Parmi le passé de son enfance, dans lequel vivait actuellement tout
entière la vie de la détenue, il y avait un souvenir persistant
habituel, quotidien: le souvenir du gai printemps de son village. Chez
la malade et l'impotente, depuis que la perception des choses présentes
devenait de jour en jour plus obtuse, les cerisiers du pays du kirsch
fleurissaient au-dessus de sa tête dans un avril perpétuel.
La prière matinale de la prison trouvait la prisonnière en marche à
travers la floraison candide de la contrée où elle avait fait ses
premiers pas. Déjà elle courait sur cette terre, au vert plein de
marguerites, au bleu matutineux du ciel tramé de fils d'argent, au
feuillage de fleurs blanches comme de blanches fleurs d'oranger. Elle
s'avançait sous ces arbres au milieu desquels le sautillement des
oiseaux était tout noir, et qui apparaissaient à la petite fille, en
leur virginale frondaison, ainsi qu'un bois d'arbres de la _bonne
Vierge_. Elle allait toujours par le paysage lumineux et souriant. Et de
toutes les branches de tous les arbres tombait incessamment une pluie de
folioles, lentes à tomber, et arrivant à terre avec les balancements
d'un vol de papillons dont elles semblaient des ailes.
À l'heure de midi, couchée à terre sous l'ombre légère des cimes
fleurissantes, dans la tiédeur du temps, l'odeur sucrée des fleurs
chauffées par le plein soleil, l'effleurement gazouillant des oiseaux,
elle demeurait sans bouger, bienheureusement immobile, intérieurement
charmée par cette blancheur qui pleurait continuellement sur elle,
chatouillant son visage, son cou, sa nudité d'enfant. Parfois des fleurs
voletant au-dessus d'elle, et qu'emportait un souffle de vent à la
dérive, ces fleurs avec de gentils ronds de bras et des attirements de
mains remuant l'air et taisant de petite tourbillons, elles les ramenait
toutes tournoyantes sur son corps, passant ainsi la journée, la journée
entière, à se laisser ensevelir sous cette neige fleurie.
Telle était l'illusion de la misérable femme qu'on la voyait, avec les
doigts gourds d'une main presque paralysée, décrire des cercles
maladroits dans le vide puant de la Cordonnerie, pour amener la chute,
sur elle, des blanches fleurs des cerisiers du val d'Ajol.
Il y a des années, je passais quelques semaines dans un château des
environs de Noirlieu. Un jour de désoeuvrement, la société avait la
curiosité d'aller visiter la Maison de détention des femmes.
On montait en voiture. C'était, ce jour, un triste et âpre jour
d'automne. Sous un ciel gris, plein d'envolées noires, un fleuve pâle se
traînait dans une plaine de craie, barrée au ras de terre, par un mur de
nuages solides fermant l'horizon avec les concrétions et le
bouillonnement figé de masses pierreuses. Un paysage dont la platitude
morne, l'étendue blafarde, la lumière écliptique ressuscitaient comme un
morceau de la sombre Gaule, évoquaient sous nos yeux le décor de Champs
Catalauniques, ainsi que se les représente, à l'heure des grandes
tueries de peuples, l'Imagination moderne.
Au bout d'un temps assez long, dans une froide éclaircie, apparut
Noirlieu avec sa double promenade sur les anciens remparts, son
cimetière vert dévalant jusqu'au bas de la colline, son rond de danse
aux ormes étêtés, le grand mur de sa Maison de détention pour les
femmes, flanqué à droite d'une Maison de correction pour les jeunes
Détenus, flanqué à gauche d'une Maison de fous.
Nous descendions chez le sous-préfet, une connaissance du château. On
nous faisait entrer dans un petit salon décoré de lithographies de
Félon, encadrées dans du palissandre. Sous un trophée de chasse,
surmonté d'un chapeau tyrolien, une romance de Nadaud était posée sur un
piano ouvert.
Quelques instants après, arrivait le sous-préfet. Il appartenait à la
famille des sous-préfets folâtres. «C'est commode ici, s'écria-t-il,
avec une intonation du comique du Palais Royal,--tout en laissant tomber
une signature sur un papier administratif,--c'est commode, très-commode,
infiniment commode, la Maison de fous à côté de la Maison de détention,
les transferts sont d'une facilité...» Puis, boutonnant le second bouton
d'une paire de gants gris-perle, il offrit le bras à une dame, avec la
grâce contournée d'un danseur qui a gagné sa sous-préfecture en menant
le cotillon à Paris.
La visite de la prison des femmes fut longue, minutieuse, et
agréablement égayée par les saillies de l'aimable introducteur.
Nous allions quitter la Maison, quand le directeur insista près du
sous-préfet pour nous faire visiter l'infirmerie.
Nous entrâmes dans une salle où il y avait une douzaine de lits.
«Quatre pour cent de mortalité, quatre pour cent seulement, oui
messieurs,» répétait derrière nos dos le petit directeur avec une
intonation allègre.
Je m'étais arrêté devant un lit, sur lequel une femme était étendue dans
une de ces immobilités effrayantes qu'amènent les maladies de la moelle
épinière. Au-dessus de la tête, son numéro d'écrou était cloué dans le
plâtre, au milieu du tortil desséché d'un brin de buis bénit. Près du
chevet, se tenait debout une fille de salle, une détenue, qui, muette
dans sa robe pénitentiaire, semblait le _Silence continu_ en faction
près de la Mort.
«Celle-là, une condamnée à la peine capitale... la fille Élisa... une
affaire d'assassinat qui a fait du bruit dans le temps...» Et la voix
musicale et légèrement zézeyante du directeur reprit aussitôt: «quatre
pour cent de mortalité...»
Je regardais attentivement la femme au masque paralysé, aux yeux
aveugles, et dont la bouche seule encore vivante dans sa figure tendait
vers la garde des lèvres enflées de paroles qui avaient à la fois comme
envie et peur de sortir.
--«Mais messieurs, m'écriai-je, avec un peu de colère dans la voix,
est-ce que, même à l'agonie, vous ne permettez pas à vos prisonnières de
parler?»
--«Oh, monsieur!... N'est-ce pas, cher directeur, que nous sommes plus
_élastiques_ que ça?» fit d'un ton léger, le sous-préfet, qui,
s'adressant à la mourante, lui dit: «Parlez, parlez tout à votre aise,
brave femme.»
* * * * *
La permission arrivait trop tard. Les sous-préfets n'ont pas le pouvoir
de rendre la parole aux morts.