Arsène Vermenouze inédit.--Le premier article de la _Revue Bleue_.--Les
gueux des chemins.--_Les deux Menettes._--Dans les châtaigneraies.--Le
chasseur de Sauvagine.
Les volcans d’Auvergne se rallumant ne m’auraient pas ébloui plus que ma
première lecture de cette liasse de journaux locaux où avaient paru les
premières pièces de vers d’Arsène Vermenouze. C’était comme si
l’Auvergne, pétrifiée et muette des millions d’années, se fût dressée
d’un geste vivant et eût pris la parole.
Rentré à Paris, l’incantation ne s’évapora pas aux négations de mes
camarades de littérature. On devine si décadents et symbolistes, occupés
à concasser du vers libre, se gaussaient du régionalisme. Pour moi, à
travers la fumée des petites chapelles, montait une flamme neuve et
haute. J’étouffais; il me fallait de la poésie de grand air. Je criais
au miracle avec conviction. Nos jeunes auvergnatisants d’aujourd’hui ne
sauraient comprendre l’audace qu’il fallait, il y a seulement vingt ans,
pour entamer une conversation sur un sujet aussi lointain. On vous eût
volontiers renvoyé à la Société de Géographie, avec les explorateurs du
Continent noir et les déchiffreurs de langues inconnues. Le patois
d’Auvergne! Arsène Vermenouze. Quand Alphonse Daudet, en qui trente ans
des brouillards de Paris n’avaient fait qu’exacerber la nostalgie du
soleil méridional, traduisait avec tout son génie communicatif, dans une
prose enamourée du parler natal le chef-d’œuvre de Batisto Bonnet, _Vie
d’Enfant, Un Paysan du Midi_, n’en pouvait parler qu’à ses proches et
aux «despatriés» de la Province! Ce livre, avec une si glorieuse
présentation, aurait dû retrouver le triomphe des _Lettres de mon
Moulin_; la traduction n’était plus une traduction, mais le double du
livre, revécu, repensé, réécrit en français! Cependant, Batisto Bonnet
est demeuré Baptiste comme devant.
* * * * *
Cependant, j’osai, j’étais jeune! avec une audace qui n’avait d’égale
que ma timidité. Le hasard me servit, comme il sert tous ceux qui vont à
sa rencontre. Car le hasard veut être sollicité. En présence de M.
Ferrari, sans avoir jamais songé à la _Revue Bleue_ qu’il dirigeait, je
manifestai mon enthousiasme. Certainement, je produisis à M. Ferrari
l’effet d’un trappeur, au retour d’une expédition lointaine. Il me
commanda l’article, que je fabriquai tout de suite, vers la fin de 1891,
et dont je reçus les épreuves dans la huitaine comme pour paraître dans
un numéro suivant. Maintenant, la hardiesse de M. Ferrari se
rafraîchissait: c’était si _spécial_, pas _d’actualité_... Bref, le nom
de Vermenouze ne figura qu’au sommaire du 16 juillet 1892.
Je ne pouvais étudier alors que le rude Vermenouze en sa première
manière, tel qu’il devait se révéler, quatre ans après, dans son ouvrage
de début: _Flour de Brousso_! Un Vermenouze bon vivant, truculent, qui
ne s’effarait pas devant les mots ni devant les images et dont la
tendresse allait volontiers aux gueux des chemins, au _Velu_, à
_Gratte-chat_, aux braconniers du bois et de la rivière, au peuple
pittoresque de la besace et du carnier qui abandonne prudemment la
grande route aux chevaux de la gendarmerie, en approchant des villages;
la maréchaussée est curieuse, et il n’est pas toujours facile
d’expliquer la provenance d’une paire de chaussures ou d’une gourde qui
voisinent dans «le sac à malice» avec une saucisse et un paquet de
tabac.
Ces héros de Vermenouze n’étaient pas toujours en règle avec la loi.
Vermenouze n’affectait pas de sévérité à leur endroit; il les savait
ingénus et bons sous leurs haillons; il avait un faible pour ces
réfractaires qui maintenaient au paysage une couleur de romantisme. A
travers le labeur opiniâtre, l’asservissement du paysan au sol, leur
errance problématique les montrait insouciants et libres; le mendiant
prend facilement de la grandeur, et sa parole du mystère. On l’accueille
et on le redoute. De lui, on fait peur aux enfants pas sages, qu’il
emportera. Seule, sa venue suscite quelque imprévu au hameau bloqué par
l’impitoyable hiver!
Le petit Vermenouze, comme il se repérait sous les cheveux gris,
raffolait des Contes de Voleurs, du grand-père, de la vieille servante,
du bouvier aux sabots pointus, autour des landiers, à la lueur fumeuse
de la lampe de cuivre.
Vagabonds, braconniers, dans les replis de la vallée, où les vachers
paissent leur rouge ou jaune bétail, sur les hauts plateaux,--les hommes
et le troupeau se détachant sur le ciel, dans le relief pur d’une frise
antique; le joueur de cabrette, qui est de toutes les fêtes, le bon curé
«porté sur la bouche», ou la vieille aubergiste qui ne peut satisfaire
le citadin commandant des œufs au beurre noir, parce que, dans le pays,
on ne fait que du beurre blanc; Vermenouze évoquant toutes ces figures
campagnardes et montagnardes avec une verve cordiale et joyeuse,
«déboutonnait le gilet de ses auditoires locaux, à force de rire.»
Car, le talent de conter de Vermenouze est considérable.
Il excelle à _faire court_, sans détours ni lenteurs, à présenter les
personnages dans leur raccourci essentiel; il demeure véridique, jusque
dans la caricature, dans la charge qui exagère sans déformer. Dans le
patois de basalte où il taille ces frustes compagnons, soudain l’éclair
jaillit, un coup de pic fait pétiller des étincelles, bondir la flamme;
c’est le feu des mots, des expressions du terroir où se réchauffe,
s’éclaire, se réconforte tout un pays, communiant dans la religion du
passé. Le petit chef-d’œuvre qui suit édifie suffisamment sur la manière
sobre et franche de Vermenouze: