II

Réorganisation du séminaire en janvier 1907.--Joie du retour.--Beau

développement de la force d’âme d’Auguste Merlet.--L’ardeur de son

apostolat.--La vivacité de son amitié.--Sa reconnaissance pour l’amitié

supérieure qu’il reçoit de ses maîtres.

Le grand séminaire fut réorganisé partiellement et provisoirement dans

une propriété mise à la disposition des directeurs.

«Enfin, voici la nouvelle attendue depuis si longtemps, écrit Auguste

Merlet. J’ai reçu aujourd’hui l’ordre d’entrer dans notre nouvelle

maison. Je suis bien content, bien content! Oh! rentrer! Jamais je

n’ai tant souffert de l’absence de mes confrères, jamais je n’ai goûté

si amèrement les douleurs de la solitude. Je vais me retrouver avec

mes amis, les voir, vivre avec eux. Quel plaisir! Je ne les

retrouverai pas tous puisque la persécution nous sépare, mais je vais

en voir quelques-uns et mon âme est en joie.»

Quelque temps avant la dislocation du séminaire, il avait passé par des

émotions joyeuses qu’il exprime avec sa vivacité habituelle.

«J’ai ressenti aujourd’hui une très vive joie, une de ces joies

sensibles pendant un certain temps parce que le contentement trop

intense de l’âme se traduit au dehors par de vifs épanchements... Je

riais tout seul comme un enfant à qui on réalise un de ses rêves les

plus chers: j’avais sur ma table mon billet d’invitation à la tonsure.

La joie vive du premier instant s’est transformée en un sentiment

continu et comme palpable de bonheur qui se répandait sur tout mon

être.»

La réalisation de ce rêve si cher fut reculée au mois de mars 1907, et,

un an après, rappelant ses souvenirs, il écrivait:

«Il y a un an et un jour, je recevais la tonsure. Je viens de relire

les impressions de ce temps-là, je les ai en partie revécues.

«Le charme des jours heureux que je vécus alors ne s’est point échappé

de ma mémoire. Il s’est continué pendant toute cette année.

«Je désirais Jésus, je voulais l’aimer, je l’entrevoyais sous la forme

d’un idéal brillant et vaste qui s’offrait à mes aspirations. Mais

j’avais encore peu senti la réalité de sa vie dans mon âme.

«Pendant les jours de la retraite préparatoire, l’idéal s’est abaissé,

je l’ai senti m’animer, me transporter. J’ai goûté la réalité de

Jésus, et maintenant que j’y regarde après coup et de loin, cela me

paraît une récompense de la naïveté de mes désirs et de mes

affections.

«Cette sensation nouvelle créa en moi un bonheur que je n’avais jamais

éprouvé et dont sans doute je ne retrouverai jamais l’intensité. A la

vérité, cet état n’a pas persisté, la netteté de la sensation s’est

effacée. Mais je crois qu’il en est resté quelque chose... Ce fut

certainement une époque dans ma vie intérieure. Depuis je fus, me

semble-t-il, davantage orienté vers l’action, moins vers le désir.

«Le cours de mon existence est assez bien représenté par le cours d’un

fleuve immense; pendant que le fleuve lent et paresseux s’amuse à ses

méandres, la force physique, continuellement agissante, le pousse

toujours vers la mer.

«De même je dirige souvent ma vie de façon inconstante. Je suis

presque comme les eaux du fleuve qui suivent la pente du terrain, une

force inerte que détermine et tiraille en tous sens la diversité des

circonstances et des milieux. Et toujours, cependant, sans que je

paraisse y mettre beaucoup du mien, l’état intime de mon âme monte,

sollicité par une force extérieure vers un but que j’ignore.»

A cette force extérieure qui le sollicite, il répond par une lutte avec

des défauts qu’il connaissait bien, par une application constante aux

exercices qui développent la vie de l’âme, par des pensées et des

sentiments qui s’élèvent de jour en jour.

