OPUSCULES

1876

Dans les premiers jours de septembre, 1852, je m'embarquais sur la

_Doris_, afin de visiter, pour la première fois, les côtes désertes et

inhospitalières de l'île d'Anticosti. Peu élevée, bordée de récifs et

souvent couverte de brumes épaisses, cette terre est fort dangereuse

pour les bâtiments qui entrent dans le fleuve Saint-Laurent ou qui en

sortent. L'automne et le printemps, les vents soufflent avec une extrême

violence sur la mer voisine; aussi de nombreux naufrages ont rendu

tristement célèbre le nom de l'île d'Anticosti.

Autrefois, quand un vaisseau venait se briser à la côte, les hommes de

l'équipage, qui n'étaient pas engloutis par les flots, ou broyés par les

rochers, étaient condamnés à périr de faim et de froid, sans pouvoir

espérer de secours. Les sinistres de ce genre devenaient si fréquents et

si désastreux, à mesure que le commerce du pays s'étendait au dehors,

que la législature du Bas-Canada dut s'occuper de les prévenir, ou du

moins de venir en aide aux matelots naufragés. Depuis quinze à vingt

ans, deux, phares ont été bâtis sur la côte méridionale d'Anticosti, par

les soins du gouvernement provincial. Ils sont à trente lieues l'un de

l'autre; le premier s'élève sur la pointe est de l'île, et le second sur

la pointe du sud-ouest Ce sont des tours de soixante-dix à quatre-vingts

pieds de hauteur, couronnées par un fanal monstre, dont la lumière sert

à signaler aux navigateurs deux des points les plus dangereux de l'île.

Chacun de ces phares est à cinq ou six étages; l'appartement le plus

rapproché du fanal renferme l'huile et une partie des appareils qui font

tourner les réverbères. Dans les étages inférieurs sont déposés des

vivres, réservés pour les besoins des matelots et des voyageurs, que

quelque accident jetterait sur l'île. Deux autres dépôts ont été établis

pour la même fin, l'un, à la rivière Jupiter ou rivière aux Chaloupes, à

mi-chemin entre les deux phares, et l'autre à dix lieues au-dessus de la

pointe du sud-ouest, vers le fond de la baie de Gamache.

Le vapeur à hélice, la _Doris_, allait distribuer les provisions

d'huile, de lard et de farine, avant les gros temps de l'équinoxe; il

portait quelques membres du bureau de la Trinité, chargés de visiter les

établissements confiés à leur surveillance. Quoique ma mission fût d'un

ordre tout différent, j'avais obtenu la permission de prendre passage

à bord du même bâtiment, sur lequel messieurs les commissaires me

témoignaient la plus franche amitié.

Nous n'avions plus qu'une étape à visiter dans l'île, celle de la baie

de Gamache. J'avais hâte d'y arriver, car depuis nombre d'années le nom

du sieur Gamache retentissait à mes oreilles, sans que j'eusse trouvé

l'occasion de voir le personnage lui-même. Il n'est pas un pilote du

Saint-Laurent, pas un matelot canadien, qui ne connaisse Gamache de

réputation; de Québec à Gaspé, il n'est pas une paroisse où l'on ne

répète de merveilleuses histoires sur son compte. Dans les récits

populaires, il est représenté comme le beau idéal d'un forban, moitié

ogre et moitié loup-garou, qui jouit de l'amitié et de la protection

spéciale d'un démon familier. "On l'a vu debout sur un banc de sa

chaloupe, commander au diable d'apporter un plein bonnet de bon vent; un

instant après, la chaloupe de Gamache faisait vent arrière, les voiles

pleines, sur une mer unie comme une glace, tandis que, tout autour, les

autres embarcations dormaient sur l'eau, sur un calme plat. Pendant un

voyage qu'il fit à Rimouski, il donna un grand souper au démon, non pas

à un diablotin de seconde classe, mais au bourgeois lui-même. Seul avec

ses compagnons invisibles, il a massacré des équipages entiers et s'est

ainsi emparé de riches cargaisons. Vivement poursuivi par un bâtiment de

la compagnie des postes du Roi, il a disparu avec sa goëlette, au moment

où il allait être saisi, et l'on n'a plus aperçu qu'une flamme bleuâtre

dansant sur les eaux". Voilà la substance de bien des légendes que, le

soir à la lumière des étoiles, les matelots débitent sur le gaillard

d'avant, et qui se répètent, au coin du feu, dans les réunions du

village.

Sur ces récits merveilleux s'était élevée et avait grandi la réputation

du redoutable sorcier; aussi la plupart des voyageurs auraient-ils mieux

aimé escalader la citadelle de Québec que d'approcher, pendant la nuit,

de la maison de Gamache.

Ces contes avaient été accueillis même sur les navires anglais, qui,

dans la traversée entre la Grande-Bretagne et le Canada, sont forcés

de côtoyer l'île d'Anticosti. Un de mes compagnons de voyage, ancien

officier de la marine royale, en arrivant dans ce pays, il y a environ

quinze ans, fut tout étonné, lorsqu'il passa vis-à-vis de l'île

d'Anticosti, d'entendre les récits des matelots anglais sur le compte du

terrible Gamache. Les fables les plus merveilleuses étaient débitées par

un marchand juif, de Montréal, qui, pendant deux jours, fut dans des

transes continuelles, tant il craignait d'être mis à la broche et dévoré

à belles dents dans l'antre du polyphème d'Anticosti.

Opuscules · 第 2 / 23 题