L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»

Et, en effet, il en a été ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera,

agrandies, toutes les faces différentes de l'esprit de Montesquieu. Ce

grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut

le prendre pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de

travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière, avec

ses grandes conceptions, ses petites curiosités, ses lectures, son

savoir, ses imaginations, ses gaîtés, ses malices, sa diversité,

ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, très souple

d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui réunit

des notes et écrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les

_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui

s'occupe de politique spéculative, de science religieuse, de science

juridique, de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions

du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets

très différents, qui n'ont pour lien commun qu'un même esprit général.

Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a formé un

livre unique auquel il a donné un seul titre.

Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout

simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais

seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n'a pas de

système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et

direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait

et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, à la

prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton

ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots

hautains qui sentent la force[32], les généralisations ambitieuses; plus

tard, les études de détail, les investigations minutieuses: plus tard

encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté

dans beaucoup de science, de dessein général perdu, oublié, ou moins

passionnément poursuivi?

[Note 32: «Tout cède à mes principes.»--«J'ai posé les principes et

j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»]

Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous

connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel

esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des

grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant

de temps à autre. S'il y a déjà de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres

Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit

des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle

considération sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique

aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs d'un seul, servent

encore à l'amusement de tous».--L'homme du bel air n'a pas disparu.

Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le

voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes.

Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande

vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une

particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la

côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre

composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour

les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère.

Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus

longue.

Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce

qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de

l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome.

Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect

de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre

faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à

la République: pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà

l'essence de toute république. La République est: _soyez vertueux_. Il

s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce

mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu

«_politique_», c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de

la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant

Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a

raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la

plus étendue; et quand même il ne le ferait point, l'amour de la patrie

poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre chose que

la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute.

Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie

moderne, l'idéal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicité

voulue, de pureté et d'innocence dans les moeurs, qui lui est resté de

son commerce avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, aussi

avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au sérieux, et

dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les

forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de

Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa

pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande

influence.

Et si l'érudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur

moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idée de l'essence de la

République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la

Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour

lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le

sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que

les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non

point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par

une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; mais

l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre «d'honneur»

accordé par un souverain généreux et noble en ses grâces, le désir

d'être distingué dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant

dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que

Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en

use en parlant monarchie. C'est l'impression laissée en son esprit par

le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les _Persanes_

il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur

brillante et un peu étourdie, des airs, du _paraître,_ de la vanité.

La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet

_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie

tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que

cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut

confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se

faire de la monarchie cette idée-là.

Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en présence

d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se

dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle

des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les

_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, à en faire toute une théorie.

Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne

leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs

lois; car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la

nature des choses». Les climats font ici les fibres plus molles, et là

les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de

soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle

région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La

famille n'est pas la même dans les pays chauds et les pays froids[33].

Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un

état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est

pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés.

Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la

famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité,

forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à

la montagne[34].

[Note 33: Livre XVI, ch. 2.]

[Note 34: XVI, 9.]

Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère commune, les hommes

varient comme les végétaux d'un point à un autre de cet univers. Forêts,

un peu plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes,

offrent aux yeux des aspects différents dont la raison est dans le sol

qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui

les soutient ou qui les accable.

--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie physiologique

appliquée aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils

comportent naturellement. Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple

comme un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, s'accroître,

fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, idées, préjugés,

religions, arts, propres à l'essence de cette race, se former lentement,

éclore en une civilisation particulière, décliner, s'effacer,

disparaître...

--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient

d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne

s'accommoderait pas de ce système. Si l'histoire des peuples est

fatale comme une végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera

intéressant de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser sur

elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer

les lois selon lesquelles les peuples se développent. Le mot même de

législateur, si cette théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu

est né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; il aime à

croire à la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes

de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui

sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et

s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires qui résultent de

la nature des choses» et s'il le croit, il ne croit pas moins que

les lois sont des rapports justes entre les idées.--Et par suite il

arrivera, conséquence assez piquante, que l'inventeur même, en France,

de la sociologie fataliste, sera le plus déterminé et le plus minutieux

des législateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: «les

législateurs doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire

qu'ils eussent quelque chose à faire.

--N'aperçoit-il point la contrariété?--Si vraiment Montesquieu n'a point

remarqué, je crois, à quel point il était complexe, divers, fleuve où

se jettent et se mêlent les eaux les plus différentes; mais quand la

variété des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne s'en

point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici montre, de ses

différents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette théorie

des climats il ne la pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison

législative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit;

mais il croit que le législateur peut et doit les combattre (Livre

XVI).--Loin que la loi soit la dernière conséquence fatale du climat,

elle est faite pour lutter contre lui, bonne à proportion qu'elle lui

est contraire. «Les bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux

vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» Il faut

opposer les «_causes morales_» aux «_causes physiques_» (XIV, 5),

combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie

fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie

(XIV, 5); etc.

Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le

législateur doit tempérer, les constitutions, de plus loin, le sont

aussi. Ce sera aux lois particulières de tempérer les constitutions,

comme c'était aux constitutions de redresser les mauvaises influences

des climats. Là où la forme du gouvernement comportera une certaine

rapidité d'exécution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V,

10). «Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque

constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient résulter de

cette même nature.»

Et nous voilà aussi loin que possible du point où nous étions tout

à l'heure; nous voilà, non plus avec un philosophe expérimental, un

naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un

démiurge, une sorte de mécanicien qui monte et démonte les rouages des

institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais

croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là

plus de liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue ou d'un

balancier, a le secret de l'équilibre, et croit avoir la puissance de

l'établir.

C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très divers, comme

chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais

l'intelligence, à s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent,

il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du

plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu y cède avec ravissement.

