MONTESQUIEU

La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu ont un

caractère commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du

grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun

rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs;

et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce

qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être

précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un

caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne

font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes,

qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine,

ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être

enchaîné. Il est partout; et la continuité, l'embrassement, la vaste

étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel.

Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un

homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate,

un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose

encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres,

admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles

brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, seulement

qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de

gravitation.

Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie

qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile; ou plutôt faire entrer

ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune

d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-être ce qu'il y a de mieux à

faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte

ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera

envelopper toutes ses pensées--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il

y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusées parmi

ses tendances; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont

au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui,

sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du

moins celle où il préférerait vivre si elle devenait une réalité.

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Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 34 / 128 题