«... Sans la pratique suivie, appliquée et réfléchie de l’oraison

mentale, on ne peut prétendre à aucune vie sérieuse. Non seulement

l’oraison oriente notre vie et nous indique la direction à prendre,

mais sans elle point de piété attentive et cordiale, point de

convictions mûries et senties, point d’observance des meilleures

résolutions, point de vie enfin!

«Elle nous donne Dieu en nous le montrant, car elle le donne à notre

intelligence pour qu’elle s’en instruise, s’en nourrisse, se

convainque de sa bonté, de sa grandeur, de sa vie. Bien faite,

pieusement, avec attention, avec cœur, elle met en nous du sérieux

pour tout un grand jour, et ainsi, toutes se suivant, elles

soutiennent ensemble notre vie et la pétrissent de l’idée et de la

sensation de Dieu.

«Un homme qui a la foi, dit-il ailleurs, doit, me semble-t-il, vivre

dans le recueillement continu, à un degré plus ou moins intense. C’est

un homme d’oraison. Il est fervent dans son oraison, car il se

considère réellement en présence de Dieu, lui, l’homme faible, petit,

misérable, en face de Dieu le Tout-Puissant. Les actes de foi sortent

de l’intime de son être, et il les fait avec une conviction fortement

sentie, avec une vive conscience de leur portée. Parce qu’il a la foi,

cet homme s’occupe de tous ses devoirs, qu’il considère comme

commandés directement par Dieu...

«L’homme qui a la foi sanctifie tous ses instants, car il a dans le

cœur le sentiment constant de la présence divine en lui et autour de

lui, toujours et partout. L’homme qui a la foi est un homme réfléchi,

recueilli, zélé, affable; l’homme qui a la foi est un saint.

«Si ce sont là les conséquences nécessaires de la présence de la foi

dans nos âmes, je dois conclure que je n’ai pas la foi...

«La conviction spéculative peut bien être sincère en son espèce; mais

tant qu’elle n’a pas d’efficacité extérieure, ce n’est pas la vraie

conviction. Celle-ci porte aux actes, parce que les vérités

religieuses sont de tout l’être et intéressent tout individu. Elle

nous fait sentir que notre conviction ne doit pas être réduite à des

actes d’intelligence, mais qu’elle doit pénétrer notre vie tout

entière.

«La conviction d’intelligence peut nous mener à un certain amour de

Dieu: elle est la marque d’une foi réelle. Et même, comme les actes

d’intelligence percent toujours un peu dans la vie extérieure, elle

peut nous mener à une vertu relative. Mais nous ne pourrons nous

arrêter là, nous qui voulons être prêtres et qui devons être des

saints...

«Il faut absolument que j’aie la foi, non pas seulement la vertu

surnaturelle qui consiste à ouvrir son cœur et son esprit aux vérités

qui viennent de Dieu... Il faut que j’acquière la vie de cette vertu,

sa conscience en moi quotidienne et aussi continue que possible.

«Être sincère pour nous qui prêchons une religion, ce n’est pas

seulement admettre dans son cœur les vérités que l’on annonce aux

autres, mais c’est surtout vivre ces vérités dans la vie pratique...

Si nous ne vivons pas notre christianisme, nous le prêcherons mal, et

surtout nous le prêcherons sans force et sans efficacité, car nos

auditeurs ne pourront vérifier sur nous le bien-fondé de nos dires...»

Plus loin, il écrit:

«Toute la noblesse, la transcendance du Christianisme est dans la

théorie de la souffrance. Dieu vient sur la terre pour nous montrer

que c’est là le chemin de la vie. Par cette théorie, par cet exemple,

il satisfait notre intelligence qui cherchait un but à la vie et un

sens à la douleur; il oriente notre volonté qui, attirée par des

aspirations de nature, ne trouvait jamais, à les suivre, la

satisfaction de ses besoins propres.»

Il a peur, ajoute-t-il, «d’employer le moyen et de mettre la doctrine en

pratique»; cependant ses efforts pour monter sont incessants et c’est

avec une expérience personnelle que, en peu de mots, il énonce les

principes du renoncement.

