L'ORATEUR

Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il

l'était de nature et comme de tempérament. Sa phrase, même familière

et confidentielle, est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le style

périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie; il l'a en

traitant la question des eaux, comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou

aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans

ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque

qu'il «est écrivain comme on est orateur», et que l'écrivain chez lui

«est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage» par les écritures.

Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus

encore, orateur plus abondant, plus périodique, plus largement épandu

quand il écrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_,

par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est

plutôt l'écrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu'il

apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui

s'essaie dans ses écrits.--Il a appris à écrire dans Diderot et dans

Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à

tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a _parlé_,

avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau,

une multitude de pamphlets, de factums, de traités et de lettres; puis

abordant la tribune, il a _parlé_, mais avec plus de retenue et de

circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés,

surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au but.

Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le

manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase,

presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant.

Il a un peu de cette «éloquence continue» dont parle Pascal. Ici encore

ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il

était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse,

et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le

discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses

débuts sont lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer,

il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours.

Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez

froides dans le goût de la _Nouvelle Héloïse_, et, à la première page,

sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours,

souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble

trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique

serrée et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de

contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus

tard; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil,

et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des

raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent,

serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.--Il est à peine besoin

de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois,

et qui étaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est

plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en

est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus

solide. Et, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine

nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, n'est

presque jamais métaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible

chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi

des citations anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de

déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours

de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance

des mots, la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine

surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable

sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son

effet.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 100 / 128 题