L'amour chez Élisa n'avait guère été qu'un travail, un travail sans
beaucoup plus d'attraits que les gagne-pain, avec lesquels la pauvreté
de la femme conquiert le boire et le manger. Depuis quelques années, à
travers des malaises bizarres, ce travail, où les sens d'Élisa ne
prirent jamais qu'une part assez froide, commençait à lui coûter un peu,
un peu plus tous les jours. Élisa n'était point ce qu'on appelle malade,
non! mais son corps, à l'improviste, appartenait, tout à coup, à des
sensations instantanées et fugaces, dont elle n'était pas la maîtresse.
Subitement, des frémissements se mettaient à s'émouvoir en elle, la
renversant, avec des doigts qui se crispaient, quelques secondes, sur le
dossier de sa chaise, la laissant, après leur passage et leur
fourmillement long à mourir, dans une langueur brisée, dans l'énervement
d'une fatigue qui ne pouvait se tenir tranquille. Parfois le trouble
produit par ces sortes d'ondes, de courants, qui lui paraissaient
bouillonner en elle, était si grand qu'on aurait dit la vie un moment
suspendue chez Élisa... Elle était prise d'envies de pleurer qui
n'avaient pas de motifs, elle se surprenait à pousser subitement de
longs soupirs qui se terminaient par un petit cri; parfois même, elle
éprouvait un resserrement douloureux du gosier, qui lui faisait, une
minute, l'effet de se durcir dans son cou. Elle avait enfin des
répulsions singulières. En ses rares sorties, quand elle se trouvait
avoir à passer devant la boutique d'un épicier, soudain, elle descendait
du trottoir et traversait de l'autre côté de la rue; un jour qu'elle
mangeait d'un entremets où se trouvait de la cannelle, elle avait une
indigestion avec des espèces de convulsions. C'était, continuellement,
une succession de petites agitations, de petites inquiétudes, qui ne lui
paraissaient pas toujours absolument et tout à fait être des souffrances
dans son corps, mais parfois lui semblaient les vertiges d'une _tête en
tourment_: des souffrances dont l'étrangeté apportait un peu d'effroi à
la femme du peuple, troublée d'éprouver des choses qu'elle n'avait
jamais ressenties ou vues dans ses maladies, dans les maladies des
autres. Aussi était-elle chagrine, et, quand elle n'était pas
très-triste, elle ne pouvait toutefois se débarrasser d'un certain
mécontentement de tout et de l'anxiété d'imaginations absurdes. Élisa ne
se disait pas malade, elle se disait _ennuyée_: se servant de ce terme
indéfini, qui, dans le peuple, ne signifie pas le léger ennui du monde,
mais indique, chez l'être qui l'emploie, un état vague de souffrance, de
trouble occulte de l'organisation, de tristesse morale,--une disposition
hypocondriaque de l'âme blessée à voir la vie en noir. Chez la fille
d'amour, atteinte, sans qu'elle le sût, aux endroits secrets de son
sexe, il y avait certains jours, où, en dépit de sa volonté et de la
violence qu'elle se faisait, il y avait, de la part de son corps, une
répugnance insurmontable et comme un soulèvement de dégoût et d'horreur
pour sa tâche amoureuse dans la maison.
Chose rare, dans une telle profession! Élisa, surtout depuis sa
fréquentation avec Alexandrine, était devenue un sujet, en lequel avait
lieu une série de phénomènes hystériques, appartenant à cet état maladif
de la femme qui n'a pas encore de nom, mais qu'on pourrait appeler:
«l'horreur physique de l'homme.» Dans la lutte douloureuse et
journalière des exigences de sa vie, avec le rébellionnement de ses os,
de sa chair, il venait vaguement à la prostituée l'idée de quitter le
métier, et peut-être l'eût-elle déjà fait, sans cette dette, sans cette
chaîne, au moyen de laquelle les maîtresses de maisons ont l'art de
retenir à tout jamais dans la prostitution les femmes tentées de
l'abandonner.