CONCLUSION

La philosophie de Leibniz s'est développée sous l'influence d'une foule

de systèmes. Aristote, avec ses _entéléchies_, lui a inspiré, sinon

fourni, son point de départ. Descartes, Spinoza, Malebranche, Bayle,

Clarke, Newton, et nombre d'autres penseurs de moindre lignée, ont

contribué à sa formation, soit en abondant dans le même sens, soit en

l'obligeant par voie de contradiction à se préciser davantage. Et

cependant, à partir du jour où Leibniz a découvert l'idée de la monade,

sa doctrine n'a plus changé de caractère: elle a grandi comme un

organisme souple et puissant, qui va se transformant toujours sans

jamais perdre son identité. Elle ressemble «au meilleur des mondes»: il

est difficile d'imaginer une oeuvre qui soit à la fois plus variée et

plus une; elle «est toute d'une pièce comme un océan[315]», et elle en a

l'apparente mobilité. Ce n'est pas, évidemment, que tout s'y rattache

d'une manière absolument légitime; chaque philosophe, si grand qu'il

soit, est prédéterminé à pécher contre la logique. Mais l'auteur a un

point de vue central dont il ne sort jamais et d'après lequel il

interprète tout le reste.

[Note 315: LEIBNIZ, _Théod._, p. 506b, 9.]

De cette philosophie, d'ailleurs particulièrement féconde en détails

finement observés et de tout ordre, se dégage un certain nombre de

traits principaux qu'il est bon de signaler.

Ce qui frappe de plus en plus au fur et à mesure qu'on étudie la théorie

de Leibniz, c'est l'_esprit_ qui la pénètre et la dirige. Il est bien

plus préoccupé de «bâtir» que de «détruire». «Je souhaiterais, dit-il,

qu'on ressemblât plutôt aux Romains qui faisaient de beaux ouvrages

publics, qu'à ce roi vandale à qui sa mère recommanda que ne pouvant pas

espérer la gloire d'égaler ces grands bâtiments, il en cherchât à les

détruire[316].» Il s'indigne contre ceux «qui, par ambition, le plus

souvent, prétendent innover[317]»; il ne goûte que les chercheurs qui

s'aident du passé et du présent en faveur de l'avenir.

[Note 316: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 219a, 21.]

[Note 317: _Ibid._]

De plus, sa _méthode_ est en harmonie avec l'esprit qui le domine; il

lit avec une égale curiosité et les anciens et les modernes, et les

théologiens et les philosophes, et ceux qui pensent comme lui et ceux

qui le contredisent. Il approfondit les principes, à la manière d'un

amateur d'abstractions, et se complaît dans les _particularités_, comme

un savant. Et, s'il procède ainsi, ce n'est ni pour faire le procès de

la raison humaine, à l'exemple de Bayle ou de Montaigne, ni pour

construire une mosaïque d'idées disparates: son but est à la fois plus

élevé et plus sain: il cherche une _idée supérieure_ où se concilient

les divergences des théories apparues au cours de l'histoire.

Il faut remarquer aussi le _point de vue_ auquel se place constamment

Leibniz pour interpréter la nature: c'est celui de l'_intériorité_. La

substance, à son sens, est un sujet, non une chose. C'est du dedans

qu'il considère tout le reste, et il pense avec raison que, tout le

premier, il a vraiment mis en relief le _côté interne_ des choses.

Enfin, la philosophie de Leibniz comprend un certain nombre de grandes

vues qui ont imprimé à l'esprit humain un élan nouveau, et dont les

principales sont les suivantes:

a) L'idée de _substance-effort_, conçue comme un intermédiaire entre la

simple puissance et l'action;

b) L'idée de l'_universelle spiritualité_ des choses;

c) L'idée de l'_existence purement phénoménale_ de la matière, de

l'espace et du temps;

d) La théorie des _perceptions imperceptibles_, inspirée de Spinoza,

mais totalement transformée;

e) Le concept de la _contingence_ et celui de la _nécessité morale_, qui

se complètent l'un l'autre;

f) L'idée des _possibles_, compris comme enveloppant une tendance

essentielle à se réaliser eux-mêmes;

g) Son _finalisme_, qui est comme le dernier terme auquel aboutissent le

mécanisme et le dynamisme;

h) Son _optimisme_, d'après lequel le mal est la condition _sine qua

non_ du meilleur des plans de l'univers.

Toutes ces idées ont influé sur le développement ultérieur de la

philosophie; et quelques-unes d'entre elles ont exercé une action

particulièrement profonde.

En faisant de la Monade un principe qui tire de ses virtualités la

représentation de l'univers et de Dieu, et de la création elle-même un

épanouissement des intelligibles plutôt qu'une production _a nihilo_; en

attribuant au concours du Créateur tout ce qu'il y a d'actif et par là

même de réel dans la créature, Leibniz a ouvert la porte aux théories

monistes qui devaient apparaître plus tard en Allemagne et se propager

dans le monde entier. De plus, sa théorie des possibles a été un premier

pas vers le monisme hégélien, d'après lequel l'intelligible est le fond

des choses et suffit par lui-même à se réaliser. Et c'est là une

conception nouvelle dont la philosophie traditionnelle sortira sans nul

doute, mais dont elle ne semble pas encore sortie. Son premier devoir

est de s'en rendre compte, si elle tient à faire quelque impression sur

ses adversaires[318]: «Vetera novis augere et perficere.»

[Note 318: Voir sur ce point: J. Lachelier, _Du Fondement de

l'induction_, p. 62-63, 87, Alcan, Paris, 1898; M. Couailhac, _la

Liberté et la Conservation de l'énergie_, p. 252-300, Lecoffre,

Paris, 1897.]

La monadologie (1909) avec étude et notes de Clodius Piat · 第 12 / 19 题