_Considérations sur les Oxides & les Acides à plusieurs bases, & sur
la composition des matières végétales & animales._
NOUS avons examiné dans le chapitre cinquième & dans le chapitre
huitième quel étoit le résultat de la combustion & de l'oxygénation
des quatre substances combustibles simples, le phosphore, le soufre,
le carbone & l'hydrogène: nous avons fait voir dans le chapitre
dixième que les substances combustibles simples étoient susceptibles
de se combiner les unes avec les autres, pour former des corps
combustibles composés, & nous avons observé que les huiles en
général, principalement les huiles fixes des végétaux, appartenoient
à cette classe, & qu'elles étoient toutes composées d'hydrogène & de
carbone. Il me reste à traiter dans ce chapitre de l'oxygénation des
corps combustibles composés, à faire voir qu'il existe des acides &
des oxides à base double & triple, que la nature nous en fournit à
chaque pas des exemples, & que c'est principalement par ce genre de
combinaisons qu'elle est parvenue à former avec un aussi petit nombre
d'élémens ou de corps simples une aussi grande variété de résultats.
On avoit très-anciennement remarqué qu'en mêlant ensemble de l'acide
muriatique & de l'acide nitrique, il en résultoit un acide mixte qui
avoit des propriétés fort différentes de celles des deux acides dont
il étoit composé. Cet acide a été célébre par la propriété qu'il a
de dissoudre l'or, _le Roi des métaux_ dans le langage alchimique, &
c'est de-là que lui a été donnée la qualification brillante _d'eau
régale_. Cet acide mixte, comme l'a très-bien prouvé M. Berthollet,
a des propriétés particulières dépendantes de l'action combinée de
ses deux bases acidifiables, & nous avons cru par cette raison devoir
lui conserver un nom particulier. Celui d'acide nitro-muriatique nous
a paru le plus convenable, parce qu'il exprime la nature des deux
substances qui entrent dans sa composition.
Mais ce phénomène qui n'a été observé que pour l'acide nitro-muriatique
se présente continuellement dans le règne végétal: il est infiniment
rare d'y trouver un acide simple, c'est-à-dire qui ne soit composé que
d'une seule base acidifiable. Tous les acides de ce règne ont pour
base l'hydrogène & le carbone, quelquefois l'hydrogène, le carbone
& le phosphore, le tout combiné avec une proportion plus ou moins
considérable d'oxygène. Le règne végétal a également des oxides qui
sont formés des mêmes bases doubles & triples, mais moins oxygénées.
Les acides & oxides du règne animal sont encore plus composés; il
entre dans la combinaison de la plupart quatre bases acidifiables,
l'hydrogène, le carbone, le phosphore & l'azote.
Je ne m'étendrai pas beaucoup ici sur cette matière sur laquelle il n'y
a pas long-tems que je me suis formé des idées claires & méthodiques:
je la traiterai plus à fond dans des Mémoires que je prépare pour
l'Académie. La plus grande partie de mes expériences sont faites, mais
il est nécessaire que je les répète & que je les multiplie davantage,
afin de pouvoir donner des résultats exacts pour les quantités. Je me
contenterai en conséquence de faire une courte énumération des oxides
& acides végétaux & animaux, & de terminer cet article par quelques
réflexions sur la constitution végétale & animale.
Les oxides végétaux à deux bases sont le sucre, les différentes espèces
de gomme que nous avons réunies sous le nom générique de _muqueux_,
& l'amidon. Ces trois substances ont pour radical l'hydrogène & le
carbone combinés ensemble, de manière à ne former qu'une seule base,
& portés à l'état d'oxide par une portion d'oxygène; ils ne diffèrent
que par la proportion des principes qui composent la base. On peut
de l'état d'oxide les faire passer à celui d'acide en leur combinant
une nouvelle quantité d'oxygène, & on forme ainsi, suivant le degré
d'oxygénation & la proportion de l'hydrogène & du carbone, les
différens acides végétaux.
Il ne s'agiroit plus pour appliquer à la nomenclature des acides &
des oxides végétaux les principes que nous avons précédemment établis
pour les oxides & les acides minéraux, que de leur donner des noms
relatifs à la nature des deux substances qui composent leur base.
Les oxides & les acides végétaux seroient alors des oxides & des
acides hydro-carboneux: bien plus on auroit encore dans cette méthode
l'avantage de pouvoir indiquer sans périphrases quel est le principe
qui est en excès, comme M. Rouelle l'avoit imaginé pour les extraits
végétaux: il appeloit extracto-résineux celui où l'extrait dominoit, &
résino-extractif celui qui participoit davantage de la résine.
En partant des mêmes principes, & en variant les terminaisons pour
donner encore plus d'étendue à ce langage, on auroit pour désigner les
acides & les oxides végétaux, les dénominations suivantes:
Oxide hydro-carboneux.
Oxide hydro-carbonique.
Oxide carbone-hydreux.
Oxyde carbone-hydrique.
Acide hydro-carboneux.
Acide hydro-carbonique.
Acide hydro-carbonique oxygéné.
Acide carbone-hydreux.
Acide carbone-hydrique.
Acide carbone-hydrique oxygéné.
