Mon père est mort, j’atteins mon cinquantième hiver;
Mais je garde très frais, dans ma vieille mémoire,
Le souvenir de ce ruisseau, vivante moire,
Qui frissonne et bruit au fond du vallon vert.
Pour vous, qui fûtes bon et qui m’êtes si cher,
O mon père, le Christ vous reçut dans sa Gloire;
Et, comme, ainsi que vous, j’ai le bonheur de croire
A l’immortalité de l’âme et de la chair,
Mon rêve, c’est d’aller, un jour, bientôt, peut-être,
Vous retrouver là-haut, auprès du divin Maître,
Et de recommencer, comme au bon temps jadis,
(Dieu qui peut tout, peut bien nous permettre ces choses)
Nos pêches aux goujons dorés, aux truites roses,
Dans quelque merveilleux ruisseau du Paradis.
L’attendrissement a imprégné le poète; le chasseur a mis bas les armes,
il ne s’agit plus que de pêche innocente sans crainte de procès verbal.
* * * * *
Le pays et les gens me faisaient fête. Le village s’animait du
va-et-vient de mes hôtes et de mes visiteurs.
Vermenouze était choyé.
Comme pour _Flour de Brousso_, les amis et voisins du poète avaient fait
leur devoir, assuré la publication d’_En plein Vent_[46]. Ç’avait été un
gros succès littéraire. Vermenouze n’était pas indifférent aux louanges
qu’il recevait des maîtres à qui il avait fait le service de son livre.
[46] _En plein vent_ (P.-V. Stock, éditeur).
Mais les étés peuvent se prolonger jusqu’à la Saint-Martin: ils ont une
fin. Notre Lintilhac ne venait plus faire sa pleine eau dans la Cère, en
suspendant «sa moumoute»,--sa perruque--à quelque branche. Les camarades
avaient repris le train pour la capitale. On s’installait pour les
quartiers d’hiver--lorsqu’un soir, Vermenouze m’arriva tout défait: il
quittait Aurillac--et moi, je m’embarquais pour l’Indochine.
* * * * *
Ce furent les années (1901-1904) où il composa _Mon Auvergne_. Il me
montra le manuscrit avec gêne, j’y allais tout franc comme d’habitude.
Son recueil manquait un peu de l’unité qui liait ses précédents
ouvrages, patois ou français. Je remarquais surtout les professions de
foi trop fréquentes, et banales, qui intervenaient à tout propos. Je
trouvais Vermenouze irréductible. Des influences confessionnelles
l’avaient encerclé. Cependant _Mon Auvergne_, sous la réserve des
critiques précédentes, montre un Vermenouze d’inspiration élargie et
d’envolée plus haute. L’homme vieilli s’est attendri. Dans sa maison
natale, entre les siens,--sa mère vivait encore,--il est touché d’une
grâce exquise. Il sort moins, craignant de laisser trop seule et
inquiète la vieille femme chérie. Il ne chasse et ne pêche plus guère
qu’autour de chez lui. Il tisonne, sous la vaste cheminée familiale; sa
foi devient plus exigeante. Il m’écrit, au sujet d’un roman projeté en
collaboration sur les émigrants cantaliens en Espagne:
Je me mets à votre disposition pour vous fournir tous les
renseignements et documents qu’il sera en mon pouvoir de me procurer.
Il est même possible que j’écrive quelque chapitre du livre, _pourvu
que la morale et la religion chrétienne_ y soient partout respectées!
Ainsi, pour lui, un livre n’est plus un livre, mais une manifestation
religieuse et politique. Il mêle la poésie et «les inventaires»; je
n’insiste pas. Jouissons seulement des beautés du livre en soi,--sous la
typographie fâcheuse et le puéril _ex libris_ de la _Revue des Poètes_:
Il n’est pas de poète régionaliste qui ait chanté d’une voix plus douce
les horizons intimes; sa langue s’est assouplie, comme sa rudesse s’est
apaisée:
_Ma Mère_
Notre logis, sous sa glycine et son tilleul,
Égayait les prés verts de sa blancheur riante,
Mais la mort vint, qui prit l’aïeule, puis l’aïeul,
Et qui bientôt courba, douloureuse et priante,
L’épouse veuve sur un troisième linceul.
Et dans cette maison, où mène une humble sente,
Ma mère pour toujours s’enferme, vieillissante,
Avec le souvenir de ses morts, seule à seul.
Maintenant, elle, aussi, vers Dieu s’en est allée...
Mais quand ma lèvre, après que j’ai prié, le soir,
Touche les pieds du Christ en bois vétuste et noir,
A la place où son âme un jour s’est exhalée,
C’est un peu d’elle encor que j’embrasse à genoux,
Sur ce Christ qu’ont baisé tous les morts de chez nous.
En fait, ce n’est que par le ton que _Mon Auvergne_ diffère d’_En plein
Vent_, dont elle répète le plus souvent le thème limité au décor
familier, aux scènes du foyer, aux courses dans la montagne, aux
pittoresques émigrants.
Mais aux sonnets rigides, parfois d’un réalisme quelque peu pictural, a
succédé une poésie, plus affective et repliée, où le sentiment l’emporte
sur l’impression, alors que la forme elle-même s’assouplit et se nuance
davantage.