«Pour aimer Jésus et vivre de Jésus, il faut que nous aimions la

souffrance et vivions de la souffrance. Acceptons-la d’où qu’elle

vienne: souffrance de l’esprit et du cœur, torture des sens,

mortification de l’esprit propre, effort continu et laborieux pour se

réformer soi-même.»

La vie intérieure substantielle, profonde est, chez lui, intense, et

plus tard, quand ses confrères en virent l’expression dans ses notes

intimes, ils furent étonnés.

Cependant ils l’aimaient et constataient de grands changements, mais une

exubérance qui allait parfois jusqu’à la dissipation, une certaine

brusquerie leur avaient caché en partie le travail qui s’accomplissait.

Si, au centre même d’un milieu spécial et bienveillant, l’intime d’un

homme demeure inconnu, comment, dans le monde, ne nous arrêterions-nous

pas au seuil du vrai lorsque l’extérieur ne cadre pas complètement avec

notre conception des choses? Il est vrai que trop souvent nous ne

cherchons pas à motiver sérieusement nos appréciations, et, il faut bien

l’avouer, quand notre goût est froissé ou que nos idées ne sont pas

acceptées, nous devenons singulièrement «sévères pour les imperfections

de la vertu».

Un ancien condisciple de M. Merlet écrit en 1908:

«J’ai eu le plaisir de revoir A. Merlet à la distribution des prix de

Combrée. Quel changement j’ai trouvé en lui! Le petit air moqueur et

sceptique avait complètement disparu; une conversation sérieuse,

relevée, avait remplacé les bagatelles que l’on trouve ordinairement

dans la bouche d’un jeune homme de son âge. Sa piété était vraiment

exemplaire. Jamais je n’aurais pensé qu’un tel changement pût s’opérer

en lui...»

Il marchait progressivement, et à ce sujet écrivait à un ami:

«Certes, dans ma vie, la perfection n’est pas passée en acte, loin de

là, je vous assure...

«Mais les revirements d’âme ne se font pas ainsi à la minute, lorsque

les deux états, celui qui précède et celui qui suit, sont tous les

deux sincères. A moins que Jésus empoigne l’âme si fortement, que,

repentante du mal commis, elle soit tout d’un coup portée à la plus

ferme volonté pour le bien, et que commençant dans la sainteté sa

nouvelle vie, une vie de repentir, elle ne défaille plus.

«Ces conversions sont de celles qu’on relate en des livres. Ce n’est

pas la mienne. Je vais peu à peu mon petit chemin, défaillant souvent,

recommençant toujours...»

Néanmoins, c’est rapidement que des étapes successives le conduisaient à

une maîtrise de lui-même, à une gravité calme dont la note est sensible

dans une lettre qu’il écrit après sa seconde ordination:

«Si vous saviez comme lundi dernier le grand jour fut pour nous tous

une belle journée! Le soleil naturel matériel resplendissait dans le

ciel et semblait égayer encore en notre honneur notre charmante

propriété. Le grand soleil divin resplendissait au dedans de nos âmes,

les inondait de sa lumière, les réchauffait de sa chaleur, les animait

de sa vie. Et tout le rayonnement intérieur de nos âmes se répandait

sur chacun de nos visages, et nous étions et nous paraissions heureux

comme on peut l’être en un jour d’ordination. Ceux-là seuls

comprennent cette joie qui ont pu la goûter...

«Vous êtes, vous avez été de ceux-là. Je ne veux point m’essayer à

vous décrire la douceur des impressions ressenties. Vous avez goûté le

bonheur des ordinations bien mieux que je n’ai pu le faire, car vous

méritiez mieux que moi. J’ai entendu dire et j’ai pu constater,

d’après mon expérience, que ces impressions, loin de se tacher de

mélancolie, ne faisaient que s’adoucir avec le temps. Le récit de mes

impressions ne pourrait que ternir la poésie de vos souvenirs et je

vous paraîtrais trop ce que je suis, c’est-à-dire un novice en fait

d’amour de Dieu.

