Leibniz[1], tout jeune encore, apprit la philosophie d'Aristote et des
scolasliques[2]; et ce système lui sembla contenir la véritable
explication des choses. Bien que déjà familier avec Platon et «d'autres
anciens», c'est pour l'Ecole qu'il se prononça.
[Note 1: C'est ainsi que nous croyons devoir écrire le nom de ce
philosophe; car il signait lui-même: _Leibniz. _Toutefois _Leibnitz_
est aussi une orthographe courante.]
[Note 2: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond de Montmort, _datée de 1714,
701b, Erdmann, Berlin, 1840.]
Un peu plus tard, il «tomba sur les modernes» et se mit à les étudier
avec la même curiosité, poussé déjà par le désir «de déterrer et de
réunir la vérité ensevelie et dispersée dans les opinions des
différentes sectes des philosophes[3]». Il lut Keppler, Galilée, Cardan,
Campanella, Bacon, Descartes[4]. Et ses convictions philosophiques ne
tardèrent pas à se modifier, sous l'influence de ces penseurs d'allure
nouvelle. «Je me souviens, dit-il, que je me promenai seul dans un
bocage auprès de Leipsic, à l'âge de quinze ans, pour délibérer si je
garderais les Formes substantielles. Enfin, le Mécanisme prévalut et me
porta à m'appliquer aux mathématiques[5].»
[Note 3: _Ibid._ p. 701b.]
[Note 4: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 205.]
[Note 5: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..., _p. 702a.]
«Mais, continue Leibniz, quand je cherchai les dernières raisons du
Mécanisme et des lois mêmes du mouvement, je fus tout surpris de voir
qu'il était impossible de les trouver dans les mathématiques et qu'il
fallait retourner à la métaphysique. C'est ce qui me ramena aux
entéléchies, et du matériel au formel et me fit enfin comprendre, après
plusieurs corrections et avancements de mes notions, que les Monades, ou
les substances simples, sont les seules véritables substances et que les
choses matérielles ne sont que des phénomènes, mais bien fondés et bien
liés[6].»
[Note 6: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond_..., p. 703a.]
Leibniz fut donc scolastique d'abord, puis cartésien, avant d'être
lui-même. C'est comme par un chemin en zigzag qu'il parvint à la
découverte de son idée maîtresse. De plus, cette idée fut, pour lui, le
résultat d'une incubation qui dura près de vingt ans, et dont il est
possible de suivre les phases principales.
En 1670, il réédite, sur l'invitation de Boinebourg[7], _l'Antibarbare_
de Nizolius. Et, dans sa préface à cet ouvrage, il prend la défense de
l'Ecole. Sa pensée est déjà «qu'il y a de l'or dans ces scories[8]». Il
proteste contre la mode, alors régnante, d'englober Aristote et tous les
philosophes du moyen âge dans la même réprobation. Il reproche même à
l'auteur d'avoir confondu, avec des scolastiques de second ordre, un
esprit tel que saint Thomas d'Aquin[9]. En 1671, il compose sa _Théorie
du mouvement concret_ et sa _Théorie du mouvement abstrait_ et prélude,
par ces études scientifiques, à sa conception dynamique du monde. Vers
la même époque, le baron de Boinebourg l'engage à s'occuper du dogme de
la transsubstantiation, avec lequel la théorie cartésienne de la matière
semblait incompatible; et, pendant l'automne de 1671, il écrit à Arnaud
une lettre qui va droit au fond du sujet. Il y fait voir que le multiple
doit de toute rigueur se réduire à l'un, et que, par conséquent,
l'étendue suppose quelque autre chose, un principe plus profond, qui est
simple et sans lequel il n'y a plus de substance[10]. Enfin, vers 1685,
il arrive à se satisfaire[11]. A partir de ce moment, il est en pleine
possession de sa pensée personnelle et ne fait, dans la suite, qu'en
développer les riches et multiples aspects. Il y varie à l'indéfini et
ses considérations et sa langue. Mais, sous cette diversité d'apparence,
on observe toujours la même unité organique: c'est partout la
philosophie de la _Monade._
[Note 7: LE BARON DE BOINEBOURG, ancien premier conseiller privé de
l'électeur de Mayence Jean-Philippe, grâce auquel Leibniz prit part
aux événements politiques de l'époque.]
[Note 8: LEIBNIZ, _N. Essais,_ p. 371b; _Lettre III à Remond de
Montmort,_ datée de 1714, p. 704b.]
[Note 9: LEIBNIZ, _De stylo philosophico Nizol.,_p.63 et sqq.]
[Note 10: GUHRAUER, _Gottfried Wilhelm Freiherr von Leibnitz eine
Biographie,_ t. I, p. 76 et sqq.]
[Note 11: _Ibid._, t. I, Beil., p. 29.]
Leibniz suit, dans l'exposition de sa doctrine, une sorte de route
ascensionnelle, où l'on va de la _matière_ à la _substance,_ de la
substance à _l'âme_ et de l'âme à _Dieu_. En outre, il a tout un
ensemble de vues morales qui sont comme l'épanouissement de sa
métaphysique et qui constituent une théorie du _bien_.
Ce sont ses diverses étapes que l'on va essayer de parcourir à nouveau,
et dans le même ordre.