Il est probable que cette variété de langage sera suffisante pour
indiquer toutes les variétés que nous présente la nature, & qu'à
mesure que les acides végétaux seront bien connus, ils se rangeront
naturellement & pour ainsi dire d'eux-mêmes dans le cadre que nous
venons de présenter. Mais il s'en faut bien que nous soyons encore en
état de pouvoir faire une classification méthodique de ces substances:
nous savons quels sont les principes qui les composent, & il ne me
reste plus aucun doute à cet égard; mais les proportions sont encore
inconnues. Ce sont ces considérations qui nous ont déterminés à
conserver provisoirement les noms anciens; & maintenant encore que
je suis un peu plus avancé dans cette carrière que je ne l'étois à
l'époque où notre essai de nomenclature a paru, je me reprocherois de
tirer des conséquences trop décidées d'expériences qui ne sont pas
encore assez précises: mais en convenant que cette partie de la Chimie
reste en souffrance, je puis y ajouter l'espérance qu'elle sera bientôt
éclaircie.
Je me trouve encore plus impérieusement forcé de prendre le même parti
à l'égard des oxides & des acides à trois & quatre bases, dont le règne
animal présente un grand nombre d'exemples, & qui se rencontrent même
quelquefois dans le règne végétal. L'azote, par exemple, entre dans la
composition de l'acide prussique; il s'y trouve joint à l'hydrogène
& au carbone, pour former une base triple; il entre également, à ce
qu'on peut croire, dans l'acide gallique. Enfin presque tous les acides
animaux ont pour base l'azote, le phosphore, l'hydrogène & le carbone.
Une nomenclature qui entreprendroit d'exprimer à la fois ces quatre
bases, seroit méthodique sans doute; elle auroit l'avantage d'exprimer
des idées claires & déterminées: mais cette cumulation de substantifs &
d'adjectifs grecs & latins, dont les Chimistes même n'ont point encore
admis généralement l'usage, sembleroit présenter un langage barbare,
également difficile à retenir & à prononcer. La perfection d'ailleurs
de la science doit précéder celle du langage, & il s'en faut bien que
cette partie de la Chimie soit encore parvenue au point auquel elle
doit arriver un jour. Il est donc indispensable de conserver, au moins
pour un tems, les noms anciens pour les acides & oxides animaux. Nous
nous sommes seulement permis d'y faire quelques légères modifications;
par exemple, de terminer en _eux_ la dénomination de ceux dans lesquels
nous soupçonnons que le principe acidifiable est en excès, & de
terminer au contraire en _ique_ le nom de ceux dans lesquels nous avons
lieu de croire que l'oxygène est prédominant.
Les acides végétaux qu'on connoît jusqu'à présent, sont au nombre de
treize; savoir:
L'acide acét_eux_.
L'acide acét_ique_.
L'acide oxal_ique_.
L'acide tartar_eux_.
L'acide pyro-tartar_eux_.
L'acide citr_ique_.
L'acide mal_ique_.
L'acide pyro-muqu_eux_.
L'acide pyro-lign_eux_.
L'acide gall_ique_.
L'acide benzo_ïque_.
L'acide camphor_ique_.
L'acide succin_ique_.
Quoique tous ces acides soient, comme je l'ai dit, principalement
& presqu'uniquement composés d'hydrogène, de carbone & d'oxygène,
ils ne contiennent cependant, à proprement parler, ni eau, ni acide
carbonique, ni huile, mais seulement les principes propres à les
former. La force d'attraction qu'exercent réciproquement l'hydrogène,
le carbone & l'oxygène, est dans ces acides dans un état d'équilibre
qui ne peut exister qu'à la température dans laquelle nous vivons:
pour peu qu'on les échauffe au-delà du degré de l'eau bouillante,
l'équilibre est rompu; l'oxygène & l'hydrogène se réunissent pour
former de l'eau; une portion du carbone s'unit à l'hydrogène pour
produire de l'huile; il se forme aussi de l'acide carbonique par la
combinaison du carbone & de l'oxygène; enfin il se trouve presque
toujours une quantité excédente de charbon qui reste libre. C'est ce
que je me propose de développer un peu davantage dans le Chapitre
suivant.
Les oxides du règne animal sont encore moins connus que ceux du règne
végétal, & leur nombre même est encore indéterminé. La partie rouge
du sang, la lymphe, presque toutes les sécrétions sont de véritables
oxides; & c'est sous ce point de vue qu'il est important de les
étudier.
Quant aux acides animaux, le nombre de ceux qui sont connus se borne
actuellement à six; encore est-il probable que plusieurs de ces acides
rentrent les uns dans les autres, ou au moins ne diffèrent que d'une
manière peu sensible. Ces acides sont:
L'acide lactique.
L'acide saccho-lactique.
L'acide bombique.
L'acide formique.
L'acide sébacique.
L'acide prussique.
Je ne place pas l'acide phosphorique au rang des acides animaux, parce
qu'il appartient également aux trois règnes.
La connexion des principes qui constituent les acides & les oxides
animaux, n'est pas plus solide que celle des acides & des oxides
végétaux; un très-léger changement dans la température suffit pour
la troubler, & c'est ce que j'espère rendre plus sensible par les
observations que je vais rapporter dans le Chapitre suivant.