Une grande chambre, au plancher sordide, éclairée par le demi-jour de
persiennes closes. Dans cette chambre, assises sur des chaises de
paille, des femmes en cheveux et décolletées, dont les robes de soie
sont soigneusement relevées au-dessus du genou. Quelques-unes de ces
femmes, les mains enfoncées dans des manchons, se tenant par habitude
autour d'une plaque en fer dans le parquet, sous le coude d'un tuyau de
poêle démonté. Le long des quatre murs, une grande armoire à robes, en
bois blanc, portant, écrits au crayon dans le milieu des noeuds du sapin,
ainsi que dans le coeur gravé sur l'écorce d'un arbre: deux noms et une
date amoureuse. Pêle-mêle, sur le haut de l'armoire, des branches de
buis bénit des années passées, avec des tasses posées sur le côté où
sèche du marc de café. Au centre de la pièce, une table de cuisine, en
un coin de laquelle, parfois une femme se penche, pour faire une
_patience_ avec des cartes poissées. Deux ou trois femmes, rapprochées
des fenêtres, brodent au jour sali par les reflets d'une cour ouvrière
et filtrant entre les lamelles des persiennes. Les autres demeurent
paresseusement dans des avachissements fantomatiques, avec le blanc de
leurs cols et de leurs fichus, prenant autour des figures, dans ce
crépuscule qui est là,--la lumière de toute la journée,--la crudité des
blancs dans de vieux tableaux qui ont noirci.
Cette chambre, appelée le _poulailler_, est le local misérable, dans
lequel la maîtresse de maison, pour économiser le velours d'Utrecht de
son salon, tient ses femmes, toute la journée, en ces quartiers, où
l'Amour ne vient guère en visite que le soir.
Le temps est long dans cette obscurité, en cette nuit du jour, où, sous
la durée des heures lentes, s'assombrit la pensée, se tait à la fin,
dans un silence de mort, la parole bavarde de la femme. Enfin trois
heures... trois heures et le _merlan_. Au _yaulement_ de l'artiste
capillaire dans l'escalier, aussitôt les immobilités et les endormements
ennuyés de se réveiller dans un étirement de bête, de se secouer, de
quitter leurs chaises. Le petit réchaud à chauffer les fers est allumé,
est installé en un clin d'oeil sur la table. Déjà les femmes, à la mine
mendiante d'enfants demandant qu'on leur conte des histoires, se
pressent contre le jeune homme au toupet en escalade. Et tout le temps
que le peignoir passe des épaules de l'une sur les épaules de l'autre,
toutes faisant cercle autour de l'homme au peigne, et toutes appelant
ses réponses en même temps, lui arrachent de la bouche ce qui se passe,
ce qui se dit, ce qu'il a vu, le pressent enfin de parler, sans qu'il
ait rien à dire, avides, dans cet enfermement grisâtre, d'entendre
quelqu'un leur apportant quelque chose du dehors, de la rue, du Paris
vivant et ensoleillé.
Puis le coiffeur parti, dans l'air où d'invisibles araignées semblent
tisser leurs toiles couleur de poussière, revient l'ennui de cette vie
de ténèbres, et cela jusqu'à l'heure où, parmi le flamboiement du gaz,
se lève le jour de la prostitution.
Ces journées étaient les journées de la nouvelle existence parisienne
d'Élisa.