SCÈNE III

La scène se passe dans les plaines de la Gascogne.

_Entre_ UN MESSAGER _qui va au-devant_ D'YORK, _à la tête d'une troupe

que précèdent des trompettes_.

YORK.--Les agiles espions envoyés pour reconnaître les forces du dauphin

sont-ils de retour?

LE MESSAGER.--Oui, milord, et ils annoncent que le dauphin marche vers

Bordeaux avec son armée pour combattre Talbot. Ils ont vu encore deux

troupes de soldats plus fortes que l'armée du dauphin le joindre sur son

passage et marcher avec lui vers Bordeaux.

YORK.--Malédiction sur cet odieux Somerset, qui tarde si longtemps à

m'envoyer le renfort promis d'un corps de cavalerie, levé exprès pour ce

siége! L'illustre Talbot attend mes secours, et je suis joué par un

traître, et ne puis secourir ce brave chevalier; que Dieu l'assiste dans

sa détresse! S'il échoue, adieu les guerres en France.

(Entre sir William Lucy.)

LUCY.--O vous, le premier commandant des forces de l'Angleterre, jamais

vous ne fûtes si nécessaire sur le territoire de France! volez au

secours du noble Talbot, qui en ce moment est environné d'une ceinture

de fer et assiégé de toutes parts par la hideuse destruction. A

Bordeaux, vaillant duc; à Bordeaux, York! ou c'en est fait de Talbot, de

la France et de l'honneur de l'Angleterre.

YORK.--O Dieu! Si Somerset, dont l'orgueil jaloux retient ma cavalerie,

était à la place de Talbot! Nous sauverions un brave guerrier, au prix

de la perte d'un lâche et d'un traître. Oui, je pleure de rage et de

désespoir, de voir que nous périssons, tandis que des traîtres dorment

en repos.

LUCY.--Oh! envoyez quelque secours à ce brave lord en danger.

YORK.--Talbot périt! Nous perdons tout: je manque à ma parole de soldat.

Nous pleurons; la France sourit: et chaque jour une nouvelle perte pour

l'Angleterre; le tout par la faute du traître Somerset!

LUCY.--Que Dieu prenne donc en pitié l'âme du brave Talbot et de son

jeune fils Jean, que j'ai rencontré il y a deux heures, voyageant pour

aller joindre son glorieux père. Depuis sept ans entiers Talbot n'a pas

vu son fils; et ils se revoient aujourd'hui pour mourir tous deux.

YORK.--Hélas! quelle joie le noble Talbot aura-t-il à revoir son jeune

fils pour lui dire adieu au bord de la tombe! Loin de moi cette idée! le

chagrin étouffe ma voix: deux amis séparés qui se saluent à l'heure de

la mort! Adieu, cher Lucy! Ma destinée ne me permet plus rien, que de

maudire l'auteur de nos maux; mais je ne puis secourir ce brave. Le

Maine, Blois, Poitiers et Tours sont déjà perdus, et tout cela par la

faute de Somerset et de ses retards.

(Il sort.)

LUCY.--Ainsi, tandis que le vautour de la discorde se repaît du coeur de

ces grands du royaume, l'inaction et la négligence perdent les conquêtes

de notre héros dont les cendres sont tièdes encore, de cet homme

d'éternelle mémoire, Henri V. Tandis qu'ils se traversent l'un l'autre,

nos vies, nos terres, notre honneur, tout se perd et s'abîme.

(Il sort.)

Henri VI (1/3) · 第 33 / 47 题