La pensée des difficultés et des souffrances de l’apostolat.--Désir
croissant de se dévouer et de devenir un saint pour se mieux
dévouer.--Influence douce et pénétrante d’Auguste Merlet.
Confiant, jeune et bon, M. Merlet était nécessairement optimiste; il le
savait et s’en félicitait, car il écrit que sans optimisme on ne peut
avoir de l’élan, néanmoins il entrevoyait les souffrances qui
l’attendaient dans le ministère actif.
«Être apôtre, être prêtre pour être apôtre, c’est là mon plus grand
désir... Être apôtre, c’est souffrir... Je dois donc aimer la
souffrance. Les hommes sont toujours ingrats envers ceux qui leur font
du bien. Je souffrirai de cette ingratitude d’autant plus que je me
serai donné à eux avec plus de confiance, de franchise, d’abandon,
c’est-à-dire d’autant plus que je serai apôtre. L’ingratitude reçue
est le partage de ceux qui font du bien. L’ingratitude subie est la
pire des douleurs. Qu’importe! Dieu m’appelle à faire du bien. Mais il
faudra que j’aime la douleur.
«J’ai conscience que l’on doit rencontrer dans la vie paroissiale,
dans la diffusion efficace de ses idées et de ses convictions,
d’étranges difficultés dont je ne fais qu’entrevoir l’intensité.
D’ailleurs il est facile, à ceux qui n’ont aucune charge, aucune
responsabilité, de voir ce qu’il y aurait à faire; dans toutes ces
choses de vie morale, l’esprit qui disserte n’est qu’à peine effleuré
par les difficultés pratiques qui, dans la réalité de la vie, pèsent
de tout leur poids...
«Comme le prêtre doit souffrir dans une paroisse où, malgré le bien
qu’il fait et qu’on accepte, on repousse méchamment son ministère
d’amour! On ouvre bien large la porte aux aumônes qui précèdent le
prêtre, et on la ferme bien vite à Dieu qui le suit. Et l’on sent tout
cela, et l’on fait des efforts pour transformer ces âmes matérielles,
mais hélas! tout est inutile. Le découragement assaille l’âme alors.
Et le découragement, c’est le meilleur asphyxiant de la piété. Et il
faut lutter contre soi-même, lutter contre ses propres facultés
affaiblies et sans ressort. Il est vrai que Jésus est là, mais il nous
faut faire beaucoup nous-mêmes afin que Dieu nous aide.
«C’est là la vie du prêtre, c’est à quoi j’aspire, moi aussi. Je vais
encourir les humiliations, les mépris, l’insuccès surtout. Pourrai-je
lutter alors contre le découragement devant la mauvaise volonté des
autres, moi qui déjà me décourage devant l’œuvre à faire en moi-même
seulement? Qu’il faut être fort pour ne pas être atteint et entraîné
par la faiblesse des autres!...
«Nous connaîtrons les moments où, sous les coups de l’opposition, de
la contradiction, de la haine extérieure, on ne sent plus en soi que
le vide affreux et froid, et on ne trouve plus de point d’appui pour
une énergie plus nécessaire que jamais. Et les idées d’abattement, de
découragement, de lassitude, se feront jour; pour un moment le plan de
notre vie s’éloignera de devant nos yeux, et nous lâcherons tout. Dieu
fasse qu’après cette chute nous nous relevions promptement, pour
continuer la voie douloureuse!
«Il faudra que jamais notre action extérieure ne se ressente de notre
abattement intime, mais que nous sachions combattre pour Dieu
joyeusement, avec entrain, comme un guerrier sûr de sa victoire.
«Si, par notre douleur, notre abattement, l’œuvre de Dieu vit et
croît, jeune et forte, que nous importera nous-mêmes?
Qu’importera-t-il si nos ennemis s’acharnent davantage encore à nous
faire souffrir? Ils pourront mettre à nu nos défauts, dévoiler nos
abattements, nous couvrir de taches factices et imméritées, et dans le
frissonnement de tout notre être, sous cet amoncellement de calomnies
et d’outrages, nous clouer durement à la croix de la souffrance qui se
tait et nous exposer ainsi, accusés, vilipendés, calomniés, aux
regards étonnés et gouailleurs de tous... Pour Dieu et pour son œuvre,
qu’importe notre souffrance?... J’accepte la situation.»
Ailleurs il écrit:
«Dans l’ardeur de mon zèle, je voudrais voir tous les hommes devenir
des saints, ou voir au moins tous les gens qui se disent chrétiens,
vivre en chrétiens. Puis, après avoir épuré notre bergerie, nous
partirions à la conquête des âmes, brebis égarées... Oh! quels rêves
d’apostolat! Pour être plus vastes, ils seront peut-être plus vagues,
moins efficaces, je souhaite que non...
