Royat au XVIIIe siècle.--Nicolas de Champfort.--De la _jeune Indienne_ à
la Révolution.--_Guerre aux châteaux, paix aux chaumières._--Champfort
peint par Chateaubriand.
Or, je laisse à Legrand d’Aussy la vaste et plantureuse Limagne pour
monter à Royat, où, dit-il:
«On ne peut s’empêcher de plaindre ceux qui se sont dévoués à
l’habiter... Royat est renommé à Clermont pour ses fruits et ses
fontaines; mais il était difficile de donner à ce village un
emplacement plus horrible... C’est surtout dans la partie basse de la
gorge, dans celle qui est arrosée par le ruisseau de Fontanat, qu’on
éprouve cette sorte de pitié. Là, les maisons, dominées des deux côtés
par des massifs de basalte coupés à pic, sont comme dans un précipice.
Pour y voir le ciel, il faut lever la tête, et porter les yeux au
zénith... Au milieu de toutes ces horreurs...»
Sans doute, le ci-devant d’Aussy voyageait seul, et il ne revenait pas
des tropiques. Sans quoi, il eût apprécié différemment la retraite
d’ombre, de fraîcheur et de mystère qui s’offre, par le ravin de la
Tiretaine, à quelques minutes de l’élégante ville d’eaux, à quelque
demi-heure des sources de Fontanat. Par là, était l’auberge savoureuse
et discrète où venait expirer la vague épuisée des musiques du casino.
On n’y entendait guère parler de «tirage à cinq» ni de résultats du
traitement et du régime. Il n’y montait que des amateurs de bonne chère
assurés d’y trouver une cuisine loyale. Il n’y séjournait que des
artistes épris du site, et fuyant la contrainte des hôtels mondains.
C’était aussi un calme refuge d’intimité et de rêve... D’ailleurs,
l’endroit avait été fréquenté d’amants illustres, d’un général qui
bouleversa l’opinion française, et qui finit par un coup de revolver, en
terre d’exil, sur la tombe où l’avait précédé sa compagne inoubliée...
Qui se les rappelle aujourd’hui, hormis quelque familier de la brusque
et courte poussée prétorienne achevée en fait divers, à la rubrique des
accidents du cœur.
Si le Moi est haïssable, ce serait surtout en matière de sentiment et de
volupté où, finalement, les histoires de chacun ne diffèrent guère de
celles du voisin, tous croyant la leur unique et supérieure. Aussi,
n’ai-je nul désir de m’attendrir aux remembrances d’adolescence ou
d’arrière-saison: «La vie de l’homme est misérablement courte» d’autant
qu’elle ne compte pas depuis la naissance, mais seulement, en vérité,
depuis que le cœur est ébranlé par l’amour! Mieux vaut ne pas gaspiller
le temps à se souvenir. La plus heureuse mémoire, comme le meilleur vin,
dépose, et de la lie est au fond... et puis:
... tous les êtres aimés
Sont des vases de fiel qu’on boit les yeux fermés.
a écrit Baudelaire.
Ici, il est aisé de se défendre contre l’obsession du passé. Ce n’est
pas une terre hantée de rêveries et de caprices; l’air n’y est pas
chargé de romanesque; ce n’est pas une province qui fournisse de suaves
ou farouches exemples d’aventures tendres ou sensuelles. L’Auvergne est
rude et chaste. La femme n’y occupe qu’une place discrète, retirée,
matrimoniale. C’est Champfort, originaire des environs de Clermont, qui,
dans ses maximes corrosives, a écrit: «L’amour tel qu’il existe dans la
société n’est que l’échange de deux fantaisies et le contact de deux
épidermes.» Encore, l’intérêt supprime-t-il souvent la fantaisie. Pas
plus que dans Pascal, nous ne trouverons aux pensées de Champfort, d’une
_âpreté dévorante_, des motifs d’exaltation mondaine. Enfant naturel
(1741-1794), comme J. Delille, il eut tôt fait, dès la fin du collège,
d’ajouter: de Champfort à son pauvre de Nicolas. (Il attachait beaucoup
d’importance au nom.)
Un jour, le marquis de Créqui lui disait:
--Mais, monsieur de Champfort, il me semble qu’aujourd’hui un homme
d’esprit est égal de tout le monde, et que le nom n’y fait rien.
