De Malmaison à la Limagne.--Jacques Delille, d’Aigueperse.--Pierre de
Nolhac.--Les voyages du citoyen Legrand.--L’individu expliqué par le
pays.
Pascal, Napoléon, le Puy-de-Dôme, le Mont Valérien, Clermont-Ferrand et
Rueil, ce n’est point de ma faute si les distances s’abolissent et si de
tels rapprochements s’opèrent... Détournés des âpres sommets, nos
regards vont errer sur la riche et fruiteuse Limagne... Quel sera notre
guide? Jacques Delille, d’Aigueperse, qui avait déjà vu naître le
chancelier de l’Hôpital; Jacques Delille dont la mère eut parmi ses
aïeules une l’Hôpital et une Pascal; Jacques Delille, l’un des hôtes les
plus brillants de la Malmaison, et qui en versifiait le _Ruisseau_ avant
la Révolution:
Parmi les jeux que pour vous on apprête,
Permettez, belle Eglé, que le dieu du ruisseau
Qui, charmé de baigner votre heureuse retraite,
Vous voit rêver souvent au doux bruit de son eau,
Vienne s’unir à cette aimable fête:
C’est à vous que je dois le destin le plus beau.
Mes ondes, avant vous, faibles, déshonorées,
Sur un limon fangeux se traînaient, ignorées:
C’est vous de qui les soins, par des trésors nouveaux,
Ont augmenté les trésors de ma source,
C’est vous qui, dans leur course,
Sans les gêner, avez guidé mes eaux.
La postérité n’a pas ratifié les suffrages enthousiastes de Voltaire,
qui poussait J. Delille à l’Académie où il fut élu à trente-quatre ans:
mais le Roi le trouva trop jeune; il fallut un second vote, en 1780. Le
_dupeur d’oreilles_,--comme il fut surnommé pour son habileté à séduire
ses contemporains par les récitations qu’il faisait de ses vers,--n’a
plus guère de lecteurs.
Sa manière froidement descriptive apparaît comme le plus vain des
exercices prosodiques. Cependant, par un jour où nous traversons
l’heureuse contrée d’où Jacques Delille s’élança pour une carrière si
retentissante, nous devons lui tenir compte, dans la disgrâce actuelle
de l’opinion, de ce que ni la gloire, ni la fortune, ni la faveur de la
mode et des grands ne lui firent oublier les vieux parents demeurés au
pays, ni le cher paysage de son enfance:
O champ de la Limagne! ô fortuné séjour!
Hélas! j’y revolais après vingt ans d’absence;
A peine, le Mont d’Or, levant son front immense,
Dans un lointain obscur apparut à mes yeux,
Tout mon cœur tressaillit; et la beauté des lieux
Et les riches coteaux, et la plaine riante,
Mes yeux ne voyaient rien; mon âme impatiente,
Des rapides coursiers accusant la lenteur,
Appelait, implorait ce lieu cher à mon cœur.
Je le vis, je sentis une joie inconnue.
J’allais, j’errais. Partout où je portais la vue,
En foule, s’élevaient des souvenirs charmants.
Voici l’arbre, témoin de mes amusements;
C’est ici que Zéphir de sa jalouse haleine
Effaçait mes palais dessinés sur l’arène;
C’est là que le caillou, lancé dans le ruisseau,
Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau.
Un rien m’intéressait; mais avec quelle ivresse
J’embrassais, je baignais de larmes de tendresse,
Le vieillard qui, jadis, guida mes pas tremblants,
La femme dont le lait nourrit mes premiers ans
Et le sage pasteur qui forma notre enfance!
Souvent je m’écriais: Témoins de ma naissance,
Témoins de mes beaux jours, de mes premiers désirs,
Beaux lieux, qu’avez-vous fait de mes premiers plaisirs.
Avec plus de sincérité et de charme,--de nos jours, M. Pierre de Nolhac
marque sa tendresse filiale aux mêmes horizons. Conservateur des
magnificences de Versailles, historien de Marie-Antoinette, l’auteur des
poèmes _de France et d’Italie_ consacre de fidèles _Juvenilia_ à
l’Auvergne:
Au soleil du Midi, j’ai vu les Pyrénées,
Emprisonnées l’hiver dans leurs cirques neigeux,
Et les Alpes, d’argent lumineux couronnées,
De leurs dents de cristal déchiqueter les cieux;
Mais je t’ai mieux aimée en ton lit de bruyères,
Auvergne, avec tes puys aux contours moins sévères,
Et tes horizons faits pour le repos des yeux.
