Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, malgré le scandale
et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas
chercher à atténuer, un grand homme d'État, un grand philosophe
politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de
songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la
révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un
plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien
qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a
régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale; et après lui, il
n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée.
Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus
grande, son sillon est plus profond et plus fécond.--En 1750 il eut été
un philosophe politique aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré
et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans doute l'influence de
Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et
aussi grand orateur. Il eût été le grand théoricien politique du XVIIIe
siècle.--En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement
rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie
constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant
personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout
au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées
de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être
alternativement adorés et exécrés de la foule.--Cette destinée, qu'il
a cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort
prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où
il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni
être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré
et un politique de grandes vues.--Personne, malgré les apparences, n'a
plus manqué son moment que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France,
et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle
devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à
l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate
secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain
à la journée ou à la lâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu
l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert
ou un Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un
roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier
rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment
où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris
et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de
vivre davantage.--La gloire littéraire n'est pas une compensation
suffisante pour de tels hommes; elle peut leur être une consolation.
Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur
flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu
amère.