On a beaucoup exagéré l'invention rythmique d'André Chénier, la réforme,
la révolution rythmique apportée par André Chénier dans la versification
française. Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là même
qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la
versification de son temps; il ne s'en était pas encore fait un qui lui
fût personnel. Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore un
conquérant.
En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un mauvais chemin,
il remontait à la Pléiade, et retrouvait cette liberté de coupes que
Ronsard et ses amis, un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais
la liberté de coupes n'est nullement par elle seule une invention de
rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers «n'ose
pas enjamber», cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber,
cela ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant
pourquoi.
Un rythme est l'expression d'une pensée,--ou l'image d'un
sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout
rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour donner
la sensation de quelque chose, pensée, sentiment, mouvement ou forme,
qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte.
D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison
appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant
un déplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles
inutiles finit par faire perdre de vue toute espèce de rythme et par
donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de
Gautier, et la plupart des vers de Baïf;--et enfin risquer une coupe
exceptionnelle, à dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas
atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le rhythme juste qui le
devait produire, c'est un contre-sens rythmique.
Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents dans Chénier. Il
a deux procédés coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet
monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois).
Ce sont des coupes très exceptionnelles, très risquées; il en abuse.
Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas
_dans sa sensation actuelle_, au moment même où il veut peindre quelque
chose, et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles sont plutôt
un procédé qu'une inspiration.
Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité des coupes
exceptionnelles ramène le vers à la prose pure:
La liberté du génie et de l'art
T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière
De nature et d'éternité
Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière
Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,
Dompte les coeurs La liberté......
C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe d'amener ainsi qu'il suit
un rejet ambitieux:
_Strophe XI_.
L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté
Vole, débris infâme et cendre inanimée;
Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté
Altière, étincelante, armée.
_Srophe XII_.
Sort!--.....
Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut
dire. Dans l'exemple précèdent, ni _vole_, ni _sort_, à les prendre en
eux-mêmes seulement, ne sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe
sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumée
et de la cendre d'un château fort incendié. Il exprimerait mieux une
flèche dardée ou une fusée qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec
qui exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant sur les
ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De même dans cette
peinture des élections de 1789:
Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir.
Versailles les attend. On s'empresse d'élire;
_On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir
Les représentants de l'Empire.
Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrête point,
de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses
alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période
poétique. Son style en prose est périodique, son style en vers ne l'est
nullement, à l'ordinaire. Comme il était doué, comme il adorait les
anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette
période en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent
longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et
pénible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et
deux décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux alexandrins
tombent sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur deux octosyllabes,
tantôt trois alexandrins sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur un
décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille française; c'est une
méthode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme à mesure
qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille dès qu'elle
s'apprête à suivre une courbe mélodique. Elle y renonce, et on lit tout
le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de
l'auteur, qu'il est écrit en vers libres.
Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique, en vers
lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il trouva la strophe pleine,
nettement coupée et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune
Captive_.
Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque l'inventeur, un
rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans
l'invective et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il
appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. «L'Iambe»
consiste dans l'entrelacement _régulier_ et continu de l'alexandrin à
rime féminine et de l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans
la versification française, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux
octosyllabes, rimes croisées, formaient une strophe; puis, après un fort
repos, une autre strophe semblable commençait. De ce système rythmique
Chénier avait même sous les yeux un exemple tout récent, la dernière ode
de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, c'est de supprimer le repos. Dès lors on
a un rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une marche ardente
en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les
distiques élégiaques latins, plus courts, partant plus rapides par
eux-mêmes, et, en outre, avec une plus grande différence entre le vers
long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de
l'élan.--Et comme le rythme est continu, le poète peut y _faire
sa strophe_ à son gré, tantôt partir de l'octosyllabe, tantôt de
l'alexandrin, tantôt s'arrêter en chute de période sur l'alexandrin et
tantôt sur l'octosyllabe, varier ses effets à l'infini dans un dessin
rythmique arrêté pourtant et très net qui est une certitude pour
l'oreille.
Chénier avait comme tourné autour de ce rythme dont il avait l'instinct
secret et la confuse impatience. Dans «_À Byzance_» on surprendra les
tâtonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins
tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mêle alexandrins
et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arrêtant sur
un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et
s'arrêtant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns
et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à la chute (et
remarquez que dans tout cela le décasyllabe, dont l'union soit à
l'octosyllabe soit à l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est
enfin l'ïambe pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme:
«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; et il le manie déjà
avec beaucoup d'aisance, de sûreté et de vigueur.--Dans les _Suisses de
Châteauvieux_, et surtout dans les _Vers écrits à Saint-Lazare_, il en
fera un admirable instrument de passion et d'éloquence.