En présence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un

peintre, un interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à

force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger,

améliorer, guérir, qui croit que les lumières peuvent être créatrices,

que les idées, quand elles sont si belles, doivent être fécondes;--et

qui peut-être ne se trompe pas.

Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais

seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne

Montesquieu, de par son intelligence même, qui est infiniment souple et

admirablement pénétrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et

de par son tempérament qui est tranquille, aurait bien de la peine à

être systématique.--Car un système est, selon les cas, une idée, une

passion ou une table des matières.--C'est une idée chez ceux qui ne sont

pas très capables d'en avoir deux, et qui, en ayant conçu ou emprunté

une, y accommodent toutes les observations de détail qu'ils font sur les

routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre

chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une

idée, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme

inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur

présente.--C'est un simple _memento_, une méthode de classement, pour

les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre à compartiments,

d'un casier commode à ranger leurs pensées et découvertes dans un bon

ordre et à les retrouver aisément.

Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament ni dans l'intelligence.

Il est si peu homme à système qu'il est capable d'en avoir plusieurs.

Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées

générales des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer

successivement à plusieurs points de vue très divers. Ce serait

faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit

des lois_ suggérant tout un système historique ou politique qui ferait

la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de croire

que c'est supériorité.

De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre

chose qu'un livre de critique. Le critique est précisément celui qui a

une aptitude naturelle à entrer successivement dans les idées et les

états d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa marque

propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et

traduire les idées des autres, il est dans la hiérarchie intellectuelle,

mais au plus bas degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de

comprendre des idées et des systèmes différents et contraires qui

n'ont pas même été encore inventés, il est précisément au sommet de

l'intelligence humaine. Un génie si puissant qu'il est inventeur, et

si varié et pénétrant dans divers sens qu'il est critique, voilà

Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voilà l'_Esprit des

lois_.

C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portée. Cet

homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage

toutes les façons dont les hommes ont organisé leur association, et de

chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe

mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir,

ou durer sans accroissement, ou s'élancer pour tomber vite, ou se

transformer en son contraire même. Il est tour à tour: monarchiste, pour

savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_

dans une classe privilégiée qui entoure le prince et qu'elle tombe par

l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une

aristocratie subsiste par la _modération_, c'est-à-dire par la prudence

et la sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie

et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération

l'abandonne;--démocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce

cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut

un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ même, pour gagner une

pareille gageure;--despotiste même (et pourquoi non?) pour nous peindre

le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un

despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un

pareil état est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard

qui ne se renouvelle point.

[Note 35: _Arsace et Isménie histoire orientale_.]

Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour

nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à

ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur

superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme

est antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le célibat,

diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie

terrestre au profit d'une autre.» Que le même lecteur regarde le livre

suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs

citoyens, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables

de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à

eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue à un temps, et

sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne peut

subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte,

ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par conséquent dans

sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au

jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient à son point de

départ.

C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque tournent à la gloire

de son sens critique. On trouve une petite étude sur le Paraguay dans

son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que

signifie cet éloge de l'_État-couvent_ établi par les Jésuites au

nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien

Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: comme il a bien vu que

Sparte était une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans

idée de la liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à

la maison commune, à la grandeur et à la richesse de l'Ordre; qu'il y

a quelque chose de cet esprit dans toutes les républiques antiques, et

dans la Rome primitive comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques

de l'ancien monde étaient des associations de religieux ayant pour

église la patrie, et faisant voeu pour elle d'égalité, de frugalité, de

pauvreté et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la

_vertu_ tenue pour principe des États républicains et cette autre idée

que l'État républicain convient aux pays limités et concentrés; et toute

cette admirable critique de la constitution républicaine, écrite par

un philosophe solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu de

l'Europe monarchique.

[Note 36: Livre IV, ch. 6.]

[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.]

Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si

sûrement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui

dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir

prophétique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il a vu

que la Révolution française serait conquérante; cela sans songer à la

Révolution française; mais la prophétie sort, sans qu'il y pense, de la

théorie générale: «Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres

d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre

civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut se défier des paradoxes

de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune

parce qu'il la dépasse. Continuons: «_Tout le monde, noble, bourgeois,

artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages

sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les

guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans

la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se

met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé presque

toujours tout de travers[38].»

[Note 38: _Grandeur et Décadence_, XI.--_La Grandeur et Décadence_

est un chapitre détaché de l'_Esprit des Lois_ et publié à l'avance]

Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les suites nécessaires

du passage d'une monarchie tempérée à une monarchie militaire:

«L'inconvénient n'est pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré

à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se précipite du

gouvernement modéré au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont

encore gouvernés par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir,

si, par une grande conquête_, le despotisme s'établissait à un certain

point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans

cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins

pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»--

Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_

par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de génie politique plus

habile à pénétrer l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.

[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale]

A le prendre comme un livre de critique, voilà cet ouvrage étonnant, né

d'un esprit incroyablement propre à se transformer pour comprendre, à se

faire tour à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à entrer

dans une âme éloignée de lui, mais à s'y répandre, à la pénétrer tout

entière, à s'y mêler et à vivre d'elle; non moins apte encore à la

quitter, et à recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une

liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une compréhension plus

prompte, plus facile, plus sûre et plus complète. J'ai dit que ce livre

était une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de

la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas

autre chose. C'est le don de vivre d'une infinité de vies étrangères,

quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les

ont vécues, et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir que

celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et regarder en

étranger sa propre âme; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer

dans une âme étrangère et la contempler de près, comme chose à la fois

familière et dont on sait ne pas dépendre.

Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il

le lire comme il a été écrit, le quitter, y revenir, y séjourner,

le laisser pour le reprendre, le répandre par fragments dans sa vie

intellectuelle. Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est

peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en

donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a semé

prodigalement et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes en idées

nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées qu'il a fait naître

chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beauté est dans la moisson

qui ondoie et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était dans

le grain.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 42 / 128 题