XXXVIII

Des jours, beaucoup de jours se passèrent, sans qu'Élisa eût la notion

de son existence pénitentiaire, le sentiment du châtiment qui la

frappait, la conscience de la mortification de son corps et de son

esprit. Ainsi que les gens assommés de coups sur la tête et restés

debout sur leurs pieds, elle vivait sa vie nouvelle dans une sorte

d'assoupissement cérébral qui l'empêchait de voir, de sentir, de

souffrir, subissant des choses, passant par des milieux, accomplissant

des actes dans une stupide absence d'elle-même.

Un matin, la récréation la réveilla, la fit tout à coup revivante pour

les douleurs humaines.

Chaque jour dans le préau aux hauts murs, et sans arbres et sans herbe,

sur la largeur d'un étroit sentier fermé de deux briques posées l'une

contre l'autre, dessinant un carré rouge au centre du pavage gris de la

cour--un pavage de fosse à bêtes féroces; les détenues, espacées par un

mètre de distance, doivent se promener, l'une à la file de l'autre, les

mains au dos, le regard à terre.

Élisa, ce jour-là, avait déjà parcouru, une vingtaine de fois,

l'inexorable carré, quand par hasard, sa vue se soulevant de terre et

montant au bleu du ciel, aperçut, avec des yeux subitement ouverts à la

réalité, le dos de ces compagnes...

Elle eut peur, et ses mains instinctivement se mirent à tâter sur elle

la vie de son corps. Un moment, au milieu de ces allants immobiles, de

ce processionnement automatique, de cette marche dormante, de cette

promenade silencieuse au claquement régulier et mécanique de tous les

sabots tombant dans les pas creusés par les sabots du passé, un moment,

il sembla à la misérable fille être prise dans l'engrenage d'une ronde

d'êtres ayant cessé de vivre, condamnés à tourner éternellement sur ce

champ de briques.

Et la promenade continua, chassant des remparts avec la tristesse

inexprimable de son bruit mort, les promeneurs de Noirlieu.

La fille Elisa · 第 45 / 70 题