«Je voudrais seulement vous exprimer toute la joie que j’éprouve à me

rapprocher ainsi de vous, en me rapprochant de Jésus... Ce n’est pas

un sentiment d’orgueil qui fonde ma joie d’être plus près de vous,

mais comme un espoir et une assurance d’être mieux à même de vous

comprendre, de vous être reconnaissant. Et cela m’est un grand

plaisir, bien intime et bien pur.

«Je voudrais aussi vous demander de bien prier pour votre jeune ami.»

Trois mois de vacances sont données chaque année aux séminaristes, moins

pour se reposer peut-être que pour éprouver leurs résolutions par un

contact direct avec la vie extérieure.

«Je m’efforce, écrit A. Merlet à un directeur du séminaire, d’être

très aimable, très complaisant, très avenant; c’est un ensemble de

qualités qui m’a manqué trop souvent et dont j’ai besoin d’ailleurs;

ce m’est un plaisir d’étendre cet effort d’amabilité à toutes nos

relations. C’est pour moi, je crois, le meilleur moyen de faire de

l’apostolat individuel, comme vous me l’avez conseillé.»

Il essayait ainsi de réaliser ses idées sur «la façon attrayante de

vivre la religion».

«Je n’aime pas les gens qui s’entourent et se hérissent de la force

qui est en eux. Ils me font l’effet de cités du moyen âge et semblent

bâtis pour la guerre. Leur vertu est bien trempée, leur vertu est

édifiante, mais elle est froide, elle n’est pas attirante. Leur parole

est aimable, elle peut être élevée; à mon gré, ce n’est pas une parole

d’apôtre, comme je rêve l’apôtre; ce n’est pas une parole qui tout de

suite enveloppe l’âme, l’attire, la séduit.

«J’aime mieux les gens aimables et souriants, d’une amabilité qui

n’est pas de protocole, d’un sourire qui n’est pas forcé, qui couvrent

leur énergie intime d’un voile de douceur aimante et de bonté

insinuante, parce que j’aime mieux nos villages modernes, gais,

souriants, pacifiques, attirants, que les cités ceintes d’épaisses

murailles, toutes hérissées de créneaux, percées d’étroites portes à

pont-levis. J’aime la vertu qui est aimable et douce, j’aime la parole

qui est surtout touchante, conciliante... Il me semble que l’amour

doit être le principe de notre action sur les âmes, par conséquent

l’extérieur dont s’entourent nos actes et nos paroles.»

Son apostolat, il l’exerçait vis-à-vis de ses amis, quand il savait

qu’il pouvait être compris.

«Est-ce que tu t’ennuies? L’ennui, c’est le mal des âmes vides,

désemparées, qui ne sont pas éprises de quelque grande œuvre, des âmes

jeunes aussi qui ne savent pas encore à qui se donner ni à quoi se

dépenser. Ton âme est jeune encore: n’en fais pas une âme vide, terne,

sans passion pour le bien, car tu en ferais une âme asservie, une âme

vaincue par le corps qu’elle devrait dompter, dominée par des passions

qu’elle aurait dû régler, ou au moins une âme inculte qui ne

produirait pas le bien pour lequel elle est née. C’est Jules Lemaître

qui a dit: «Une bonne action est l’œuvre d’art permise à ceux qui ne

sont pas artistes.» Fais beaucoup de ces œuvres d’art. L’occasion t’en

vient à chaque instant.

«Te voilà maintenant à un âge où l’on voit devant soi toute sa vie et

où l’on réfléchit sa destinée. Ta vie sera ce que tu la feras; par un

tissu de bonnes actions, fais-en une œuvre d’art. Tu sais bien qu’à

ton âge ce sont les passions qui font naître le doute. Profite de ce

doute pour voir à quel point il n’est pas fondé; la passion

aveuglerait facilement un jeune homme sur les vérités les plus

évidentes, de même que, dans une tentation, le mal se farde...