--Vous en parlez bien à votre aise, monsieur le Marquis, répliqua
Champfort, mais supposez qu’au lieu de vous appeler monsieur de
Créqui, vous vous appeliez monsieur Criquet, entrez dans un salon et
vous verrez si l’effet sera le même.
Il eut une jeunesse précoce, orageuse et triomphale.
«Enfant de l’amour, beau comme lui, plein de feu, de gaieté, impétueux
et malin, studieux et espiègle», tel le peignait un de ses camarades.
Précepteur, il jette le trouble dans les deux maisons où il devait
enseigner la vertu. En 1764, la Comédie-Française lui jouait un acte en
vers, _La jeune Indienne_, «_un ouvrage d’enfant, dans lequel il y a de
la facilité et du sentiment_», disait Grimm. On s’étonne, de nos jours,
des efforts des artistes pour approcher la nature: la jeune actrice qui
faisait l’Indienne[47] en habit de sauvage, en longue chevelure,
portait, en guise de robe, une peau _de taffetas tigré_.
[47] Sainte-Beuve, Champfort, _Causeries du lundi_.
Le public demeura froid. Le public?
--Combien faut-il de sots pour faire un public? demandait le poète
mécontent.
* * * * *
Il s’exerce en divers genres, il produit des épîtres couronnées par
l’Académie, il a des ballets à la Cour, une autre pièce, _le Marchand de
Smyrne_. Il est heureux, plein d’espoirs avec des avantages réels et
positifs: «Je vis, depuis trois mois, sous la baguette de la Fée
bienfaisante.» Une tragédie, _Mustapha et Zéangir_, lui vaut faveurs et
pensions royales. Fêté, logé, renté, académicien sollicité de toutes
parts, on pourrait le croire satisfait? Or, sa pensée a tourné au
sombre. Il n’est pas dupe des apparences. Il est resté Auvergnat, sous
son masque léger des salons. A vingt ans, il a dégrafé le collet d’abbé,
pour aller aux plaisirs et aux vanités du siècle. Et voici qu’il se
lamente sur le néant d’une existence factice. Les encouragements de
Voltaire, le suffrage de Mlle de Lespinasse, les applaudissements de
Marie-Antoinette, «quatre amies, qui l’aiment chacune d’elles comme
quatre, mesdames de Grammont, de Rancé, d’Amblimont, la Comtesse de
Choiseul,» le Secrétariat des Commandements du prince de Condé, et
d’être logé par M. de Vandreuil, et l’Académie à quarante ans,--tout
cela n’a pas comblé Champfort. L’amertume s’est amassée en lui.
Sainte-Beuve en accuse la stérilité d’un talent qui n’était pas au
niveau de son intelligence et de son esprit, une fatigue prématurée, la
nécessité de faire figure dans ce monde «qui lui était à la fois
insupportable et nécessaire». Mais que de traits communs aussi avec tant
de nos grands hommes d’Auvergne, avec la foule de nos émigrants.
N’est-ce pas de son origine montagnarde qu’il tenait cet instinct de
solitude que n’avait point étouffé le succès de paraître et de briller?
D’une âpreté foncière accrue avec le sérieux de l’âge, il se révoltait
de la tendance que l’on avait à le considérer comme un amuseur de luxe.
Aussi de quelle encre virulente il protestait:
J’ai toujours été choqué de la ridicule et insolente opinion répandue
presque partout qu’un homme de lettres qui a quatre ou cinq mille
livres de rente est à l’apogée de la fortune. Arrivé à peu près à ce
terme, j’ai senti que j’avais assez d’aisance pour vivre solitaire, et
mon goût m’y portait naturellement. Mais comme le hasard a fait que ma
société est recherchée par plusieurs personnes d’une fortune beaucoup
plus considérable, il est arrivé que mon aisance est devenue une
véritable détresse, par une suite de devoirs que m’imposait la
fréquentation d’un monde que je n’avais pas recherché. Je me suis
trouvé dans la nécessité absolue ou de faire de la littérature un
métier pour suppléer à ce qui me manquait du côté de la fortune, ou de
solliciter des grâces, ou, enfin, de m’enrichir tout d’un coup par une
retraite subite. Les deux premiers partis ne me convenaient pas; j’ai
pris intrépidement le dernier. On a beaucoup crié, on m’a trouvé
bizarre, extraordinaire. Sottises que toutes ces clameurs! Vous savez
que j’excelle à traduire la pensée de mon prochain. Tout ce qu’on a
dit à ce sujet voulait dire: «Quoi, n’est-il pas suffisamment payé, de
ses peines et de ses courses par l’honneur de nous fréquenter, par le
plaisir de nous amuser, par l’agrément d’être traité par nous comme ne
l’est aucun homme de lettres?»
