LE GRILLON

J’ai pour hôte un grillon à peau parcheminée

Et flétrie, à la voix fêlée,--un grillon vieux,

Qui, tout l’hiver, durant les longs soirs pluvieux,

Tient en éveil l’écho de notre cheminée.

Ce vieillard, qui, peut-être, a connu nos aïeux,

Est d’humeur casanière, et vit en cénobite,

Laissant à peine, au fond du trou noir qu’il habite,

Luire l’émail blafard et poli de ses yeux.

Il boitille en marchant, et n’a plus qu’une antenne,

Une sorte de poil qui, sur son front chenu,

Tremble ainsi qu’un plumet minuscule et ténu;

--Quand il chante, sa voix paraît toujours lointaine.

Paraît toujours lointaine et venir du passé...

Et, dans ces chants voilés, tristes comme des plaintes,

Il ne sait évoquer que des choses éteintes,

Des êtres qui depuis longtemps ont trépassé.

Il évoque, sous le rayonnement des lampes

De jadis,--qui ne se rallumeront jamais,

Le tranquille sommeil des aïeuls que j’aimais,

Et leurs beaux cheveux blancs flottant le long des tempes.

Il dit, le vieux grillon, de son timbre brisé,

La mère qui m’aima du seul amour qui dure,

Et dont la mort m’a fait une telle blessure

Que mon cœur n’en sera jamais cicatrisé.

Et je revois le bon sourire de ses lèvres,

Et je songe que les amantes et les sœurs

N’ont pas les tendres bras caressants et berceurs,

Dont elle enveloppait mes douleurs et mes fièvres.

C’est ainsi que, mélancolique évocateur!

Le grillon dit les chers disparus qu’il regrette,

Tandis que son antenne unique,--son aigrette,

Se dresse sur son front de toute sa hauteur.

Par instants, il se penche au bord de la lézarde

Où son timbre enroué sonne, toujours lointain,

Et, jusque sur le mur, que la fumée a teint

De bistre fauve et d’or rougeâtre, se hasarde.

J’écoute ce grillon, chantre des longs hivers,

Et qui, poète et vieux comme moi, me ressemble:

Voilà plus de trente ans que nous vivons ensemble,

Lui, chantant ses chansons, et moi, faisant des vers.

Au cœur de l'Auvergne · 第 42 / 77 题