_De la combinaison des Substances combustibles les unes avec les
autres._
LES substances combustibles étant en général celles qui ont une
grande appétence pour l'oxygène, il en résulte qu'elles doivent avoir
de l'affinité entr'elles, qu'elles doivent tendre à se combiner les
unes avec les autres: _quæ sunt eadem uni tertio sunt eadem inter
se_; & c'est ce qu'on observe en effet. Presque tous les métaux, par
exemple, sont susceptibles de se combiner les uns avec les autres,
& il en résulte un ordre de composés qu'on nomme alliage dans les
usages de la société. Rien ne s'oppose à ce que nous adoptions cette
expression: ainsi nous dirons que la plupart des métaux s'allient les
uns avec les autres; que les alliages, comme toutes les combinaisons,
sont susceptibles d'un ou de plusieurs degrés de saturation: que les
substances métalliques dans cet état sont en général plus cassantes que
les métaux purs, sur-tout lorsque les métaux alliés diffèrent beaucoup
par leur degré de fusibilité; enfin nous ajouterons que c'est à cette
différence des degrés de fusibilité des métaux que sont dus une partie
des phénomènes particuliers que présentent les alliages, tels, par
exemple, que la propriété qu'ont quelques espèces de fer d'être cassans
à chaud. Ces fers doivent être considérés comme un alliage de fer pur,
métal presqu'infusible, avec une petite quantité d'un autre métal, quel
qu'il soit, qui se liquéfie à une chaleur beaucoup plus douce. Tant
qu'un alliage de cette espèce est froid, & que les deux métaux sont
dans l'état solide, il peut être malléable: mais si on le chauffe à un
degré suffisant pour liquéfier celui des deux métaux qui est le plus
fusible, les parties liquides interposées entre les solides doivent
rompre la solution de continuité, & le fer doit devenir cassant.
A l'égard des alliages du mercure avec les métaux, on a coutume de les
désigner sous le nom d'amalgame, & nous n'avons vu aucun inconvénient à
leur conserver cette dénomination.
Le soufre, le phosphore, le charbon sont également susceptibles de se
combiner avec les métaux; les combinaisons du soufre ont été en général
désignées sous le nom de pirites; les autres n'ont point été nommées,
ou du moins elles ont reçu des dénominations si modernes que rien ne
s'oppose à ce qu'elles soient changées.
Nous avons donné aux premières de ces combinaisons le nom de sulfures,
aux secondes celui de phosphures, enfin aux troisièmes celui de
carbures. Ainsi le soufre, le phosphore, le charbon oxygénés forment
des oxides ou des acides; mais lorsqu'ils entrent dans des combinaisons
sans s'être auparavant oxygénés, ils forment des sulfures, des
phosphures & des carbures. Nous étendrons même ces dénominations aux
combinaisons alkalines; ainsi nous désignerons sous le nom de sulfure
de potasse la combinaison du soufre avec la potasse ou alkali fixe
végétal, & sous le nom de sulfure d'ammoniaque la combinaison du soufre
avec l'alkali volatil ou ammoniaque.
L'hydrogène, cette substance éminemment combustible est aussi
susceptible de se combiner avec un grand nombre de substances
combustibles. Dans l'état de gaz il dissout le carbone, le soufre, le
phosphore & plusieurs métaux. Nous désignerons ces combinaisons sous
le nom de gaz hydrogène carboné, de gaz hydrogène sulfuré, de gaz
hydrogène phosphoré. Le second de ces gaz, le gaz hydrogène sulfuré est
celui que les chimistes ont désigné sous le nom de _gaz hépatique_, &
que M. Schéele a nommé _gaz puant du soufre_; c'est à lui que quelques
eaux minérales doivent leurs vertus; c'est aussi à son émanation que
les déjections animales doivent principalement leur odeur infecte.
A l'égard du gaz hydrogène phosphoré, il est remarquable par la
propriété qu'il a de s'enflammer spontanément lorsqu'il a le contact
de l'air ou mieux encore celui du gaz oxigène, comme l'a découvert M.
