Dès lors, il n'y eut plus dans la pensée d'Élisa que l'attente de son
jour de sortie avec son soldat.
Pendant des heures, avant l'une de ces sorties, Élisa parlait à ses
compagnes, avec une effusion fiévreuse et bavarde, du plaisir qu'elle
allait avoir à passer toute une journée avec «son petit homme chéri,» de
la fête qu'elle se faisait de se promener avec lui dans la campagne,
bien loin dans la campagne. Il y avait un vieux baromètre chez Madame;
la veille elle montait deux ou trois fois dans sa chambre, pour voir si
le capucin se décidait à ôter son capuchon. Le matin elle s'habillait
longuement, et cependant se trouvait prête, longtemps avant que son
amant arrivât.
Elle partait enfin sous les regards de toutes les femmes de la maison,
la suivant de l'oeil, derrière les persiennes fermées. Une main, la paume
appuyée à plat sur sa hanche droite et les cinq doigts enserrant la
moitié de sa taille mince, Élisa marchait avec un coquet hanchement à
gauche, une ondulation des reins qui, à chaque pas, laissait apercevoir
un rien de la ceinture rouge, attachant en dessous sa jupe lâche. Elle
trottinait ainsi, un peu en avant de l'homme, la bouche et le regard
soulevés, retournés vers son visage.
Elle était nu-tête, le chignon serré dans un filet que traversaient les
petites boules d'un grand peigne noir, tandis que le reste de ses
cheveux, laborieusement frisés et hérissés, lui retombait sur le front
comme une touffe d'herbes. Elle avait un caraco de laine noire avec une
bordure d'astracan à l'entournure des manches, et sa jupe de couleur
balayait la poussière de grands effilés, appliqués sur l'étoffe, ainsi
que des volants. Un petit châle d'enfant, de laine blanche aux mailles
tricotées, se croisait autour de son cou, attaché par une broche
d'argent où l'on voyait une pensée en émail. Et elle tenait de sa main
restée libre, par une habitude particulière aux femmes de maison, un
petit panier de paille noire.
Dans cette toilette, malgré les taches de rousseur, si pressées sur son
blanc visage, qu'elles le tachaient comme des maculatures d'un fruit
pierreux, Élisa semblait cependant jolie, d'une beauté où se mêlaient au
rude charme canaille de la barrière la mignonnesse de son nez et de sa
bouche, le blond soyeusement ardent de ses cheveux, le bleu de ses yeux
restés, comme aux jours de son enfance, _angéliquement clairs_.
* * * * *
Le soir, quand Élisa rentrait, à la nuit tombée, elle se glissait dans
la cuisine. Elle se sentait froid, et demandait,--la journée avait été
cependant très-chaude,--qu'on lui allumât un cotret. Elle restait
silencieuse, les mains tendues vers la flambée qui les faisait
transparentes. Marie _Coup-de-Sabre_, descendue, dans le moment,
chercher une cafetière d'eau chaude, regardant par hasard les mains
d'Élisa, remarquait que, sous les ongles, il y avait une petite ligne
rouge, _comme aux ongles des femmes qui ont fait des confitures de
groseille dans la journée_ (Déposition du témoin).