la misérable femme qu'on la voyait, avec les

doigts gourds d'une main presque paralysée, décrire des cercles

maladroits dans le vide puant de la Cordonnerie, pour amener la chute,

sur elle, des blanches fleurs des cerisiers du val d'Ajol.

Il y a des années, je passais quelques semaines dans un château des

environs de Noirlieu. Un jour de désoeuvrement, la société avait la

curiosité d'aller visiter la Maison de détention des femmes.

On montait en voiture. C'était, ce jour, un triste et âpre jour

d'automne. Sous un ciel gris, plein d'envolées noires, un fleuve pâle se

traînait dans une plaine de craie, barrée au ras de terre, par un mur de

nuages solides fermant l'horizon avec les concrétions et le

bouillonnement figé de masses pierreuses. Un paysage dont la platitude

morne, l'étendue blafarde, la lumière écliptique ressuscitaient comme un

morceau de la sombre Gaule, évoquaient sous nos yeux le décor de Champs

Catalauniques, ainsi que se les représente, à l'heure des grandes

tueries de peuples, l'Imagination moderne.

Au bout d'un temps assez long, dans une froide éclaircie, apparut

Noirlieu avec sa double promenade sur les anciens remparts, son

cimetière vert dévalant jusqu'au bas de la colline, son rond de danse

aux ormes étêtés, le grand mur de sa Maison de détention pour les

femmes, flanqué à droite d'une Maison de correction pour les jeunes

Détenus, flanqué à gauche d'une Maison de fous.

Nous descendions chez le sous-préfet, une connaissance du château. On

nous faisait entrer dans un petit salon décoré de lithographies de

Félon, encadrées dans du palissandre. Sous un trophée de chasse,

surmonté d'un chapeau tyrolien, une romance de Nadaud était posée sur un

piano ouvert.

Quelques instants après, arrivait le sous-préfet. Il appartenait à la

famille des sous-préfets folâtres. «C'est commode ici, s'écria-t-il,

avec une intonation du comique du Palais Royal,--tout en laissant tomber

une signature sur un papier administratif,--c'est commode, très-commode,

infiniment commode, la Maison de fous à côté de la Maison de détention,

les transferts sont d'une facilité...» Puis, boutonnant le second bouton

d'une paire de gants gris-perle, il offrit le bras à une dame, avec la

grâce contournée d'un danseur qui a gagné sa sous-préfecture en menant

le cotillon à Paris.

La visite de la prison des femmes fut longue, minutieuse, et

agréablement égayée par les saillies de l'aimable introducteur.

Nous allions quitter la Maison, quand le directeur insista près du

sous-préfet pour nous faire visiter l'infirmerie.

Nous entrâmes dans une salle où il y avait une douzaine de lits.

«Quatre pour cent de mortalité, quatre pour cent seulement, oui

messieurs,» répétait derrière nos dos le petit directeur avec une

intonation allègre.

Je m'étais arrêté devant un lit, sur lequel une femme était étendue dans

une de ces immobilités effrayantes qu'amènent les maladies de la moelle

épinière. Au-dessus de la tête, son numéro d'écrou était cloué dans le

plâtre, au milieu du tortil desséché d'un brin de buis bénit. Près du

chevet, se tenait debout une fille de salle, une détenue, qui, muette

dans sa robe pénitentiaire, semblait le _Silence continu_ en faction

près de la Mort.

«Celle-là, une condamnée à la peine capitale... la fille Élisa... une

affaire d'assassinat qui a fait du bruit dans le temps...» Et la voix

musicale et légèrement zézeyante du directeur reprit aussitôt: «quatre

pour cent de mortalité...»

Je regardais attentivement la femme au masque paralysé, aux yeux

aveugles, et dont la bouche seule encore vivante dans sa figure tendait

vers la garde des lèvres enflées de paroles qui avaient à la fois comme

envie et peur de sortir.

--«Mais messieurs, m'écriai-je, avec un peu de colère dans la voix,

est-ce que, même à l'agonie, vous ne permettez pas à vos prisonnières de

parler?»

--«Oh, monsieur!... N'est-ce pas, cher directeur, que nous sommes plus

_élastiques_ que ça?» fit d'un ton léger, le sous-préfet, qui,

s'adressant à la mourante, lui dit: «Parlez, parlez tout à votre aise,

brave femme.»

* * * * *

La permission arrivait trop tard. Les sous-préfets n'ont pas le pouvoir

de rendre la parole aux morts.

La fille Elisa · 第 70 / 70 题