«Convertir beaucoup, beaucoup d’âmes à l’amour ardent, vivant du
christianisme, semer partout la vertu, signe de Dieu... tout cela
attire mon âme. Il est des moments où l’envie de l’apostolat réel
pousse notre vie. C’est la pensée, la sensation du but à atteindre que
Dieu ranime dans nos cœurs.
«On se sent alors capable de convertir tout le monde. Hélas! c’est
bien souvent une excitation trop vive qui dure le temps d’une flambée
de paille. C’est la grâce qui passe et nous émeut, et nous, lâches,
nous la laissons passer et nous restons dans notre nonchalance. Que je
voudrais être apôtre agissant pour Dieu avec feu, avec conviction!...
«Mais pour répandre le Christ, il faut le posséder dans le cœur, dans
l’âme, le vivre dans la vie. Et tout cela, c’est le sacrifice, le
renoncement, la souffrance, toutes choses qui coûtent et qui ne
sortent pas spontanément de notre âme.
«Je me surprends parfois en train d’ébaucher un volume dans ma tête ou
de préparer un discours, ou de fonder une œuvre. Je me vois alors tout
autre que je ne suis actuellement: je suis tout zélé, actif,
j’enveloppe l’erreur et le mensonge de l’éclat de la vérité divine qui
touche, qui attire bien des âmes, qui provoque beaucoup de
conversions. Je me représente travaillant le monde à la voix du
Christ, introduisant partout la douceur, la charité, l’amour.
«Tout cela n’est-il que rêve d’ambition? Je ne le crois pas. Cela est
trop doux dans mon âme, et cela ne vient qu’aux heures où je suis
calme et où je pense à Dieu...»
Mais, un mois plus tard, il écrit:
«Peu à peu, j’ai senti monter dans mon esprit la persuasion qu’il
entrait une part d’amour-propre, de satisfaction naturelle dans ce
grand désir de sauver les âmes. Pourquoi entrevois-je seulement la
perspective de mon apostolat se déroulant après le séminaire par des
œuvres extérieures, des œuvres qui font valoir, qui mettent en relief?
Sans doute, j’avais bien en vue le grain de sénevé dans l’âme de mes
frères; mais, sous cette intention excellente, se cachait l’espoir
orgueilleux de paraître zélé, de passer pour un homme apostolique,
pour un saint.
«C’est le plus sûr moyen de n’arriver à rien que d’invoquer ainsi
hypocritement le secours de Dieu pour faire une action, puis, l’action
faite, de me mettre entre le résultat et Dieu pour accaparer toute la
gloire d’un succès nullement imputable à ma propre vertu...
«Il me faut me défier beaucoup de mes attraits pour le bien. Il ne
faut pas que nous agissions avec des intentions naturelles... Un
apôtre n’est pas apôtre seulement parce qu’il crée des œuvres, qu’il
se dépense extérieurement sans compter, il est apôtre surtout en
méritant lui-même.
«Je puis donc être dès maintenant un apôtre en méritant beaucoup, en
priant beaucoup. Cela est moins dangereux pour mon humilité, cela est
aussi sûr que si j’allais fonder patronage et cercles d’études...»
Il y a un certain temps, dans un congrès diocésain, on lut un rapport
sur le recrutement des vocations sacerdotales dans les écoles. Le
rapporteur énuméra les qualités et les tendances que devaient avoir les
enfants qui songeaient à la prêtrise.
En sortant, il fut accosté par un homme du monde qui lui dit: «Votre
rapport, monsieur le curé, a été pour moi une révélation.»
«Cependant, disait l’auteur du rapport, je n’avais parlé que d’un
minimum de qualités vraiment nécessaires.»
Quelles proportions eût donc prises la révélation si on avait montré que
l’éducation morale et religieuse, qui attend ces enfants, peut conduire
un jeune homme à s’adresser le reproche émouvant de «se rechercher
lui-même» parce que sa soif de faire le bien est trop grande?
Malgré son scrupule, l’abbé Merlet revient sans cesse à ses beaux rêves.
«Je sens tout mon être frémir d’enthousiasme et se soulever de désir
lorsque j’entends répéter la liste des grands hommes qui, en 1830,
s’unirent pour combattre ensemble et avec toute la fougue de leurs
convictions: Lacordaire, Montalembert, etc. Quels efforts et quels
succès nous rappellent ces noms! Quelle marche entraînante ils
opèrent! Quel vaillant combat ils soutiennent pour Dieu et la liberté!
Nous sommes les héritiers de leur tâche et les continuateurs de leur
œuvre. Agissons vaillamment, loyalement, désintéressés comme ont agi
les grands propagateurs de la foi.