«Tu sais bien que Dieu existe et qu’il est notre maître puisqu’il nous

a créés. Il a voulu se faire homme et mourir pour nous après les

souffrances les plus atroces. Pour que l’omnipotence infinie consente

à jouer ce rôle, il fallait qu’elle nous aimât plus que nous ne

méritions, nous, chétives créatures, qui n’usons souvent de notre

liberté que pour l’offenser. Conçois-tu après cela quelle audace il

nous faut pour résister à un Dieu qui nous a tant aimés, douter de Lui

quand on voit partout des marques de sa bonté?...

«Tu m’accuseras de te faire des sermons... Crois-moi, mon cher ami, ce

sont ceux qui te font des sermons qui t’aiment le plus, et avec

désintéressement pour ton bien. J’ai été comme toi. La Providence m’a

donné des amis et des guides qui ont su me dire les choses

sérieusement, qui m’ont fait comprendre la vie, sa raison d’être et

son but, qui m’ont rendu à moi-même, qui m’ont fait goûter ce qui est

la vraie vie, la plus large, la plus intense, la plus heureuse, la

plus indépendante parce qu’elle est à l’abri de tout ce qui peut

arriver. Je serais heureux d’être pour toi ce qu’ils ont été pour moi.

«Tu as pu croire parfois que la vie était mauvaise... C’est le signe

d’une âme délicate et bonne de sentir les misères et les malheurs.

Évidemment la terre est une vallée de larmes. Cette constatation ne

doit pas nous mener au pessimisme, mais nous faire prendre la

résolution d’alléger la souffrance d’autrui et de rendre le monde

meilleur. Il faut que nous ayons faim et soif de faire du bien autour

de nous, de semer la passion du vrai et du bien, la passion de la

science et de la vertu. Pour nous, cela allégera notre misère en

donnant un but à notre vie, un idéal à nos efforts, car nous mourons

surtout de ne pas savoir quoi faire. Notre seule raison d’être sur la

terre, la seule véritable, la seule qu’on ne peut trouver mesquine et

ridicule, c’est de nous pénétrer de plus en plus d’un idéal de vérité,

de justice et d’amour, de le préciser, de le fortifier, de le vivre,

puis de nous dépenser tout entiers à le réaliser au dehors. C’est cela

étendre le règne de Dieu en nous et autour de nous, car le règne de

Dieu signifie tous les progrès dans la justice et dans la vertu. Quel

plus noble désir, à dix-sept ans, que de vouloir se former soi-même,

de devenir un homme ardent, convaincu, fort, capable de semer le bien

autour de soi?

«En dehors de là, si tu sais réfléchir, tu trouveras tout le reste

vain, passager, au fond très secondaire. Si, au contraire, tu te

pénètres de cet idéal d’action et d’apostolat, il t’emplira tellement

le cœur que tu trouveras à la vie un charme merveilleux et une raison

d’être absolue.

«Allons, mon cher ami, ouvre ton âme à la vie. Ne la rétrécis pas, ne

l’endurcis pas, ne tue pas les élans de ta nature; apprends seulement

à les maintenir, à les discipliner, à les orienter vers un but. Il

faut vivre, il faut être fort pour faire du bien. Vois! notre pauvre

France s’en va à la dérive; c’est à nous de la relever en nous

relevant nous-mêmes. Debout et marche!»

Aucun commentaire à cette belle lettre ne vaudrait la citation des

pensées générales de M. Merlet sur l’amitié, sur les aspirations et le

développement de ses facultés aimantes.

Il s’exprime avec un charme naïf quand il fait allusion à un

froissement.

«Mon cœur se donne avec sincérité et avec simplicité, et cela me fait

bien du mal à moi qu’on me repousse. Il faut être bien méchant pour

rejeter l’affection d’un homme quand cette affection est pure, qu’elle

vient de Dieu. La charité est la plus belle des vertus.

