LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»

La _Nouvelle Héloïse_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses

_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression «écrire avec amour»

n'a été plus juste que de Rousseau écrivant _Julie_. Julie est la femme

qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il eût voulu être;

Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il

a cherché et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le

Saint-Lambert qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien voulu être.

Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position

fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne

laissent pas de prendre plaisir à s'y sentir.--Ils sont dans le faux

comme dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils

font des gageures contre le sens commun et goûtent je ne sais quelle

jouissance à les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste,

retire chez lui l'ancien amant, encore aimé, de sa femme, pour les

guérir tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, consent à

cette combinaison; l'amant honnête et loyal l'accepte; tous font de

concert, avec réflexion, gravement et solennellement, la plus grande

folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non pas

précisément, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres

passions en les mettant dans les conditions où elles auront tout leur

jeu et toutes leurs prises et faire des expériences sur leur propre

coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent

surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil,

partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme tout le monde,

à être des créatures comme on n'en voit point, dans des situations

extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchées de ceux qui

en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas

engagés dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils s'y engagent

eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le

roman dont ils pâtissent.

Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même!

Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de

l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une

exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du

singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage

intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs,

dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Héloïse_

sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Héloïse_ est le roman

picaresque du coeur.

Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon

logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence

nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés

volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse

pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que

deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point

impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la

longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user

peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir

dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir

des mêmes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce

que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue

le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne

comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel.

Les personnages avaient fait comme une association de singularités.

Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant

l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans

qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une

catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux

n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la

renouvellent en même temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit était

donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens

commun.

Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces

personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont

déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les

personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées.

Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque

le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de

simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter

entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi

dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée,

tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie

morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi

sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père,

Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point»,

comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais

passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un

roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille,

timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau

lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à

sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses

fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité

et de candeur.

Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris

du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est

décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et

Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel

et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et

pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste

de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps

capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors,

il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme,

une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être

beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes

caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme,

au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi

bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était

à peu près inconnu avant la _Nouvelle Héloïse_; et cela intéressa comme

une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de

le sentir, tout un renouvellement du roman.

Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut

la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et

gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il

ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des

autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent

amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette

contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps

regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus

séductrices que ses joies, est d'une fine observation.

Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas

moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus

vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux.

Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par

une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit

ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle

d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est

grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux

premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard,

trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour

résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre

homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de

maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des

femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse

(bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des

grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans

trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à

une autre femme.--Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de

la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et

l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi

fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des

premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et

désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle

croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.

Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments,

facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans

compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et

aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité;

et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en

bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour

la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine

était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les

contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient

lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans

où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des

vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de

sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une

vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On

leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant

un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices,

quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément

leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait

vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non

point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en

ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse»,

comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond,

abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient

le goût naturel et comme l'appétit de la douleur.

Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère.

On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses

personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait

Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un

héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque

des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est

chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que

la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle

de la _Nouvelle Héloïse_. C'était se faire des sentiments déclamatoires,

mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils

venaient, ils avaient été vivants et profonds.--Le siècle n'en fut

pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La

philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion,

besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle

était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à

la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends

s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des

grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant

d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement

du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus

prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction

morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence

humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la

conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place,

aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et

attendri.

Tant de choses dans un roman!--Elles y étaient parce que Rousseau s'est

mis tout entier dans la _Nouvelle Héloïse_, avec un peu de ses vices,

beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup

de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon

coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme

bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier

s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 78 / 128 题