Je veux glorifier ton Sancy, qu’à l’aurore
Enroulent en passant les nuages houleux.
Tes cascades, tes rocs, tes châteaux, ton Mont-Dore,
Que Juin tardif éveille en ses vallons frileux;
Tant de petits hameaux nommés de noms celtiques
Et, dans le cercle étroit des prismes basaltiques,
Tes cratères muets où dorment les lacs bleus.
J’ai marché dans ta lave et dans tes pouzzolanes
Des vignes de Limagne aux forêts du Cantal:
J’ai compté les piliers de tes cryptes romanes
D’où partit la croisade et d’où sortit Pascal.
L’histoire glorieuse où j’ai suivi ta trace,
Dans le cœur ferme et sûr des hommes de ta race
A mis comme un orgueil l’amour du lieu natal.
Ton peuple, fier encor de ses labeurs rustiques,
Il sait confusément que ton sol enchanté
A jailli le premier des océans antiques
Et que le feu cruel a servi ta beauté:
Et maintenant parés de leurs grâces nouvelles,
Tes soixante volcans, comme autant de mamelles,
Symbolisent ta force et ta fécondité.
O Terre, où chaque pli cache une cicatrice,
Où chaque mont fleuri parle de jours d’effroi,
Je suis venu vers toi comme à l’inspiratrice;
Ce qui t’aime en mon âme est le meilleur de moi;
En retour, donne-moi l’oubli dont tu disposes,
L’exemple et le conseil de tes horizons roses:
Fais que mon cœur troublé s’apaise comme toi...
De ses attraits de toutes sortes, la Limagne possède d’autres
témoignages, moins suspects que ceux de ses enfants poètes--qui eussent
célébré pareillement quelqu’autre berceau de leur naissance,--comme ils
ont glorifié de tout leur effort des sites plus fameux de l’art et de
l’histoire... La Limagne a conquis le citoyen Legrand, moins tendre à
l’ordinaire. Il est d’Amiens, M. Legrand d’Aussy, élève des Jésuites,
puis professeur, dans leur ordre, jusqu’à la suppression de la
Compagnie. Épris de vieux langage, il recueille ou traduit des
_Fabliaux_ et Contes des XIIe et XIIIe siècles. Puis, il s’avise--cela
n’a pas vraiment changé--qu’il paraît beaucoup de livres de voyages «de
Suisse, d’Angleterre, d’Italie, de tous les États du monde, enfin! et
jamais de voyages de France.» M. Legrand d’Aussy n’avait, d’abord,
d’autre dessein que d’aller voir son frère, qui habitait passagèrement
Clermont. La visite de 1787 se prolongea en voyage, renouvelé en 1788.
D’où le Voyage en 3 volumes du citoyen Legrand: _Dans la ci-devant haute
et basse Auvergne_, paru l’an III de la République Française. Après
quoi, il sera nommé, en 1835, conservateur des manuscrits français à la
Bibliothèque Nationale. Enfin, M. Legrand d’Aussy mourra membre de
l’Institut.
Pour le citoyen Legrand, l’amour de la Limagne, c’est le coup de foudre.
Il n’y va pas par quatre chemins, en Auvergne, mais par un seul:
«L’Auvergne, selon ceux de ses divers cantons que parcourra d’abord un
voyageur, sera pour lui ou une contrée hideuse, ou un pays magnifique.
Y entre-t-il par l’est, par l’ouest ou par le sud, il ne la voit que
montueuse, âpre et sauvage; il hâte ses pas pour en sortir et n’y
pénètre qu’en plaignant ceux qui l’habitent. Vient-il de Paris ou du
département de l’Allier: tout change; il admire, il envie; c’est la
ci-devant Limagne qu’elle lui présente, cette Limagne, l’un des plus
fertiles, ainsi que l’un des plus agréables cantons de la République
et dont jusqu’ici je ne t’ai encore parlé qu’en ajoutant un éloge.»