A cela je réponds:
«J’ai quarante ans. De ces petits triomphes de vanité dont les gens de
lettres sont épris, j’en ai par-dessus la tête. Puisque, de votre
aveu, je n’ai presque rien à prétendre, trouvez bon que je me
retire...»
Mais cette indépendance matérielle allait lui être ravie. La Révolution
avance, et Champfort va au-devant. Ses pensions sont englouties.
Spectateur de sang-froid, il a des formules saisissantes: _Guerre aux
Châteaux, paix aux chaumières._ Il traduisait la devise révolutionnaire:
Fraternité ou la mort par: _Sois mon frère ou je te tue._
Il jugeait les violences de la Terreur avec la foi et désinvolture:
«_On ne nettoie pas les écuries d’Augias avec un plumeau._»
Il demandait à Marmontel:
«_Voulez-vous donc que l’on vous fasse des révolutions à l’eau de
rose?_»
Il était avec _le peuple neuf_ contre l’ancienne société. Mme Roland le
protégeait, friande de cet esprit qui faisait «chose très rare, rire et
penser tout à la fois». Grâce à elle, il devint conservateur de la
Bibliothèque nationale. Il avait donné à Sieyès le titre et le début de
la brochure: _Qu’est-ce que le Tiers État? Tout. Qu’a-t-il? Rien._ Pour
Mirabeau, il était l’ami le plus inspirateur, «la tête la plus
électrique» qu’il eût jamais connue. Champfort préparait au tribun le
discours contre les académiciens,--lui, qui avait été l’homme d’académie
par excellence, qui s’était enorgueilli de ses prix, d’abord, et avait
tout fait pour y entrer. Son ardeur révolutionnaire, qui n’hésita qu’au
fort de 93, et lui faisait condamner tant d’hommes, La Fayette, Barnave,
qui n’avaient pas suivi jusqu’au bout le mouvement,--sa fougue, sa
sincérité étonnaient Chateaubriand:
«Champfort était d’une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé,
d’une figure pâle, d’un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et
couvert dans le repos, lançait l’éclair quand il venait à s’animer.
Ses narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l’expression de
la sensibilité et de l’énergie. Sa voix était flexible, ses
modulations suivaient les mouvements de son âme; mais, dans les
derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l’aspérité,
et on y démêlait l’accent agité et impérieux des factions. Je me suis
toujours étonné qu’un homme qui avait tant de connaissance des hommes,
ait pu épouser si chaudement une cause quelconque.»
Cependant, tant de gages fournis aux maîtres successifs de l’heure, ne
devaient pas sauver de la suspicion démagogique le ci-devant poète de la
_Jeune Indienne_, naguère encore secrétaire de Mme Élisabeth. Arrêté,
relâché, menacé à nouveau, il tente de se faire sauter la cervelle;
l’œil crevé seulement, il se taillade le cou, la poitrine, les jarrets,
d’un rasoir qui ne l’achève pas. Il guérissait, lorsqu’il mourut de
quelque imprudence de son médecin, dit-on, à cinquante-trois ans, le 13
avril 1794.
* * * * *
Ainsi finissaient, dans l’écroulement de la vieille France, les
paisibles projets de retraite de l’homme de lettres «qui en avait eu
par-dessus la tête» de la vie de ruelle et de cour. Pas plus que Pascal,
il me semble s’être souvenu beaucoup de l’Auvergne où il n’avait fait
que naître,--enfant du hasard. Avec Champfort, nous voici revenus à
Paris, et rue de Richelieu, dans ce cabinet ensanglanté de la
Bibliothèque Nationale. Et Richelieu, c’est Rueil, d’où nous sommes
partis avec Pascal, de la demeure fameuse du Cardinal; Rueil où nous ne
pouvons entrer sans la hantise de l’écrivain des _Pensées_; c’est lui,
plus que Bonaparte, que je revois sur ce pont de Neuilly où il faillit
être précipité à la Seine, avec son carrosse; l’accident de Neuilly, où
se fit la révélation brûlante par quoi s’exalta son génie.