«Je sens monter en moi une intelligence de plus en plus grande de ce
qu’est la vie, chose pleine de misères, d’angoisses, de difficultés,
semée de quelques joies et de rares consolations, mais tout éclairé
d’en haut par l’idée du devoir.
«Mon idéal se fait de plus en plus net et plus prenant. Toutes nos
grandes douleurs, générales ou particulières, m’étreignent le cœur. Le
spectacle de notre abaissement moral et social me ferait bien
pleurer... Il faut que nous nous levions grands, forts, l’âme remplie
d’idées généreuses et d’aspirations nobles et que nous relevions dans
un élan d’enthousiasme fécond toute notre génération, la génération
qui s’affirmera et régnera demain. Je dois consumer ma vie pour cette
cause magnanime et orienter tous mes actes vers ce but.
Les esprits sont pleins de préjugés et imbus de partis pris, les
volontés sont faibles, lâches, inertes, les cœurs sont égoïstes. La
France se débat dans l’incertitude de son rôle, dans l’ignorance de
son but. Nous devons rendre la France à Dieu... Par tous les moyens
légitimes, par un effort ininterrompu de tout notre être, nous voulons
tendre à la renaissance de notre chère nation.
«Pour cela nous avons besoin de nous former nous-mêmes, d’élargir nos
esprits et nos cœurs, d’ouvrir nos âmes...
«Devenons des saints, des hommes forts, larges, généreux, qui ne
vivent que pour Dieu et orientent tout à Lui, mais des hommes qui
vivent, qui vivent plus que les autres pour ramener les autres à la
vie.»
Il s’épanche avec des amis sur ses idées d’action sociale.
«Nous devons orienter nos œuvres vers un esprit social, et tendre par
elles à l’amélioration du régime de la société.
«Il me semble que la véritable tactique est de faire de chacun de nous
des unités fortes qui, partout, puissent devenir un centre d’influence
et d’action pour le bien. Je voudrais que nous ne nous isolions pas de
la vie nationale, que nous soyons tous assez forts pour aller porter
la bonne nouvelle au milieu des Gentils...
«Évidemment pour nous, prêtres, le but social n’est pas le but
dernier, spéculativement parlant... Nous ne remplirions pas notre rôle
sacerdotal si nous nous contentions d’avoir, le plus profond et le
plus sincère possible, le désir de faire du bien à l’humanité... De
plus, si nous n’avions que des théories justes, excellentes, qui nous
assurent l’influence sur les foules, et que nous ne comptions que sur
le développement de ces théories pour ramener le monde au Christ, nous
nous tromperions grandement...
«Ne méprisons pas les talents humains, la culture humaine, les moyens
humains. Rappelons-nous seulement tout le mal que nos adversaires nous
ont fait par les seuls moyens humains. Il faut que nous soyons
d’esprit et de cœur assez ouverts, de volonté assez forte pour les
vaincre sur le terrain qu’ils ont choisi. Mais nous ne pouvons pas
nous arrêter là... nous ne voulons pas seulement former des hommes,
mais aussi et surtout des chrétiens, des fils de Dieu.
«L’œuvre est divine. Si nous n’employons alors que des moyens humains,
ils n’aboutiront pas, n’étant pas proportionnés à la fin... Nous
voulons répandre la vertu, la sainteté, il faut donc que nous soyons
saints nous-mêmes... La sainteté, c’est le don de soi-même à Dieu. On
est un saint, à mon avis, quand on ne vit en tout que pour Dieu de qui
on fait le centre de sa vie...
«Quant à la fameuse distinction entre vertus passives et vertus
actives, je ne l’admets pas du tout en pratique. Je ne connais qu’une
sainteté, qui est toujours active, et qui est un effort constant vers
le bien à faire en soi et dans les autres...»
Sans cesse dans ses notes il revient sur l’apostolat, sur les conditions
qui doivent le rendre fécond.
«Certes, je suis bien partisan de la méthode d’aller au peuple; il
faut bien que le prêtre prenne contact avec les fidèles, parce que les
conseils et les enseignements ont besoin d’être spécialisés, comme
individualisés pour avoir quelque influence pratique. Les curés ne
doivent pas attendre que les hommes viennent à eux; ce n’est pas une
méthode de conquête cela, et nous devons conquérir puisque nous sommes
en minorité. Jésus est venu à nous pour nous sauver; allons aux
autres, aux mauvais, aux anticléricaux pour leur montrer l’intérêt que
nous leur portons, pour les sauver eux aussi...»
Évidemment ces lignes sont empreintes de quelques illusions. Auguste
Merlet n’avait encore vu que de loin les difficultés qui entravent, dans
un grand nombre de paroisses, l’action du prêtre, et que, dernièrement,
un curé de Paris mettait en évidence par des mots précis:
«Le curé est présentement suspecté, entravé, combattu, presque par
tout le monde à la fois.