Le citoyen Legrand rappelle que, déjà, au IVe siècle, Sidoine
Apollinaire disait de cette contrée que sa beauté donnait au voyageur le
dégoût de sa patrie: _quod hujus modi est ut semel visum advenis multis
patriæ oblivionem sæpe persuadeat_. Grégoire de Tours a noté les regrets
du Roi Childebert, contrarié par le brouillard qui l’empêchait de jouir
du spectacle agréable qu’il se flattait d’y voir: _dicere enim erat
solitus rex velim unquam Arvernans lemanem, que tantâ jucunditatis
gratiâ refulgere diditur oculis Cernere_. Le concitoyen voyageur ne se
lasse pas d’admirer. Comme Argus, il eût voulu être tout œil. Son
enthousiasme résistait malgré la déconvenue qu’il subit à Clermont, où
son opinion se rencontre avec celle de Fléchier pour trouver la ville
lugubre et sombre. Ce n’est qu’une première impression, contre laquelle
il se hâte de réagir:
«Dans ces maisons noires, tu trouverais une excellente société... Dans
cette ville dont l’extérieur est rebutant, tu verrais trois promenades
publiques qui, malgré leur peu d’étendue, offrent, vers différents
points de la Limagne et des montagnes, une perspective délicieuse.»
La Limagne a conquis à l’Auvergne un ami passionné. Il ne veut pas que,
malgré les apparences, l’Auvergne soit la Boétie de la France, et il
n’admet pas que la nature marâtre puisse l’avoir condamnée comme
d’autres penchent à le croire, à ne produire que des maçons, des
chaudronniers, des tailleurs de pierre. Ainsi, d’Ormesson
«a peint les habitants de la Haute-Auvergne comme _vifs_ et
_industrieux_, tandis que, selon lui, ceux de Limagne sont _pesants_,
grossiers, et _sans industrie_... Cependant... Je vois que la partie
des montagnes, quoique douée par la nature _d’esprit_ et _de
vivacité_, c’est-à-dire de génie et d’imagination, n’a pourtant à
revendiquer dans ce nombre que de Belloi pour Saint-Flour, Boissi pour
Vic, Mainard pour Aurillac; et que tous les autres appartiennent à
cette Limagne où les esprits sont, dit-on, _pesants_ et _grossiers_; à
cette Limagne qui n’est qu’une faible partie de la contrée. C’est à
celle-ci que la littérature et les sciences doivent: Domat, l’Hôpital,
Thomas, Pascal, Sirmont, Champfort, Girard, et, parmi les auteurs
vivants, le ci-devant abbé de Lille. Mais j’observe, en même temps,
que dans le nombre des personnages dont je viens de citer les noms, il
n’y a pas un seul artiste; j’observe qu’excepté Domat, qui passa une
partie de sa vie en Auvergne tous l’ont quittée fort jeunes, et ont
toujours demeuré loin d’elle.»
Une autre observation curieuse est formulée:
«C’est que, si l’Auvergne est, de toutes les anciennes provinces de
France, celle qui a produit le moins d’artistes, c’est de toutes aussi
celle qui a donné au royaume le plus de chanceliers. Témoin:
Saint-Bonnet, référendaire sous Sigebert III, roi d’Austrasie;
Gerbert, chancelier de France, sous Hugues Capet; Pierre Flotte et
Aycelin de Montaigut, sous Philippe-le-Bel; Rodier, sous
Charles-le-Bel; de Vissac et Guillaume Flotte, sous Philippe de
Valois; Aycelin de Montaigut, sous le roi Jean; Giac, sous Charles VI;
du Prat et du Bourg, sous François Ier; L’Hôpital, sous François II et
Charles IX; enfin, du Vair et Marillac, sous Louis XIII...»
Enfin, Legrand d’Aussy explique l’individu par le pays:
«L’Auvergnat ayant, par la nature de sa constitution, des fibres peu
irritables et devant avoir, par conséquent, peu de sensations, il est
naturellement froid et sérieux. Pour le tirer de cet état
d’engourdissement et d’apathie, il lui faut des émotions fortes; aussi
ne connaît-il ni tous ces divertissements gais, ni tous ces jeux et
amusements divers qu’ont imaginés ou adoptés nos départements dont les
habitants sont renommés par la pétulance ou la vivacité de leur
caractère. Tout cela serait insipide pour lui. Mais, quand il est ému
il l’est plus profondément, plus longuement qu’eux; et presque
toujours son affection dégénère en passion violente. Habituellement
froid et triste, mais sujet à des orages terribles, on dirait que les
qualités de son ciel sont devenues les siennes.»
Pascal est ainsi comme un sommet orageux, tout retentissant de la foudre
et sillonné d’éclairs!