L'ÉMILE.

Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant

de plus près, dans l'_Émile_. L'_Émile_ est un roman d'éducation destiné

à montrer et à prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le

système général de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La société

corrompt; l'éducation doit dépraver: car l'éducation n'est pas autre

chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la société où il naît

et en commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas _le faire

descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui épargner jusqu'au

moment, au moins, où il pourra le subir sans en être gâté. L'essentiel

est donc d'isoler l'enfant, de le séparer de la société des hommes,

de la société des enfants, et _même de la famille_. Les reproches

ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à Montaigne, soit à

Fénelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison

que l'éducation non publique, que l'éducation par le gouverneur, par

Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature

même qu'elle ne peut servir ni de modèle, ni d'exemple, ni même

d'indication utile; qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou

de prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté toute la

question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il

dise, à Rousseau aussi; mais il peut y répondre. Il est au moins très

logique, et d'accord avec lui-même, en repoussant l'éducation publique.

Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, et un chef de

cordon sanitaire qui empêche la contagion sociale de parvenir à son

élève. Son précepteur a pour essentielle mission d'empêcher l'enfant

d'être instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non

seulement la société, le le monde, l'école, les enfants du même âge

que le jeune Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la famille

elle-même d'Emile n'intervient pas dans son éducation. A la mère il

semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait,

l'enfant ne paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. Le

père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que,

quand Emile a quinze ans, le père est mort.--Rien de plus juste d'après

l'ensemble des idées de Rousseau. La famille c'est la société encore,

dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; c'est aussi, même chose sous

un autre nom, la _tradition_, c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés

et de _méprises sur sa destinée_ que l'humanité a légué et lègue,

toujours plus énorme et plus lourd, aux générations successives. L'homme

naturel, voilà ce qui était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il

faudrait tâcher de retrouver.

--Mais alors retranchez aussi le précepteur!--Mais non, puisque la

société existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc

quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur,

un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel de renaître. Le

gouverneur est l'homme qui connaît et met en pratique ce procédé. Il

protégera l'enfant contre l'instruction, et c'est là son rôle.

Il donnera à son disciple ce que Rousseau appelle très justement

«l'éducation négative».

Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même et trouver toute

chose tout seul. Le maître n'est qu'un témoin et un observateur. Il

n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille,

et répond seulement à ses curiosités, sans même les satisfaire toutes.

Il le laisse essayer, tâtonner, chercher, trouver; car l'éducation c'est

l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit

jeter sur un esprit évidemment trop faible pour le porter.

--Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque

qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car

ce que sait l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, et

cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité qui recommence.--A

ceci Rousseau répond par la seconde partie de son système. «L'éducation

négative, c'est son premier point; son second point c'est ce que

j'appellerai l'_éducation positive indirecte_. Le maître doit d'abord

empêcher la société d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas

enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions

où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire et excité

à s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les réflexions

que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et

l'intelligence que peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour

abréger l'éducation personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et

créer autour de lui un monde abrégé, arrangé, mais vrai. De là cette

sorte de machination perpétuelle qu'on a tant remarquée dans _l'Emile_,

et ces «coups de théâtre pédagogiques»[83] qui y sont si multipliés.

L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, il est vrai; mais sa

méthode aussi, sous peine d'être absolument vaine et sans aucun effet,

les exige.

[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.]

--Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.--Mais alors, il

l'ignorera?--Non; ayez la complicité du jardinier qui jouera devant

l'enfant le personnage du propriétaire lésé et fera sentir à l'enfant ce

que c'est qu'un droit.--Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes faible; il

ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité de tout le quartier,

qui, le jour où vous aurez laissé l'enfant sortir seul, par quelques

mésaventures concertées l'en dégoûtera.--Ainsi de suite.

Ceci n'est que l'application particulière de tout un système d'éducation

morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idée

confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets extérieurs

sur nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu je ne sais

trop quel dessein d'instruire l'homme à se gouverner par l'extérieur.

Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre à les diriger

elles-mêmes (comment? je le vois mal) de manière qu'en définitive elles

nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je

ne suis pas sûr de bien comprendre,--que l'hygiène bien entendue, une

habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, des exercices

physiques, etc., étaient ces choses extérieures dont nous dépendons,

mais qui aussi dépendent de nous, que nous pouvons disposer, arranger,

concerter de manière a nous assurer de leur bonne influence sur notre

âme. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermédiaire des choses qui nous

gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier à nous mouvoir, et

nous étions maîtres de nous indirectement.--Telle était cette «_morale

sensitive_» ou ce «_matérialisme du sage_», idée ingénieuse et non sans

justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée en projet[84].

