XLVI

Le soldat qu'aimait Élisa n'avait d'un _lignard_ que la tunique sur le

dos. Il était, ainsi que s'exprime le peuple, _doux à parler_, et ses

gestes avaient l'enveloppement d'un bras féminin. Il disait, en riant,

qu'il devait cela à l'habitude qu'il avait autrefois de tenir sous sa

roulière, par les pluies froides, l'agneau dernier né de son troupeau.

Car jusqu'au jour où il était tombé au sort, il avait été berger. Lui,

ce fut lui, pendant bien des années, cette silhouette contemplative

qu'on aperçoit à mi-côte des grandes landes, debout, le menton appuyé

sur un long bâton, et entouré du tournoiement fantastique d'un chien aux

yeux de feu. Sa vie s'était passée dans le vent, la pluie, l'orage, les

déchaînements mystérieux des forces de la nature. Depuis l'âge de huit

ans, ses yeux avaient vu les aubes et les crépuscules de chaque jour,

toutes les heures de la terre troubles et voilées, et pleines de visions

et d'apparences et disposant l'esprit du berger à la croyance peureuse

aux choses surnaturelles, et peuplant son imagination de toutes sortes

de noires interventions des puissances occultes. Il était né sur une

terre arriérée, en laquelle s'éternisait le passé d'une vieille

province, dans un département lointain, encore sillonné d'antiques

diligences, et où se dressait à chaque bifurcation de deux chemins une

croix de pierre. Tous les dimanches, d'abord enfant, puis déjà grand

garçon, il ôtait sa blouse pour passer la chemise blanche de l'enfant de

choeur. Plus tard il était resté croyant à son catéchisme, captivé par

tout le miraculeux qu'il enseigne, si bien que sous le soleil de midi en

plein champ, au milieu de ses moutons, il ne manquait chaque semaine, à

l'heure de l'office, de lire sa messe, et là, perdu, absent, transporté

dans une église idéale, il se prosternait, comme à l'élévation, aux

tintements de la clochette qui sonnait au cou rebelle du bélier de son

troupeau. Cette ferveur se mêlait, en lui, à ce mysticisme vague et

confus que la solitude, la vie en plein air apportent parfois aux

natures incultes. Du reste il était sans lettres, n'avait jamais lu que

des almanachs et deux ou trois petits livres d'un illuminisme tendre à

la glorification de la vierge Marie. Lorsque l'homme avait apparu dans

le jeune homme, une part de cette religiosité s'était tournée vers la

femme. Et ses amours d'abord chastes et dédaigneuses des campagnardes,

et toutes à une délicate Sainte, martyrisée dans un tableau d'une

chapelle de sa montagne, avaient brûlé en lui, dans un transport de la

tête ressemblant à un embrasement divin.

La vie du régiment était dure au berger; il comptait les années, les

mois, les journées qui le séparaient du jour où, après ses sept années

de service, il retournerait à ses landes et à ses bêtes. Mais comme il

avait la résignation du chrétien, il accomplissait avec docilité et

simplicité ses devoirs de soldat, respectueux avec son capitaine,

respectueux avec son caporal. Il vivait toutefois dans son coin, allant

tout seul de son côté, sans rapport avec les autres, auxquels cependant

à l'occasion il rendait de petits services, restant de son pays, ne

laissant entamer ni ses idées ni ses habitudes, contemplant à la dérobée

les images de la petite semaine sainte qui ne quittait jamais son sac,

insensible aux moqueries de la chambrée, qui le voyait tous les matins,

le premier levé, faire, agenouillé à la tête de son lit, une prière dans

le jour à peine naissant, sans entendre dire à ceux qui s'éveillaient:

«Tiens Tanchon, le v'là déjà occupé à _manger sa paillasse_.»

Ce croyant et ce fervent n'avait pu cependant résister à Paris aux

ardeurs sensuelles de son tempérament, à la flamme de ce corps grandi

dans les excitations de la nature et l'arome des sapins, à l'exaltation

tendre d'un cerveau amoureux de Dieu et de la femme. Au milieu de ses

faiblesses, dans la simplicité de sa foi candide, l'ancien berger était

tourmenté de l'appréhension des feux matériels d'un enfer, de la crainte

d'un vrai diable qu'il n'était pas bien sûr de n'avoir pas vu, une fois,

sous la forme d'un loup blanc, de la peur de toutes les créations de

terreur de l'Église à l'usage des damnés, qu'il croyait, en ses

souvenirs hallucinés, s'être approchés de lui dans les ténèbres, dans

l'obscurité remuante des heures où le Monde s'endort ou s'éveille. Et

ces effrois de réalités pour lui non douteuses, non lointaines, mais

menaçantes de tout près, troublaient d'autant plus son être, qu'il se

sentait tous les jours plus incapable de résister à la femme, plus

faible contre la tentation de sa chair.

* * * * *

Parlant à une femme, parlant à Élisa, sous des arbres, par ce jour de

printemps, la parole de cet homme au pantalon garance était une sorte

d'invocation, une effusion presque priante et délirante, un parler

d'amour, où des mots revenant des trois livres amoureusement pieux qu'il

avait lus, en faisaient une langue de dévotion, appuyée de la douceur de

gestes qui semblaient envelopper d'une caresse l'agneau dernier né de

son troupeau.

La fille Elisa · 第 53 / 70 题