Monsieur, très-désagréablement surpris de se voir quitter par le premier
sujet de son établissement, sa casquette à la main, montait prier Élisa
de ne point s'en aller. Quelques instants après, apparaissait Madame
suant et soufflant, suivie de toutes les filles de la maison, qui,
derrière elle, les unes portant une porcelaine, les autres un bouquet,
faisaient, avec des figures de circonstance, dans l'escalier en spirale,
une longue et théâtrale procession. La grosse femme, en pleurnichant,
disait qu'elle était bien malheureuse, s'excusait sur le chagrin qui la
rendait «quasiment folle,» puis elle poussait dans les bras d'Élisa ses
sept femmes, qui tour à tour embrassaient leur compagne, cherchant à la
retenir avec des caresses, avec des mots d'amitié, avec la désolation de
commande peinte sur leurs visages, avec le petit cadeau qu'elles
tournaient entre leurs doigts bêtes. Élisa demeurait inébranlable. Elle
était la volonté entêtée qui ne revient jamais sur une décision de sa
colère, et, selon son expression, elle aurait mieux aimé «se faire
piler» que de céder. Tout ce que pouvait obtenir le choeur suppliant,
répandu dans la chambre, sur le palier, sur les marches de
l'escalier,--encore avec bien de la peine et en faisant appel à la pitié
d'Élisa pour le mourant, c'était la concession d'une ou deux semaines.
Il y avait longtemps que plus rien n'attachait Élisa à la maison; même,
depuis quelques jours, la conception vague d'une résolution bizarre et
généreuse la poussait vers la porte. Dans l'enfoncement de sa pensée
parmi les romans du cabinet de lecture de Bourlemont, dans cette
existence cérébrale pendant des mois, en plein milieu d'actes d'héroïsme
et de dévouement, Élisa s'était sentie mordue du désir d'accomplir des
actions se rapprochant de celles qu'elle avait lues, et un besoin
impérieux de se dévouer à sa façon tourmentait son coeur de fille.
Son imagination appelait, pour lui offrir l'hommage et le sacrifice de
sa vie, un homme se montrant à elle, dans l'émouvant cortége des
dangers, des périls, des luttes mortelles, au milieu desquels elle
voyait marcher ses Palicares. Alors, un soir, était tombé dans sa
chambre un commis-voyageur, qui déposait sur sa table de nuit des
pistolets, un poignard, tout un arsenal de guerre. Les paroles de cet
homme ne racontaient que des prises d'armes, des tueries d'émeutes, des
scènes sanglantes de nature à donner la chair de poule à une femme. À la
lueur de la bougie, placée derrière sa carte de visite, le
commis-voyageur faisait voir à Élisa un bonnet de la liberté dans un
triangle égalitaire. Il prononçait, à voix basse, le nom d'une
redoutable société secrète travaillant dans l'ombre à renverser le
gouvernement. L'inquiétude de son corps, le coup d'oeil furtif et
circulaire de ses yeux disaient le conspirateur traqué par la police,
craignant à tout moment de voir jaillir un agent d'un placard. Avant de
se coucher, il roulait la commode devant la porte. Il avait demandé du
champagne; quand il fut gris, il commençait à s'apitoyer sur sa
jeunesse, sur la courte vie que devait, hélas! bientôt terminer la
guillotine ou le peloton d'exécution. Par cette mort qu'il tenait
suspendue sur sa tête, par ce passé d'affiliations ténébreuses, par le
prestige mystérieux sur le peuple, de ce mot: «membre de la Marianne» ce
commis-voyageur semblait l'homme dépêché par la Fatalité pour s'emparer
de l'intérêt romanesque de la misérable femme. C'était, en chair et en
os, le héros évoqué par les rêves d'Élisa.
Quelques jours après la scène avec Madame, le commis-voyageur, qui avait
achevé sa tournée de Bourlemont, venait faire ses adieux à la fille.
Élisa lui demandait dans quelle ville il allait, et quel jour il y
serait.
Au jour dit, dans la ville qu'il avait nommée, le commis-voyageur
arrivant du chemin de fer, son sac de nuit à la main, à l'heure où
s'allumaient les réverbères, fut très-étonné de voir s'avancer à sa
rencontre, tout en battant le pavé, une femme qui était Élisa.
--Toi ici!
--Ne m'avais-tu pas dit que tu y serais aujourd'hui?
--Eh bien?
--Eh bien m'y voilà!... et maintenant tu me trouveras comme ça... oui,
tu me trouveras partout... où tu iras!