«A mon sens, l’amitié est une véritable communion des âmes; elle lie

deux hommes par l’esprit, le cœur et la volonté, et les fait s’élever

ensemble par un effort commun vers un but unique. Être amis pour nous,

c’est vivre ensemble par l’esprit et le cœur; c’est nous confier

toutes nos préoccupations, tous nos désirs et tous nos petits

désespoirs. C’est la cause de Dieu qui nous unit.

«Il n’est pas de véritable amitié sans la confiance la plus entière...

Nous, prêtres et séminaristes, nous n’aurons jamais trop d’amis

véritables qui soient d’autres nous-mêmes. Car le grand danger qui

nous attend, nous aussi, c’est que nous laissions alanguir notre

esprit et notre cœur dans la solitude intérieure. L’amitié nous fera

une famille... Notre idéal se précisera par nos vues particulières,

nos efforts s’uniront. Il ne faut jamais être seul, même pas pour

aller à Dieu.»

Cette dernière réflexion est remarquable sous la plume d’un homme aussi

jeune; c’est par intuition que sa psychologie a la justesse d’une

intelligence qui a vu et comparé, car l’expérience de la vie n’a pu lui

apprendre les résultats à peu près inévitables des solitudes complètes

de l’esprit et du cœur.

«J’ai soif d’amour, continue-t-il, car l’amour c’est la vie de l’âme.

Un homme qui n’aime pas est un homme sans âme. Et c’est pourquoi j’ai

besoin de Dieu, car Dieu est le pur amour, le seul amour; et c’est

pourquoi l’âme meurt loin de Dieu parce qu’elle n’est plus dans

l’amour.

«Si j’arrive à la sainteté, ce sera par l’amour, car la sainteté

suppose l’effort et l’énergie, et l’amour est la seule puissance

efficace de mon être. C’est l’amour qui nous anime, c’est l’amour qui

nous ennoblit. «Toute science qui ne mène pas à l’amour est une

science vaine», disait saint Augustin. Comme il était psychologue en

disant cela! Toute mon âme se porte vers cette affirmation.

«Mais je sais que mon amour ne sera véritable, sincère, surtout

efficace sur les âmes, que s’il sort d’une vertu solide; je crois que

l’amour sacerdotal, pour être principe d’action sur les autres, doit

supposer une grande énergie intérieure, une grande volonté de

domination sur soi... L’amour est la fleur de l’âme humaine, à cette

fleur, il faut une tige. La tige, c’est la volonté. Chez moi, la fleur

voudrait venir avant la tige. Il faut que je fasse croître en mon âme

la volonté, source d’énergie, source d’amour loyal et désintéressé.

«Nous convertirons surtout par l’amour. Notre génération est une

génération lassée, de décadence, que les arguments d’intelligence ne

peuvent pas entraîner, mais qui se rendra à l’amour. Moi, je crois à

la bonté des âmes. Nous manquons plus de force que de lumière, c’est

l’amour qui nous donnera la force.

«Malgré nos théories socialistes et nos sentiments philanthropiques,

nous mourons d’égoïsme. La charité est la vertu de Dieu. Du jour où

nous aurons répandu la charité sincère dans les âmes, nous aurons

placé Dieu partout. Soyons des prêtres charitables et aimants, et nous

serons de bons prêtres. Pour cela, que l’amour passe toujours par

Dieu: en Dieu, il acquerra un supplément de force, de pureté et aussi

de tendresse.

«Ce fut jusqu’ici pour moi mon plus grand bonheur au séminaire que de

sentir chaque jour de plus en plus se développer ma force d’aimer, et

de voir m’arriver de toutes parts des preuves d’affection sincère,

surnaturelle, chrétienne et sacerdotale. J’ai pu au séminaire

comprendre et sentir l’amour, l’amour véritable qui est la vie de

Jésus en nous, à la fois immanente et extériorisée, l’amour qui se

voile à chacune de nos lâchetés ou de nos fautes et qui s’accroît

extraordinairement à chacune de nos petites victoires sur nous-mêmes.

