XXXV

Au milieu d'hommes, de femmes, d'enfants, d'une foule amassée, en une

minute, dans la gare, un garde municipal avait fait monter la fille

Élisa dans un wagon portant: _Service des Prisons_. Cette foule, un

petit oiseau envolé à tire-d'ailes, du toit du wagon, à l'ouverture de

la portière, les yeux de la condamnée voyaient cela vaguement, et aussi

les barreaux peints en imitation sur la voiture...

* * * * *

«Elle était, là bien vraiment, graciée _pour de bon_. La guillotine ne

lui couperait pas le cou. Son corps, en deux morceaux, ne serait pas

couché dans la froide terre, qu'elle voyait couverte de neige... Demain,

avant le jour, les curieux battant la semelle sur la place de la

Roquette, en attendant son exécution, ne la réveilleraient plus... Elle

vivrait!...

«Oui le train était parti... Elle s'éloignait de la place de la mort...

On ne voulait pas décidément la faire mourir. Au fait, qu'est-ce qu'on

lui avait dit là-bas... elle n'avait compris qu'une chose, c'est qu'elle

ne mourrait pas... Ah! maintenant elle se rappelait. Une cloche, qu'on

avait baptisée, dans une paroisse, le curé qui avait demandé sa grâce...

Elle vivrait! Ah! ah! elle vivrait.» Et elle partit d'un éclat de rire

strident.

Toute honteuse, aussitôt, elle fouillait de ses regards l'ombre autour

d'elle. En montant, elle n'avait pas fait attention s'il y avait

d'autres voyageuses. Elle était seule. Alors elle se remettait à rire

nerveusement, par deux ou trois fois, secouée par une hilarité farouche

qu'elle ne pouvait arrêter, et qui repartait malgré elle.

La condamnée redevenait sérieuse, et au bout de quelques instants

s'échappait de ses lèvres soupirantes: «C'est pas de moi qu'on peut dire

que j'ai eu une bien belle marraine!»

Le train marchait à toute vitesse avec un fort mouvement de lacet. Élisa

était tombée dans une absorption, où ses pensées emportées, dans la nuit

du wagon, par la vitesse tressautante du chemin de fer, avaient quelque

chose du noir cauchemar d'un vivant, que roulerait en talonnant, sous

l'eau d'un océan, un bâtiment sombré.

Un coup de sifflet, le nom d'une station appelé par un employé, des pas

lourds sur le sable à côté d'elle, réveillèrent la sombre songeuse.

La curiosité de voir tout à coup prenait Élisa. Sous le banc en face

d'elle, tout en bas, dans le bois travaillé par la gelée et le dégel,

une petite fente laissait passer une filtrée de jour. Elle se jetait à

plat ventre, collait son oeil à la fissure. Un homme et une femme, dans

le sautillement d'enfants entre leurs jambes, allaient, par un petit

chemin de campagne, vers une maison dont la cheminée fumait. Le ménage

marchait heureux, avec la hâte des gens, qui, après une courte absence,

sont pressés de retrouver le coin du feu de la famille.

Et le voyage continuait, commençant à paraître éternel à Élisa, semblant

ne devoir jamais toucher à son terme, quoiqu'elle sentît bien qu'il n'y

avait pas très-longtemps qu'elle avait quitté la gare.

Avec le brusque mouvement d'une mémoire qui se rappelle une chose

oubliée, subitement, elle tirait du milieu du linge, qui remplissait un

petit panier de paille noir, un morceau de papier graisseux qu'elle

glissait dans ses cheveux, le dissimulant sous l'épaisseur de son

chignon.

Les coups de sifflet, les appels des stations, les descentes des

voyageurs se succédaient. Mais à mesure que la condamnée approchait du

lieu de sa détention, le désir d'arriver, elle ne l'avait plus, et une

espèce d'épouvante irraisonnée de l'inconnu qui l'attendait lui faisait

battre le coeur, comme le coeur de ces tremblants oiseaux, qu'on tient

dans sa main.

«Était-ce là?» Elle croyait avoir entendu crier le nom de l'endroit

qu'on lui avait nommé à Paris. Instinctivement elle se rencogna dans sa

place, avec le pelotonnement d'une enfant, se faisant toute petite, sous

la menace d'une chose qui lui fait peur. «Non, ce n'était pas encore là,

tout le monde était descendu!... on n'était pas venu la chercher.»

La portière s'ouvrit brusquement. Une voix dure lui dit de descendre.

Elle se levait, mais ses yeux déshabitués de la lumière, ne voyant,

depuis plusieurs jours, que les ténèbres de la chambre du condamné à

mort, eurent, un moment, un éblouissement de l'aveuglant soleil d'hiver,

qui éclairait le dehors, et comme son pied hésitant tâtonnait les

marches pour descendre, l'homme à la voix dure la poussa assez rudement.

Elle avait eu, à Paris, une terreur de la foule amassée autour d'elle,

aux cris de: _l'assassine, v'là l'assassine!_ elle redoutait cette foule

à la gare de la ville, où se trouvait la prison. Personne n'était plus

là. On avait attendu, pour son transfèrement, que la station fût vide.

Élisa cherchait de l'oeil la voiture qui devait la conduire à la prison,

quand deux hommes vêtus de bleu s'approchèrent de chaque côté d'elle et

la firent marcher entre eux. L'administration faisait l'économie d'un

omnibus, quand le service des prisons ne lui amenait qu'une ou deux

condamnées.

Elle côtoyait, entre ses deux gardiens silencieux, des maisons de

faubourg. Les rares passants qui la croisaient ne levaient pas même la

tête. Il y avait une telle habitude à Noirlieu de voir tous les jours

passer des prisonnières.

