Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps très
spirituel, très curieux; très intelligent, très frivole, et qui semble,
dans tous les sens de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus
d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser.
Il ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui étaient
religion, morale, et patriotisme sous forme de dévouement à une
royauté patriote; qui étaient encore, à un moindre degré, enthousiasme
littéraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une
certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même
celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura
une un jour, certitude sous forme d'espérance qui sera celle du XVIIIe
siècle, et au delà.--En attendant, ou plutôt sans rien attendre, il
s'amuse de lui-même, se décrit dans de jolis romans satiriques, dans
des comédies sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans s'en
inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités scientifiques. Avec
cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et très irrespectueux des
autres, comme de lui-même; se moquant de l'antiquité autant au moins que
du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, l'antiquité étant
une des religions du siècle qui le précède; mettant en question l'art
lui-même, et très dédaigneux de la poésie, comme de tout ce dont il
a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et un peu
impertinent.
Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-là, el il lui en
restera toujours quelque chose (comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient
pas tout entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait un
Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. Il n'a ni conviction
forte, ni sensibilité profonde. Il est homme du monde aimable, et même
charmant, «la galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain;
mais sans attachement durable ni profonde émotion; «Je me suis attaché
dans ma jeunesse à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai
cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain[26]». Il a l'âme la
moins religieuse qui soit. Les athées sont plus religieux que lui; car
l'athéisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de
la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation à
l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas à Dieu. Il n'en
parlera guère qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme
d'un être, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent
aucunement.
[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). «Dans
le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit
par l'amour même.» (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idée que c'est
dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-même, et
l'on s'accorde à l'y reconnaître.)]
Il n'est pas chrétien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre
le christianisme, non plus à la Fontenelle, indirect et voilé, mais
acéré et rude, à la Voltaire: «Il y a un autre magicien plus fort...
c'est le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; que le
pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas
du vin; et mille autres choses de cette espèce.» Voilà le ton général
des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont
nombreuses. Plus tard le ton sera tout différent, mais non la pensée.
En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des
_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas
changé d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant au ton
grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le christianisme, il pourra
le considérer comme une force sociale, et non plus comme un objet de
railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins
encore le sentiment.
Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il méprise
les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, pêle-mêle, surtout les
lyriques[27], ne faisant grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres
des passions» parce que nos poètes dramatiques sont surtout des
moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poètes sont pour
lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion où il y a du
vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les
plus grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les créateurs
et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des mépris pour «l'harmonieuse
extravagance» des lyriques, pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle
les romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur»,
pour tous ces hommes dont «le métier est de mettre des entraves au bon
sens, et d'accabler la raison sous les agréments». On sent là l'homme de
raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. Quoi qu'il en
soit de Montaigne et de Shaftesbury, et même de Racine, ce maître des
idées n'a pas aimé les «maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu
de sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en vivent et qui les
peignent.
[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.]
Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de ce peu de goût de
Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les
effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait
d'avance, et, d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui
montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un
économiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces découvertes, demande
_Rhédi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et
au delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur
l'humanité?--_Usbeck_ va-t-il répondre par les arguments de Goethe:
Qu'importe? plus de vérité, plus de lumière, plus d'horizon, plus
d'espace; épuisons toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée
de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par «_l'homme à
quatre pattes_» de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente
le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers,
et voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne
vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples barbares «où un singe
pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait
même distingué par sa gentillesse?»--Il est possible; mais de l'art
pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les
raisonnements d'Usbeck.
[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.]
De son temps, il en est encore par un certain souci de choses
scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie
expérimentale_. «Le philosophe épuise sa vie à étudier les hommes...»,
disait La Bruyère. Le philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un
insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le tienne pour
inférieur à l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du même coup,
le nouveau tour des idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use
du microscope, et fait des rapports à l'Académie de Bordeaux sur ses
études d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Académie
des sciences? Non. Il est seulement de sa génération, et c'est un point
à ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe
siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque
encyclopédique, la curiosité des choses de sciences, l'idée plus ou
moins arrêtée que là est la clef d'un monde nouveau.
Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout dans la manière
dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_
sont significatives. Voltaire a raison, cela est «facile à faire»,
j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous
reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit.
Elles sont d'une frivolité charmante. En voulez-vous une preuve qui
saute aux yeux? Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on,
de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très sérieux, très
convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, mais grand philosophe,
donnant le dernier mot de la misère humaine et encore d'une sensibilité
déchirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyère un
Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les _Lettres Persanes_.
Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavalière, un
sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace
toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et
cassant, infiniment difficile à attraper, du moins à un pareil degré
d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que
voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur
de pierre philosophale, une coquette, un pédant, un petit-maître, un
directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas même cela, le front
plissé d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une
coquette, le geste fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur.
Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien saisies au
vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, «des choses qui sont de
tous les temps et de tous les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que
ce qu'il voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver le fond
commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une
vive lumière. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique
ne lui échappe point; l'homme lui échappe.
Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été pédant; mais enfin
sur l'homme, révélé par une époque aussi singulière que la Régence, il
me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime à surprendre
et à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible
moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais ne voyant bien
que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir
l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme
éternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme
tiendra à cela.
Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années de jeunesse, est homme
de sa date par d'autres penchants, que je ne relève que parce qu'il
lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans
l'imagination et de la préciosité dans le style. Nous sommes au temps
des salons littéraires et scientifiques.» Faites bien attention
à l'époque de Catulle, disait méchamment Mérimée à une de ses
correspondantes. C'est l'époque où les femmes ont commencé à faire faire
des bêtises aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est l'époque
où les salons commencent à faire dire des sottises aux écrivains. Tout
homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au
moins un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui se piquent
de lettres est chez les auteurs une forme du désir d'être aimé, parce
qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littéraire est une forme
vague de l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène à être
libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps
de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait à un libertinage
précieux, à un mélange de mignardise et de grossièreté, à une
gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane,
et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.
Même avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce
travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralité des Mondes_
il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il paraît que ce
n'est pas trop de tout un sérail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant
s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le sable d'un parc où
il ne devrait y avoir que chiffres entrelacés sur l'écorce des arbres.
Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les mémoires
d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait dire. Toute
une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses grâces
maniérées, semble être écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est
que c'est un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.
Je ne sais quel air de corruption élégante commence à se répandre dès
les premières années de ce siècle. Nous verrons pire, mais non point
différent. La marque du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et
raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui n'a point
le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le
scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on
le regrette.
Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des hommes que
Montesquieu, déjà très complexe, portait en lui, et promenait dans
le monde. A la vérité, en 1721, il faisait surtout les honneurs de
celui-là.