II

La _Doris_, arrêtée par une brume épaisse, avait mouillé au large de

la Baie de Gamache. Vers huit heures du matin, les bancs de brume se

dispersent sous le souffle d'un vent frais, et un soleil brillant nous

laisse apercevoir, à une lieue de distance, les deux caps qui marquent

l'entrée de la baie. Nous doublons la pointe à l'Aigle, et devant nous

se déroule, sur une longueur de cinq milles, une belle nappe d'eau,

abritée contre tous les vents, à l'exception de ceux qui viennent

du sud. Nous entrons dans la Baie de Gamache, seul port de l'île

d'Anticosti. Sur un côteau, qui s'étend au fond de la baie, brillent,

par leur blancheur, des édifices groupés en forme de village; il n'y

a là cependant que la maison, les granges et les hangars du maître du

lieu. Ils sont sur les bords d'une petite rivière, qui serpente au

milieu de belles prairies, et se décharge à la mer, tout près de la

maison.

Dans les eaux de la baie il y a chasse et pêche en abondance; à notre

passage se lèvent canards, sarcelles, huards, outardes. Dès que nous

avons jeté l'ancre, des loups-marins s'approchent; se tenant à une

distance respectueuse, ils examinent attentivement, et avec un certain

air d'intelligence, la masse noire qui, au milieu de flots d'écume,

lance le feu et la fumée. Ils la prennent sans doute pour quelque

baleine extraordinaire, qui vient envahir leur paisible domaine; aussi

ont-ils la prudence de se tenir hors de la portée de sa queue et de ses

lourdes mâchoires.

A peine avons-nous mis pied à terre qu'un homme, en cheveux blancs, mais

encore vert et vigoureux, s'avance vers nous et vient me saisir la main

avec une énergique cordialité. "C'est à vous le premier que je dois

donner la main, monsieur le curé; soyez le bienvenu. Excusez, messieurs,

mais je dois commencer par mon prêtre". C'était Louis-Olivier Gamache,

maître du lieu. A son compte, notre hôte avait alors soixante-huit

ans; il était plein de feu et d'activité, parlait fort et ferme, et

s'occupait de ses affaires avec tout l'entrain d'un jeune homme.

"Voyez-vous, messieurs, on est porté à vivre vieux ici", nous

répondit-il, lorsque nous le complimentions de sa vigueur; "Pair de la

mer entretient la santé. Regardez mon poulin, là-bas: il ne songe pas

encore à mourir. Ce n'est pourtant plus une _jeunesse_, car il avait six

ans quand il arriva ici, il y a bientôt vingt-neuf ans".

La maison, consistant en un rez-de-chaussée surmonté d'un étage et d'une

mansarde, était un véritable arsenal. Dans la chambre voisine de la

porte d'entrée, je comptai douze fusils, dont plusieurs étaient à deux

coups. Chargés et amorcés, ils étaient suspendus aux poutres et aux

cloisons, au milieu d'épées, de sabres, de piques, de baïonnettes, de

pistolets. Chaque appartement, même dans les mansardes, renfermait au

moins deux ou trois fusils. De plus, toutes les précautions avaient

été prises pour empêcher les étrangers d'entrer sans la permission du

maître; toutes les portes et les fenêtres se fermaient de manière à

pouvoir être solidement barricadée et à résister aux efforts d'un ennemi

placé à l'extérieur. Au moyen de ces arrangements, deux ou trois hommes,

retirés dans la maison, auraient pu soutenir un siège régulier contre

une douzaine d'assaillants. Près du perron, un canon était monté sur un

affût de mauvaise mine; mais il n'était plus guère en état que de faire

du bruit.

Tenus avec un soin et une propreté remarquables, les hangars contenaient

de longues rangées de barils, de seaux, de barriques, et d'épaves

de tout genre. "Mes étables ne renferment plus d'animaux", nous dit

Gamache, en nous les indiquant de la main; "avant la mort de la bonne

femme, j'avais ordinairement quatorze à quinze vaches; par défaut de

soins tout a fondu, depuis qu'elle n'y est plus pour veiller sur le

train. Je vois bien que je serai forcé de me marier une troisième fois.

Je pense, monsieur le curé, que si vous pouviez me trouver, à Québec,

une femme qui voudrait devenir madame Gamache, vous me rendriez service

et à elle aussi, peut-être". Je n'osai promettre que je m'occuperais de

l'affaire; je n'en avais point le temps, et d'ailleurs je n'avais aucun

espoir de trouver une personne qui voulût consentir à être maîtresse de

ce manoir, à condition d'y passer presque toute l'année dans un complet

isolement. Les absences du bourgeois étaient fréquentes; durant l'été,

il naviguait; en hiver, il courait les bois pour faire la chasse.

Sa seconde femme est morte pendant qu'il était dans la forêt, occupé à

tendre et à visiter des pièges. Quand il rentra à la maison, après une

absence de deux semaines, il ne trouva plus qu'un cadavre glacé et

raidi, auprès duquel se pressaient, exténués de faim et transis de

froid, ses deux petits enfants, âgés l'un de cinq et l'autre de six ans.

"Voilà comme on me trouvera quelque bon jour; chacun aura son tour.

Eh bien! puisqu'elle est morte, il faut l'enterrer". Ce fut la seule

remarque qu'il fit au chasseur qui l'accompagnait; il avait cependant

toujours témoigné à sa femme de la bonté et de l'affection.

Pendant les quelques heures que nous passâmes en ce lieu, nos préjugés

contre Gamâche se dissipèrent. Dans sa personne, les dehors étaient

rudes, mais le fond du coeur était bon. Il était le premier à rire des

moyens qu'il avait employés pour acquérir sa terrible renommée, et il

se félicitait de la sécurité qu'elle lui procurait dans son poste

périlleux. Nous pûmes recueillir de sa bouche quelques détails sur sa

vie et, en particulier, sur les espiègleries qui avaient rendu son nom

célèbre dans les quartiers d'alentour.

Opuscules · 第 3 / 23 题