Elle prenait une rue montante, entre des jardins, dont les arbres se

penchaient au-dessus des murs. Du givre était tombé la nuit. Il avait

gelé le matin. Le soleil brillait alors. Les arbres qui avaient conservé

leurs feuilles paraissaient avoir des feuilles de cristal, et les

enveloppes glacées de ces feuilles tombaient, à tout moment, faisant

dans la rue, autour d'elle, sur le pavé, le bruit léger de verre cassé.

Elle croyait passer sous une ancienne porte de ville, où, dans la

vieille pierre, avait pris racine un grand arbre.

Elle était comme mal éveillée, et ses pieds la portaient sans qu'elle se

sentît marcher.

À un détour, elle se trouva inopinément en face d'une grille peinte en

rouge toute grande ouverte. Elle gravissait alors, avec un pas qui se

raidissait dans la résolution d'en finir, une ruelle resserrée entre des

clôtures de jardinets, aux grands rosiers échevelés, dont l'un la

faisait tressaillir, en lui égratignant le cou.

De loin, devant elle, elle pouvait lire, en lettres noires, sur le

plâtre blanc d'une grande porte cochère: MAISON CENTRALE DE FORCE ET

CORRECTIONNELLE.

La porte cochère s'ouvrait. Elle se figurait déjà enfermée entre quatre

murs. Quand elle voyait encore du ciel au-dessus de sa tête, elle

respirait longuement, presque bruyamment. Elle était dans une cour, aux

angles de laquelle s'élevaient quatre bâtiments neufs, bâtis d'une

brique à la couleur gaie. Dans cette cour balayaient des femmes en

cornettes rouges, en casaquins bleus, en sabots,--des femmes, dont les

regards en dessous avaient une expression qu'elle n'avait point encore

rencontrée dans les yeux de créatures en liberté.

Les deux gardiens, entre lesquels elle marchait toujours, la firent se

diriger vers un perron s'avançant au bas d'une manière de donjon,

encastré dans les constructions modernes.

Elle entrait dans un vestibule, où elle apercevait un petit poêle, un

bureau couvert de gros registres dans le renfoncement d'une fenêtre, et,

par la porte d'un cabinet entr'ouvert, le pied d'un lit de sangle.

L'homme du guichet lui demandait son argent, ses bijoux.

Elle retirait de sa poche son porte-monnaie, ôtait de son cou une petite

médaille, détachait de ses oreilles de grosses pendeloques.

L'homme lui faisait remarquer qu'elle avait encore une bague à un doigt.

C'était une pauvre bague en argent avec un coeur sur un morceau de verre

bleu.

Elle l'enlevait de son doigt, comme à regret, tout en regardant, sans

que ses yeux pussent s'en détourner, la barrière séparant la pièce en

deux: une barrière en gros pieux équarris, comme elle se rappelait en

avoir vu une, autour des éléphants, un jour qu'elle avait été au Jardin

des Plantes.

Fixant la fermeture, la porte de fer, avec des narines qui se gonflaient

et le hérissement d'un animal sauvage, qui flaire la cage où il va être

encagé, elle s'oubliait à donner sa bague, qui lui fut prise des mains.

Le guichetier avait fini de copier sur un registre un papier que lui

avait remis l'un des conducteurs, quand l'autre, au grand étonnement

d'Élisa, lui faisant tourner le dos à la porte intérieure de la prison,

la mena par un passage, entre de hauts murs, à une petite maison dans un

jardin. Après la visite, le gardien la reprenant au seuil de

l'infirmerie, la ramenant près de la grande porte cochère de l'entrée,

lui faisait gravir un escalier en bois, où montaient des odeurs de

lessive et de pain chaud.

Elle était à peine entrée dans une grande pièce, dont les deux fenêtres

sur une cour étroite lui montraient, séchant sur des cordes, des

centaines de chemises de femmes, qu'une soeur à la robe grise, au visage

sévère, lui commanda de se déshabiller.

Elle commençait à se dévêtir avec des pauses, des arrêts, des mains

ennuyées de dénouer des cordons, des gestes suspendus, une lenteur

désireuse de retenir sur son corps, quelques instants de plus, les

vêtements de sa vie libre.

Elle voyait, pendant qu'elle éparpillait autour d'elle les pièces de sa

pauvre toilette, une condamnée prendre sur les rayons un madras à raies

bleues, une robe de droguet, un jupon, une chemise de grosse toile

pareille à celles qui séchaient dans la petite cour, un mouchoir, des

bas de laine, des chaussons, des sabots baptisés, dans le langage de la

prison, du nom «d'escarpins en cuir de brouette.»

Élisa était enfin habillée en détenue, avec sur le bras le double numéro

de son écrou et de son linge, le double numéro sous lequel--sans nom

désormais--elle allait vivre son existence d'expiation.

La soeur examinait, de la tête aux pieds, la nouvelle habillée, disait un

mot à la condamnée de service qui s'approchait d'Élisa, portait les

mains à sa cornette. Il y avait, dans le haut du corps de la

prisonnière, l'ébauche violente d'un mouvement de résistance qui

tombait, aussitôt qu'elle sentait les mains touchant à sa coiffure se

contenter de rentrer sous son madras les deux _couettes_ de cheveux de

ses tempes.

Cela fait, la condamnée de service ramassait par terre les vêtements

d'Élisa, les empaquetait dans une serviette, à laquelle elle faisait un

noeud. La soeur avait griffonné des chiffres sur un morceau de peau, que

l'autre attachait, sur le paquet, avec une aiguillée de fil.

Puis les deux femmes portaient le paquet dans la pièce voisine.

La fille Elisa · 第 42 / 70 题