Devant les murs de Bordeaux.
_Entre_ TALBOT, _suivi de trompettes et de tambours_.
TALBOT.--Trompette, avance aux portes de Bordeaux, et somme le
gouverneur de paraître sur le rempart. (_La trompette sonne.--Le
gouverneur paraît sur les murs_.) Capitaines, Jean Talbot d'Angleterre,
homme d'armes et vassal de Henri, roi d'Angleterre, vous appelle sous
vos murs et vous dit: Ouvrez les portes de votre ville; rendez-vous à
nous; reconnaissez mon souverain pour le vôtre, rendez-lui hommage en
sujets soumis, et alors je me retire avec ces troupes qui vous menacent.
Mais si vous dédaignez la paix que je vous propose, vous tentez les
trois fléaux qui suivent mes pas: la famine amaigrie, le fer tranchant
et le feu dévorant. Ces trois monstres abaisseront bientôt au niveau du
sol vos hautes et orgueilleuses tours, si vous repoussez l'offre de
notre amitié.
LE GOUVERNEUR.--Hibou funeste et redouté, qui annonces la mort, effroi
et fléau sanguinaire de notre nation, le terme de ta tyrannie est
proche: tu ne peux entrer dans notre ville que par les portes du trépas.
Je t'annonce que nous sommes bien fortifiés, et assez forts pour sortir
de nos murs et te combattre. Si tu te retires, le dauphin, bien
accompagné, t'attend pour t'envelopper dans les piéges de la guerre. De
tous côtés, autour de toi, sont postés des escadrons pour t'ôter la
liberté de fuir; tu ne peux tourner tes pas vers aucun asile que tu ne
rencontres partout la mort en face, sûre de sa conquête: partout la pâle
destruction t'environne. Dix mille Français ont fait serment de ne
pointer leurs canons homicides contre nulle autre tête de chrétien que
celle de l'Anglais Talbot. Ainsi, tu es là maintenant plein de vie,
héros d'un courage indomptable et invaincu; mais ces paroles que je
t'adresse, moi ton ennemi, sont les dernières louanges de ta gloire que
tu doives entendre, car avant que ce sable qui commence à couler ait
comblé la mesure de cette heure, mes yeux qui te voient en cet instant
plein de santé te verront sanglant, pâle et mort. (_On entend des
tambours au loin_.) Écoute, écoute; les tambours du dauphin, de leurs
sons prophétiques, font entendre à ton âme effrayée une musique
sinistre: les miens vont leur répondre et annoncer ta ruine prochaine.
(Le gouverneur s'en va.)
TALBOT.--Il ne ment point; j'entends l'ennemi.--Holà! quelques cavaliers
des mieux montés pour aller reconnaître leurs ailes.--O molle et
imprudente discipline! Comment arrive-t-il que nous soyons enfermés et
cernés ici de toutes parts? Un petit troupeau de timides daims anglais,
qu'environnent une meute de chiens français avides de proie! Eh bien, si
nous sommes des daims anglais, plongeons-nous dans le sang: n'allons pas
succomber honteusement sous les premiers coups comme un daim affaibli;
mais plutôt, tels que des cerfs enragés et au désespoir, retournons
contre ces chiens ensanglantés nos redoutables pieds d'airain et forçons
ces lâches à se tenir au loin, aboyant autour de nous. Mes amis, que
chacun vende sa vie aussi cher que je vendrai la mienne, et ils payeront
cher notre chair[15]. Dieu et saint George! Talbot et le bon droit de
l'Angleterre! Que nos drapeaux prospèrent dans ce périlleux combat!
(Ils sortent.)
[Note 15: Toujours le jeu de mots entre _deer_, daim, et _dear_,
cher, qu'on rend ici par un équivalent qui s'y adapte presque partout.]