Des jours, beaucoup de jours se passèrent, sans qu'Élisa eût la notion
de son existence pénitentiaire, le sentiment du châtiment qui la
frappait, la conscience de la mortification de son corps et de son
esprit. Ainsi que les gens assommés de coups sur la tête et restés
debout sur leurs pieds, elle vivait sa vie nouvelle dans une sorte
d'assoupissement cérébral qui l'empêchait de voir, de sentir, de
souffrir, subissant des choses, passant par des milieux, accomplissant
des actes dans une stupide absence d'elle-même.
Un matin, la récréation la réveilla, la fit tout à coup revivante pour
les douleurs humaines.
Chaque jour dans le préau aux hauts murs, et sans arbres et sans herbe,
sur la largeur d'un étroit sentier fermé de deux briques posées l'une
contre l'autre, dessinant un carré rouge au centre du pavage gris de la
cour--un pavage de fosse à bêtes féroces; les détenues, espacées par un
mètre de distance, doivent se promener, l'une à la file de l'autre, les
mains au dos, le regard à terre.
Élisa, ce jour-là, avait déjà parcouru, une vingtaine de fois,
l'inexorable carré, quand par hasard, sa vue se soulevant de terre et
montant au bleu du ciel, aperçut, avec des yeux subitement ouverts à la
réalité, le dos de ces compagnes...
Elle eut peur, et ses mains instinctivement se mirent à tâter sur elle
la vie de son corps. Un moment, au milieu de ces allants immobiles, de
ce processionnement automatique, de cette marche dormante, de cette
promenade silencieuse au claquement régulier et mécanique de tous les
sabots tombant dans les pas creusés par les sabots du passé, un moment,
il sembla à la misérable fille être prise dans l'engrenage d'une ronde
d'êtres ayant cessé de vivre, condamnés à tourner éternellement sur ce
champ de briques.
Et la promenade continua, chassant des remparts avec la tristesse
inexprimable de son bruit mort, les promeneurs de Noirlieu.