Il était nuit, il faisait froid: c’était vers Noël;--mais par bonheur
nous avions du bois sec à la maison.--Mon aïeul, assis sur sa grande
chaise,--sommeillait les pieds sur la pierre du foyer,--et n’écoutait
plus mon père qui, tout haut,--à la lumière de _lun_ nous lisait le
journal.--Tout à coup, nous entendons au milieu du vacarme--que
faisait un vilain vent noir et sauvage,--nous entendons, sur le pavé,
dehors, un bruit de sabots.--En même temps: pan, pan! quelqu’un heurte
deux fois.
Mon père se leva, s’approcha de la porte--et cria: Qui êtes-vous? de
sa plus forte voix.--Alors, une autre voix répondit: C’est moi,--Jean
Pel, et ouvrez-moi, car il neige;--même si vous aviez du bon vin, j’en
boirais bien une _pauque_.--Mon père reconnut Jean Pel à sa voix
rauque,--et sans se faire prier, tira le verrou:--Allons Jean Pel,
dit-il, venez prendre un bouillon;--mais quant au vin, vous le savez,
il vous rend trop tapageur;--et vous n’en aurez pas chez moi: le vin
vous est contraire.
En même temps, tout blanc de neige, maître Jean Pel--entra en secouant
sa veste et son chapeau.--C’était un vieux qui faisait métier de
museteur.--Il ôta ses sabots, s’approcha de la lumière--et nous
autres, les enfants, nous vîmes, étonnés,--un colosse d’homme avec
deux verrues sur le nez,--telles que la plus grande avait la grosseur
d’une noisette:--la barbe lui pendait comme une brassée de laine,--et
les cheveux lui tombaient plus bas que la nuque.--Bonsoir, la
Compagnie! fit-il, j’ai bien soif;--et, si elle était pleine de vin,
j’imagine, par ma foi,--que je viderais du coup l’outre de ma
musette.--Pauvre homme, lui répond la servante Marion,--nous avons le
puits tout auprès,--même il est profond, bien sûr,--et vous ne le
tarirez pas en une gorgée!
Jean Pel ne s’émut pas de cette rebuffade:--Je te remercie, Marion,
dit-il, de ton invitation;--mais l’eau, vois-tu, encore qu’elle ne
soit pas bien chère,--tu en as trop grand besoin pour te laver la
figure.
Notre Marion, qui avait le sang un peu vif,--n’aurait pas coupé court
à la conversation, mais mon aïeul--devant Dieu soit-il--dressa
l’oreille, entendit quelque bruit, obscurcit le sourcil,--et Marion
n’osa pas répondre au musicien,--car tous, à la maison, nous
respections l’ancien.
En même temps, Jean Pel, comme si de rien n’était,--sans façon s’assit
auprès de mon père.--Quand il eut bien mangé et fait un grand
sobrot[40]--avec du bouillon gras et du vin, pas trop,--il nous conta
qu’il venait d’une grande fête où il avait joué de la musette jusqu’à
la mi-veillée,--et qu’en retournant chez lui, la neige l’avait
surpris:--Je n’ai jamais, disait-il, enduré autant de froid,--et
cependant, la nuit je suis en course bien souvent;--je me rappelle
qu’une fois on me vola la bourse.--Une autre fois, j’avais bu du vin
nouveau,--et cela me travailla le cerveau si fort que malgré qu’il fît
une lune superbe,--je me plantai, la tête la première, dans un étang!
[40] Mélange de vin et de bouillon.
Mais la fois que je me suis amusé comme il faut,--ce fut un soir que
je revenais de Saint-Paul.--Comme toujours j’avais étanché force
verres; la route--me semblait étroite, et il me la fallait
toute.--Cependant je me tenais aussi droit que je pouvais. Comme
j’arrivais au Vert, le soleil disparaissait.--Et juste au milieu du
pont, que vois-je? Deux menettes--qui venaient doucement, sans bruit,
toutes seulettes.
Le diable, qui ne dort pas souvent,--dans ce moment me tenta:--Jean
Pel, me fit-il, l’occasion est choisie.--Et de ta vie tu ne la
rencontreras pas de nouveau:--deux _menettes_, la nuit, seulettes sur
un pont,--cela ne se trouve pas trente-six fois par an;--Jean Pel,
fais-les danser! Moi qui étais très capable--de faire ce péché sans le
secours du diable,--je ne me le fis pas dire deux fois.--Je prends
ma cabrette et j’ôte mes sabots. Quand les _menettes_
m’aperçurent,--elles se signèrent toutes deux à la fois,--et elles
reculèrent: _Menettes_, leur fis-je, il vous faut danser
incontinent;--vous devez voir que je n’ai pas soif,--et si vous ne
dansiez pas, l’une après l’autre vous pourriez--aller prendre un
bouillon dans la rivière d’Authre.
Les menettes me connaissaient,--elles voyaient bien d’ailleurs que
j’étais rond comme un œuf--et qu’elles perdraient leur temps à se
demander grâce;--donc elles se mirent face à face et dansèrent.
D’abord, elles firent un peu doucement--une menette est comme une
nonne, c’est toujours plein de timidité;--mais sur la fin elles
prirent élan et elles dansèrent à faire trembler le pont.--La plus
vieille surtout, quelle rude menette!--Je faillis en crever l’outre de
ma musette!--vous auriez dit une toupie;--elle volait quasi comme un
oiseau.--Je leur jouai d’abord: _Sur la lisière du petit bois_, puis,
_la Marianne_,--puis _Je montai la marmite_.
La plus jeune, qui avait les pieds comme une canne,--devint pourpre et
se lassa tôt.--Mais l’autre m’aurait lassé, moi!--Noire, sèche,
édentée, cette vieille fée,--dansa, sans suer, jusqu’à la dernière
bourrée,--et quand s’acheva le bal,--je crois qu’elle le regretta.
Ainsi parla Jean Pel. Il était fin de veillée,--l’homme se leva,
caressa sa barbe en éventail,--but encore un demi-verre de vin,--puis
s’en alla. Je ne l’ai pas revu depuis.
Ainsi se découvrait Vermenouze en ses débuts réalistes. Là, je crois
bien, il fut le plus près de nos compatriotes. Comment n’auraient-ils
pas été sensibles aux strophes qui célébraient d’un tel accent filial la
beauté méconnue des plus humbles sites. Vermenouze aura été l’inventeur
passionné, le paysagiste grandiose de ces espaces ignorés du peintre: