VII

On voit quel homme supérieur était Chénier et quel grand homme il allait

devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poète imitateur qui

allait se dégager et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui

avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection de forme

capable de soutenir tous les sujets et d'être à la hauteur d'une forte

inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose

comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un

Juvénal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes

études, et la mémoire indiscrète d'un Properce.

Il était peu connu comme poète à l'époque où il a vécu. Il était

discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de

Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de

poésie de son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant que

Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de l'édition de Latouche,

et fût absolument ignoré auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six

mois après sa mort dans la _Décade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le

_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles

dans une note du _Génie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs

fragments du poème _L'Aveugle_ dans les notes de ses élégies.

Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. Mais il était

inconnu du public. Latouche en publia une édition incomplète (les

nôtres le sont encore) et très fautive, qui tomba en pleine révolution

romantique et fit grand bruit dans une société toute préoccupée de

poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez curieux. Les révolutions

littéraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent

si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour un des

leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le moment où, par horreur

de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard,

sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le

père de tout le «classicisme» français. L'erreur fut la même à l'égard

de Chénier, étoile nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier

avait certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les novateurs.

Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier romantique et même pour

soupçonner Latouche d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à

l'effet de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion s'est

prolongée, et l'on représente encore quelquefois Chénier comme un

précurseur de la littérature moderne.

C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes classiques, qui

s'est distingué des poètes classiques de son temps en ce qu'il l'était

véritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des

imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir même le

soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui seront familiers

à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, et par conséquent à Hugo. Le mot

à retenir, c'est celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après

avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins justes: «C'est notre

plus grand classique en vers depuis Racine».

Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine partie de la

littérature du XIXe siècle. Chateaubriand avait montré qu'on pouvait,

tout en étant très original, et de son pays, et de sa religion, et de

son temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique et en tirer

d'admirables choses. Par ce côté de son génie, il venait en aide à

Chénier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et même le

recommandait à son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui,

il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui ont cherché leur

inspiration dans les légendes antiques et dans les sentiment antiques,

quelquefois même plus profondément compris qu'ils ne l'avaient été par

Chénier, grâce à une information un peu plus complète.--C'est là toute

une école beaucoup moins éclatante que la grande, mais qui marque sa

trace à part, et que la postérité en distinguera très nettement. C'est

une petite école classique, écrivant quelquefois en vers modernes, mais

toute classique en son essence et en son esprit, et qui procède d'André

Chénier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus

Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.

Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués qu'on y

compte; malgré, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite école un peu

indistincte, où se sont rencontrés des romantiques moins la sensibilité,

et des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, et qui

procède un peu d'André Chénier par le soin curieux de la forme rare;

malgré Hugo lui-même, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution,

s'amuse quelquefois à se donner la sensation de l'antique à la manière

de Ronsard, et, parce qu'il a plus de goût que Ronsard, rencontre juste

André Chénier; malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son

esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, en notre temps

comme au sien, reste un peu un isolé. Il est un phénomène curieux de

déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que

prosaïque; classique et connu seulement à l'époque romantique; admiré

par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait

le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins,

par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, et plus souvent

mal classé.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant à lui, l'idée de

ce qu'il voulait devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il

avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il reste.

Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix

ans plus tard, il eût peut-être désavoué, c'est de le lire dans une

bonne édition, comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant en

notes la clef de ses imitations et réminiscences. C'est alors comme

notre bibliothèque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une

voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des

mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent à

nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fête de lumière gaie et

d'harmonies légères:

Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.

Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous

donnerait un traducteur de génie. Et il voulait faire autre chose; et il

l'aurait fait. Et ce ne sont là que ses études et exercices. Il faut les

admirer et les chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop

imiter les années d'apprentissage même d'un grand poète, sinon comme

exercice aussi, et années d'apprentissage.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 113 / 128 题