Gengembre. Ce gaz a l'odeur du poisson pourri, & il est probable qu'il
s'exhale en effet un véritable gaz hydrogène phosphoré de la chair
des poissons par la putréfaction.
Lorsque l'hydrogène & le carbone s'unissent ensemble sans que
l'hydrogène ait été porté à l'état de gaz par le calorique, il en
résulte une combinaison particulière connue sous le nom d'huile,
& cette huile est ou fixe ou volatile, suivant les proportions de
l'hydrogène & du carbone.
Il ne sera pas inutile d'observer ici qu'un des principaux caractères
qui distingue les huiles fixes retirées des végétaux par expression
d'avec les huiles volatiles ou essentielles, c'est que les premières
contiennent un excès de carbone qui s'en sépare lorsqu'on les échauffe
au-delà du degré de l'eau bouillante: les huiles volatiles au contraire
étant formées d'une plus juste proportion de carbone & d'hydrogène,
ne sont point susceptibles d'être décomposées à un degré de chaleur
supérieur à l'eau bouillante; les deux principes qui les constituent
demeurent unis; ils se combinent avec le calorique pour former un gaz,
& c'est dans cet état que ces huiles passent dans la distillation.
J'ai donné la preuve que les huiles étoient ainsi composées d'hydrogène
& de carbone dans un mémoire sur la combinaison de l'esprit de vin
& des huiles avec l'oxygène, imprimé dans le recueil de l'Académie,
année 1784, page 593. On y verra que les huiles fixes en brûlant
dans le gaz oxygène se convertissent en eau & en acide carbonique,
& qu'en appliquant le calcul à l'expérience, elles sont composées
de 21 parties d'hydrogène & de 79 parties de carbone. Peut-être les
substances huileuses solides, telles que la cire, contiennent-elles en
outre un peu d'oxigène auquel elles doivent leur état solide. Je suis
au surplus occupé dans ce moment d'expériences qui donneront un grand
développement à toute cette théorie.
C'est une question bien digne d'être examinée, de savoir si l'hydrogène
est susceptible de se combiner avec le soufre, le phosphore & même
avec les métaux dans l'état concret. Rien n'indique sans doute _à
priori_ que ces combinaisons soient impossibles; car puisque les corps
combustibles sont en général susceptibles de se combiner les uns avec
les autres, on ne voit pas pourquoi l'hydrogène feroit exception.
Mais en même-tems aucune expérience directe ne prouve encore ni la
possibilité ni l'impossibilité de cette union. Le fer & le zinc sont
de tous les métaux ceux dans lesquels on seroit le plus en droit de
soupçonner une combinaison d'hydrogène: mais en même-tems ces métaux
ont la propriété de décomposer l'eau; & comme dans les expériences
chimiques il est difficile de se débarrasser des derniers vestiges
d'humidité, il n'est pas facile de s'assurer si les petites portions
de gaz hydrogène qu'on obtient dans quelques expériences sur ces
métaux leur étoient combinées, ou bien si elles proviennent de la
décomposition de quelques molécules d'eau. Ce qu'il y a de certain,
c'est que plus on prend soin d'écarter l'eau de ce genre d'expérience,
plus la quantité de gaz hydrogène diminue, & qu'avec de très-grandes
précautions on parvient à n'en avoir que des quantités presque
insensibles.
Quoi qu'il en soit, que les corps combustibles, notamment le soufre,
le phosphore & les métaux, soient susceptibles ou non d'absorber de
l'hydrogène, on peut assurer au moins qu'il ne s'y combine qu'en
très-petite quantité; & que cette combinaison loin d'être essentielle
à leur constitution, ne peut être regardée que comme une addition
étrangère qui en altère la pureté. C'est au surplus à ceux qui ont
embrassé ce systême à prouver par des expériences décisives l'existence
de cet hydrogène, & jusqu'à présent ils n'ont donné que des conjectures
appuyées sur des suppositions.