A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement
à marquer sa place et à déterminer son influence, il est agréable
et profitable. Il est très savant, d'une science sûre, et qui va
scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni
hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il
corrige. Très modeste en son dessein, il n'avait, en commençant, que
l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des
fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet,
tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il es très indulgent
et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre
rectificatif: «'ai peu de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il
en relève une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli.
Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné. La
longueur des chapitres ne dépend pas de l'importance de l'homme ou de
la question qui en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes
qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle
écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils étaient dignes de l'être
et de rester tels, s'étalent comme insolemment sur de nombreuses pages
énormes. Des gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant.
D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est
sceptique si à fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail.
Il est si indifférent qu'il s'intéresse également à toutes choses; et
Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose
qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à poursuivre--et l'autre
aussi. Personne n'a été comme Bayle amoureux de la vérité pour la
vérité, sans songer à voir ou à mettre entre les vérités des degrés
d'importance. Il en résulte, sauf une petite réserve que nous ferons
plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait
le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni
beaucoup de finalité dans cet ouvrage.
Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il
savait, c'était la mythologie, l'histoire et la géographie ancienne,
l'histoire des religions (très bien, admirablement pour le temps), la
théologie proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne du
XVIe et du XVIIe siècle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu,
c'était la littérature, la poésie, l'histoire du moyen âge.--Ce qu'il
ne savait pas du tout, c'étaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce
dictionnaire, c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent
d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout de la
France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante, des particularités
d'histoire ancienne, et presque une histoire complète du développement
du christianisme, et presque une histoire complète des philosophies; et
ni Voltaire, quand il travaille à son _Dictionnaire philosophique_,
ni Diderot quand il travaille à la partie philosophique de
l'_Encyclopédie_, n'ignorent ces deux derniers points.
Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables. Quelque
chose est plus désobligeant que les lacunes: ce sont les commérages et
les obscénités. Le mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la
conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où il n'y aurait
ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas à
excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur
ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plaît personnellement
et bien pour son compte à ces récits ridicules, ou scabreux. Il goûte
ces plaisirs secrets de petite curiosité malsaine qui sont le péché
ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et
confinés. Il lui manque d'être homme du monde. Il ne l'est ni par le bon
goût, ni par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains sujets,
ni par l'indifférence a l'égard des choses qui sont la préoccupation
des collégiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa
gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux
de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et
voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre à
la pareille: la principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son
article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été l'amant de Madame
Jurieu.
Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et
ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique
ruse de guerre employée, ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis
Montaigne jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle ne trompe
personne, et même que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme
vous savez bien, à présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu
comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent tout livre
rationnellement athéistique comme une introduction à la vie dévote. A
ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui
devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sûr à
l'avance que tout article sur le platonisme, le manichéisme, le
socinianisme, la création, le péché originel ou l'immortalité de l'âme,
finira par là.
Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers.
C'est là où l'on cherche sa pensée sur les questions graves et
périlleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un
article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à
couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention probable
du lecteur, ose davantage, et traite à fond un problème capital, au coin
d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi
faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est
mal fait, moitié incurie (au point de vue artistique), moitié dessein,
et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter
plutôt qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il
n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas des découvertes là
précisément où l'on se préparait à tourner deux feuillets à la fois.
C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre à quatre.
Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui est bien à l'honneur
de Bayle: c'est que tous ces défauts que je viens d'indiquer diminuent
et s'effacent presque à mesure que Bayle avance. Les histoires grasses
ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et
morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commère
cède toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un
dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit finir avec regret.
Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable lecture. C'est le
livre d'un honnête homme très intelligent avec un peu de vulgarité.
Son impartialité, relative, comme toute impartialité, mais réelle,
sa modestie, sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et
malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond et plein esprit de
tolérance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolérance était
son fond même, et l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il
s'élève, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de
l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction même, c'est qu'il
s'agit de tolérance, c'est qu'il a à exprimer son horreur des
persécutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du
fanatisme, de la stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée
qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas
dit: «Aimez-vous les uns les autres»: mais il a répété toute sa vie,
avec une véritable angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns
les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi il ne faut pas
dire comme Voltaire: «C'était une âme divine.» Mais c'était une âme
honnête, droite et bonne.
Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à lire; car si ses
articles sont longs, son style est vif, aisé, franc, et va quelquefois
jusqu'à être court. Il a deux manières, celle du haut des pages et celle
des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et lourd; en
petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot pressé
de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse
et prudente, et très souvent, presque toujours, il est charmant.
On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmés,
contraints et retenus, mais qui vous accompagnent après le cours tout
le long des quais, et alors sont extrêmement instructifs, amusants,
profonds et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement
intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du
cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensée et toute
la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des
chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse de
Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un semblant de huis-clos,
dans un enseignement au moins apparemment confidentiel.
Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier, une manière
d'_humour_ naïve, de malice qui semble ingénue, avec toutes sortes
d'épigrammes qui ressemblent à des traits de candeur. C'est le
scepticisme joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets
avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir
amusé. Les raisons de Desmarets avaient beau être solides; la saison ne
leur était pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas moindre
garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière. Elle est bien aimable.
Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une
demi-moue?--De même: «Nous regardons la stupidité comme un grand
malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la
bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement: ils leur voudraient voir
un grand génie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux
valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant d'esprit; car
la gloire de donner son nom à une secte est un bien chimérique en
comparaison des maux réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait
point sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces hommes
dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront point d'hérésie.» Ce
ton de plaisanterie atténuée, adoucie et fourrée d'hermine, est
admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravité, et le beau
sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du célibat paraît
incommode à une infinité de gens: le mariage est pour eux celui de tous
les sacrements dont la participation paraît la plus chère et précieuse;
et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à celui de la
_Fréquente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint
quand il publia, sur une autre matière, un ouvrage qui a fait beaucoup
de bruit.»--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde;
quelquefois, très rarement, elle devient plus méchante.
[Note 8: J'abrège le texte.]
Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement, de quelque
bonté qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume.
M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne,
peut-être en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes, les
confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis, téméraires, ne
sont jamais un mal tout pur... Il en résulte des utilités par rapport
aux sciences et à la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres
civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnête
homme l'a fait à l'égard de celles qui désolèrent la France au XVIe
siècle. Il prétend qu'elles raffinèrent le génie à quelques personnes,
qu'elles épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles servirent
de bain aux uns, aux autres d'étrille... A la vérité, le public se
passerait bien de telles étrilles ou de telles limes.» Voilà, à peu
près, jusqu'où va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait
pas écrit _Candide_. Mais on voit très bien qu'il aurait été très
capable de le concevoir.
Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement
instructive et suggestive, mais combien agréable, attachante,
enveloppante et amicale. C'est un délicieux causeur, savant,
intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit
souvent qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque et pour leur
en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il
était lui-même une bibliothèque, une grande et savante bibliothèque,
incomplète à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais livres
dans les petits coins.