«Chaque matin, une certaine presse déverse sur lui le flot de ses
sarcasmes, de ses injures, de ses calomnies, le représentant, aux yeux
des foules, comme l’homme d’un autre âge, un obstacle au progrès, un
ennemi dont il faut se défaire.
«Les pouvoirs publics l’ignorent, mais le surveillent; et s’il vient à
défendre les intérêts dont il a la charge, il est menacé de toutes les
foudres de la loi.
«Quant à ses paroissiens, ils lui sont, pour un certain nombre du
moins, ou hostiles ou indifférents, insensibles aux témoignages de
zèle et de charité qu’il leur prodigue.
«Pour lui, enfin, dans son presbytère, une fois remplie sa tâche
apostolique, il vit retiré, pauvre le plus souvent, trop fier pour se
plaindre, se contentant de prier et de souffrir pour le salut de son
peuple.»
Mais devant ce tableau, Auguste Merlet eût répondu: «Qu’il arrive ceci
ou cela, que nous importe, à nous, si nous avons épousé les seuls
intérêts de Dieu! Qu’importe que nous soyons persécutés!»
Pour lui, il importait seulement de travailler pour Dieu.
Après avoir parlé de l’action du curé, il ajoute sagement:
«Il faut cependant que le curé vive à l’écart, qu’il ait son chez soi
où l’atmosphère soit plus douce, plus élevée, plus religieuse, afin
que son âme puisse s’entretenir dans la bonté, l’élévation d’esprit et
d’idées, la religion intérieure...»
«Je tâche de me faire tout à tous, écrit-il pendant les vacances, ne
fût-ce que par les saluts, les quelques mots adressés par hasard. Je
crois qu’ils ont senti déjà que je prends mon rôle au sérieux; je
voudrais qu’ils sentent combien je les aime, combien je désire les
rendre heureux, bons et purs en leur donnant Jésus, l’intensité de sa
vie...
«Puis il est quelques âmes que je fréquente de plus près, que J’essaie
d’élever, d’ennoblir, dont je voudrais faire l’idéal beau et bon, dont
je voudrais rendre la façon de juger large, tolérante et douce, la
façon d’agir énergique et prudente... Cet apostolat individuel est
bien intéressant, mais assez difficile aussi, car il faut tour à tour
une grande précision d’idées et une grande force de sentiments...
«Nous jetons la semence du bien comme les paysans jettent la graine; à
Dieu le soin de faire fructifier l’une et l’autre.
«Qu’il est doux de soutenir, d’instruire, d’éclairer, de vivifier une
âme, de lui suggérer doucement les pensées de courage, de vertu,
d’amour, de lui faire sentir l’existence de toutes ces choses
auxquelles on ne veut plus croire; de lui révéler l’amour nécessaire
de tous les malheureux, la compassion de toutes les personnes, de lui
exprimer l’affection qu’on lui porte et le désir qu’on a de la voir se
bonifier, s’ennoblir, s’ouvrir à la charité! Qu’il est doux de faire
du bien aux autres! Comme les relations d’âmes rapprochent les
cœurs!...»
Une nature aussi ardente, une intelligence aussi ouverte que celles de
M. Merlet n’appartiennent évidemment qu’à une élite; mais, comme il le
dit lui-même, il était uni à ses confrères par une complète communauté
d’idées et de sentiments.
Brillantes ou médiocres, les facultés morales et intellectuelles sont
cultivées au séminaire de façon à donner leur maximum de bien; les
bonnes volontés sont toutes dirigées vers les sommets, et si les sommets
ne sont pas toujours atteints, il reste néanmoins des sentiments et des
aspirations qui, de façon générale, dépassent de beaucoup la moyenne.
C’est pourquoi Jules Lemaître, après avoir parlé des préjugés et des
calomnies répandus dans certains milieux, a écrit ce mot, frappé au coin
du bon sens:
«Les gens qui ajoutent foi à ces lourdes calomnies ignorent ce qu’est
l’éducation des prêtres et quelle empreinte elle leur enfonce au plus
profond de l’âme. Puis ils ne songent point combien serait dure à
jouer et de peu de profit la comédie qu’ils leur attribuent, et de
quels horribles sacrifices les prêtres incroyants payeraient d’assez
minces avantages.»
En se rendant compte de cette éducation, on comprend mieux les ressorts
intimes d’un épiscopat et d’un clergé qui, fermes devant une basse
persécution qu’ils subissent sans se plaindre, donnent le noble exemple
de l’union, de la discipline et du désintéressement, forces qui ne
naissent pas spontanément, mais sont la conséquence des vertus acquises.