En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu
par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force
systématique s'affaiblissait d'autant, et de même qu'il y a en
Montesquieu plusieurs hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées
dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni
idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, ni très sensible à la
beauté. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut
prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit
Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de très bonne
heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle théorie sur les
peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive,
tout appuyée sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des
réalités palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici,
tant de célibataires là, terres labourées, terres en friches, rendement
des impôts. Le sociologue positif apparaît.--Le voici encore, plus
accusé (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble
s'emparer de son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes
une première fois se présente à sa pensée: «Il semble que la liberté
soit faite pour le génie des peuples d'Europe, et la servitude pour
celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberté
à la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»--Soit; nous
allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les
développements des nations, les grands mouvements des peuples, les
accroissements et les décadences, les conquêtes, les soumissions, par
d'énormes et éternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les
poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande
marée; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera
aussi beau, si le génie s'en mêle, que ce «_Discours_» immortel où nous
voyions naguère empires et peuples menés d'en haut, par une invisible
main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin
mystérieuse.
[Note 29: Lettre CXVII.]
--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous
l'adorateur de l'antiquité, l'homme qui admire chez le Romain deux
forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberté
humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-mêmes,
ressorts sans appui, causes en soi, qui façonnent et dressent un peuple,
soumettent et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui s'appelle
encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la
raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une
cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une
loi bien faite peut faire une époque.--N'en doutez point, il le croit.
C'est peut-être même ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui
apparaissaient tout à l'heure comme les combinaisons de forces
naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant comme des
systèmes d'idées. Des principes deviennent féconds: «L'amour de
la liberté, la haine des rois conserva longtemps la Grèce dans
l'indépendance et étendit au loin le gouvernement républicain[30].» Une
loi n'est pas un fait qui se répète, c'est une idée juste. L'idée est
au-dessus des faits. Elle est, malgré eux et par elle-même. «La justice
est éternelle et ne dépend point des conventions humaines.» Elle oblige
les hommes de par soi, et ils doivent se défendre de croire qu'elle
résulte de leurs contrats. Si elle en dépendait, ce serait une vérité
terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. «S'il
y a un Dieu, il faut _nécessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas
possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il
voit la justice il tant _nécessairement_ qu'il la suive...»
[Note 30: _Persanes_, CXXXI.]
Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose à
la pensée de Montesquieu et qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous
serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de
l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, l'idée de justice existe,
et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler à un
être hypothétique supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait
nécessairement juste»[31]. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu
rationaliste pur, mettant la plus haute pensée humaine (car il y en a
une plus élevée, qui est la charité; mais c'est un sentiment) au centre
et au sommet du monde, comme une force indépendante des fois naturelles,
créant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de
l'univers?
[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.]
Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais
un peu de mal tout à l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guère
au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'élève, les
questions graves sont touchées, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine
des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment elle dégénère soit en
république, soit en despotisme (lettre CII); périls des gouvernements
sans pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre CIII);
ces grandes affaires sont indiquées d'un trait rapide, mais qui frappe
et fait réfléchir. L'observateur mondain s'efface peu à peu devant le
sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit
qu'il en est un qui écrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait même pas
impossible que tous y missent la main.
V