[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.]

Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il crée autour de lui

l'habitat qui le modèle, l'atmosphère qui l'anime, la température qui

le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce système

d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a

de n'être pas doué de volonté, et d'autre part son esprit d'indépendance

et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une

grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se gouvernera lui-même,

ni il ne veut que le précepteur pèse directement et immédiatement sur

l'enfant. Reste que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.

Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et nous reviendrons sur

ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvénients qui sautent au

regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une

part soit banale, et d'autre part tende à montrer combien Rousseau est

d'accord avec lui-même, d'abord tout plan d'éducation qui n'est pas un

plan d'éducation publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va

qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant de voir ce

qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il

ne nous sert quasi à rien. Si dans une pédagogie toute familiale,

supprimant l'école publique, et gardant l'enfant à la maison, est

d'une application extrêmement difficile, et, déjà, a un caractère

exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui se défie de la famille

elle-même, l'écarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans

chaque famille, un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq

ans de son existence?

Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, nous répondrait:

«C'est tout mon système. Sûr que l'éducation publique déprave,

précisément parce qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société,

je veux justement créer un être d'exception, au moins un, sauver un

enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il

donnera l'exemple et le modèle.»

--Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans

une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égale

à l'immensité du labeur.--N'importe; Rousseau tient à son système parce

que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète qu'il soit presque

impraticable; et il y tient peut-être justement parce qu'il sent que

Rousseau seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, au

fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit

théologique dans l'intelligence, de même il a quelque chose du

tempérament sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais

prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a l'orgueil, l'esprit

de domination et la tendresse. Vous pouvez songer à Joad. Il veut

l'enfant séparé du monde, des autres enfants et de la famille, et livré

à l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, chaste,

pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste plutôt qu'humaniste, et

contempteur du monde et du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune

lévite. Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un millier de

religieux, que je supposais tout à l'heure, je ne serais pas étonné que

ce fût l'idée de derrière la tête de Rousseau, beaucoup plus

aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort

le développement spontané de l'_intelligence_ dans son disciple, il

n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce qui est de la _volonté_

dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se déclare; il ne

veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut

qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui ressemble encore

à une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une

contre-volonté massive, muette et inébranlable comme un obstacle

matériel. «Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas;

empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le

_non_ une fois prononcé soit un mur d'airain[85].»

[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.]

Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que

l'éducation de l'_Emile_ est une éducation ultra-aristocratique

toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé.

Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis

qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée _à la Rousseau_,

que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur,

et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite _en société_? Je

n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille

n'est pas même soulevée.

Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord,

qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle

de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi

artificielle que possible.

La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à

Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un

petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler

pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a

pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu

d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout

pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier

lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et

solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.

Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on

ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres,

puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en

sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on

doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est

l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est

forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est

vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi

dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle

soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation;

elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme.

Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où

Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas

besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel,

pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela,

une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du

raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une

longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage,

aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation

véritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une

autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le

savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une

intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que

ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais

ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus,

que songe Rousseau.

L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés

de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce

qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est

meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent

absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct

déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner

une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité,

d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner

cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une

supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme

un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté,

qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas,

l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est

qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et

pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son

caractère se retrouve peut-être ici.

Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce

qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit

de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un

animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se

créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à

maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les

mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et

d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme

ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le

distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de

l'éducation, de «l'_humanitas_», comme disaient les anciens. On ne le

trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il

est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la

confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la

vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux

philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi

loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore.

Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion

naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il

devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout

le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la

démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours

de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires,

commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un

beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un

dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir

et abouti à Dieu.

Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt

qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de

l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout

entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par

l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de

naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout

«sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne

vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation

aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne

sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au

moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie

personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère,

qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle

comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire

mention.

C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme

toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur,

autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste,

avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je,

oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette

éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine

d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle,

et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il

est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit

lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en

plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout

inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié,

que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti

de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de

jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que

l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se

borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en

vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il

s'admire.--Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il

se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des

contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans

l'_Emile_ vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau

a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant

toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le

gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a

pas laissé d'être gêné à bien faire les parts.

Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez

sévèrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans

l'âme de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et,

qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le jeune homme en est à

chercher la compagne de sa vie, peut-être ne lui doit-on de conseils que

s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre

pas à pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'à la veille,

et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque

plus d'indiscrétion curieuse que de sage dévouement. Mais il y a un

«directeur» dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne résiste pas

à se mêler des mystères du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu

dans sa vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien grave, de

belles amours; et le livre s'achève comme une _Nouvelle Héloïse_ dont

le dénouement serait heureux.--Il avait bien été un peu cela dès son

principe, un roman traversé de dissertations morales, qui elles-mêmes

sont un peu des oeuvres de l'imagination.

Et n'y a-t-il rien à tirer de l'_Emile_?--Une seule leçon, mais

importante, si importante et si naturellement oubliée toujours qu'il est

bon qu'à chaque siècle un grand homme la donne à nouveau. Au fond de

l'éducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-être, il

y a une contradiction essentielle, inhérente, dont on ne sait comment

faire pour se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style qui n'est

pas original n'est pas un style;--nous enseignons à penser, et toute

pensée que nous tenons d'un autre n'est pas une pensée, c'est une

formule; et toute méthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est

pas une méthode, c'est un mécanisme;--nous enseignons à sentir, et

un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une

déclamation;--nous enseignons à vouloir, et vouloir par obéissance est

l'abdication de la volonté.--L'enseignement va donc, par définition,

contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent à

les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. La perfection de

l'enseignement aurait comme plein succès la nullité du disciple. Et cela

n'est ni un paradoxe, ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. Le

duc de Bourgogne est très probablement le parfait disciple, le disciple

absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner;

car, si la perfection de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni

moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement y laisse. Nous

avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par

suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité

d'enseigner.--On se débat dans cette contradiction naturelle et

nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen

terme dont on peut être sûr qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose

des inconvénients des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement

mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais encore faut-il s'y

résigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse

entre les deux extrêmes selon les temps, les lieux, les maximes

générales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui

est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement et

l'exagération de son principe. L'éducation, dans les peuples civilisés,

est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce

qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension illimitée

et à l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de

développement extrême, et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait

le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils seraient nuls,

et où par conséquent elle s'écroulerait sur elle-même.

Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une réaction très forte,

et même brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui

dise: «Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si

fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez.» C'est ce qu'a

dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il

s'instruisit seul. C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais

oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme il n'a pas dit,

mais comme nous disons d'après lui. C'est une chose où il ne faut

nullement se fier, mais qu'il y a un péril immense à perdre de vue.

Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velléités que l'enfant

montre de s'instruire lui-même, vénérer sa curiosité, ses efforts

personnels, ses excursions hors du cercle tracé par nous, se plaire à

ses objections quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où

elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser en quelque sorte, au

lieu de les proscrire, quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de

telle façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement M. Renan,

le disciple qui pense le contraire de notre pensée, sauf quand c'est

taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai

disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être

un paresseux qui n'a fait que nous écouter;--en un mot, croire que

l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et rien qu'à le croire,

l'incliner doucement et sensiblement à être tel.

Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne

l'avait merveilleusement exprimée déjà, mais à laquelle il a donné une

très grande force et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont

des scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.

Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs suites. Car,

remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui,

ne pas croire à son originalité, mais seulement à la tradition et à

l'institution pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme

d'enseignement, et à un type unique, uniforme et rigide d'éducation,

grave défaut qui était celui de l'enseignement français au XVIIIe siècle

et où nous aurons toujours des penchants presque invincibles à retomber.

Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu

au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer à le

suivre plus qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour

lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration des droits de

l'enfant»; c'est une manière d'individualisme pédagogique, qui mène à

croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un

unique moule à façonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut

des systèmes d'éducation et d'enseignement très divers, capables, par

leur multiplicité, leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où

celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se prêter, de

s'ajuster et de répondre à la diversité des tempéraments et à

l'inégalité des esprits.

Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y amène même, car il

y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Héloïse_

(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois,

tellement imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au moins, les

vraies données du problème, qu'elle est une conquête.

V

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 77 / 128 题