«J’ai trouvé au séminaire l’amitié de mes confrères, amitié sans assez

d’ouverture d’âme, de simplicité et d’intimité, parfois, mais amitié

bien réelle cependant, bien naturelle et bien franche. On sent

réellement qu’il y a entre nous une communauté de pensées, de

sentiments, d’affections, une communauté d’idéal, une communauté de

bonheur et de paix qui unit intimement toutes nos âmes.

«Mais j’ai trouvé au séminaire un amour plus profond encore que celui

de mes amis, plus surnaturel, plus désintéressé: c’est l’amour de mes

directeurs... Comme eux aussi ont su comprendre ce que je suis, ce que

je désire être, ce que Dieu veut faire de moi!

«Ils ont aimé mon âme pour lui faire du bien... Le bon Dieu sait

combien je leur suis reconnaissant pour tant de bienfaits qu’ils m’ont

prodigués, pour tant d’amour dont ils ont inondé et inondent mon cœur.

Ils ont su m’adresser l’affection douce et enveloppante qui attire,

cette affection qui s’épanche et qui appelle un épanchement

réciproque.

«Je n’étais rien de bon en arrivant au séminaire. Ils ont ouvert mon

esprit et mon cœur à l’influence de Jésus, et je me suis senti naître

à une vie consciente et personnelle. C’est en eux que j’ai trouvé le

premier amour pour moi, alors que mes amis n’avaient encore qu’une

bienveillance négative.»

Ses lettres à sa famille, de sèches et courtes qu’elles étaient

autrefois, sont devenues expansives et très affectueuses.

C’est après avoir cité une lettre à sa sœur remplie d’effusions

religieuses et de pensées fortes sur la nécessité pour un prêtre de se

perfectionner, que le Supérieur du grand séminaire ajoute ces lignes:

«Voilà des pensées faites pour étonner le monde. Il croit

difficilement à leur sincérité et veut n’y voir que l’expression d’un

enthousiasme juvénile de courte durée. Telles sont pourtant les

dispositions de tout séminariste, et, avec une nuance plus calme, de

tout bon prêtre. Auguste Merlet sentait plus vivement et disait mieux

que beaucoup d’autres, mais certainement chacun de ses confrères

pensait comme lui et nul ne l’eût désavoué, même lorsqu’il se

déclarait prêt à subir toutes les persécutions que lui vaudrait sa

vocation.»

Et quand, au sortir d’un milieu qui les soulève, ils se trouvent aux

prises avec une malveillance déconcertante, avec des difficultés dont la

mesquinerie arrête leur élan, ils éprouvent évidemment ce que

momentanément, par conséquent en très petit, nous éprouvons nous-mêmes

lorsque, après avoir vécu un instant de grandes pensées, nous sommes

désorientés ou impatientés par les réalités terre à terre de la vie.

C’est alors qu’une main cordiale tendue vers eux est un grand bien.

L’abbé Merlet parle souvent dans dans ses notes de son besoin d’être

soutenu, du bien que lui fait un mot affectueux. Sans doute, à mesure

que la fermeté d’âme grandit, le besoin diminue, mais il restera encore,

il restera toujours qu’une sympathie venant du cœur peut avoir des

répercussions qui nous étonneraient nous-mêmes si nous les saisissions.

Cependant nous connaissons, pour l’avoir expérimenté par nos propres

sensations, l’effet dilatant d’un intérêt affectueux ou simplement

aimable, nous connaissons encore mieux le réconfort que produit

l’impression d’être assez pénétré, c’est-à-dire assez compris, pour que

l’indulgence accueille nos défauts ou nos maladresses.

Cette indulgence est le propre de l’amitié réelle, ou, mieux, d’un

esprit familial sincère, et l’esprit familial est, avec le respect de la

hiérarchie, le fond intime du véritable sens catholique.

Apprécier ce que l’on nous donne, oublier ce qui ne peut être donné, est

assurément une sagesse que nous déclarons très grande quand elle

s’applique à nous-mêmes, puisque nul de nous n’est parfait.

En interprétant et modifiant les expressions de M. Merlet, on aperçoit

l’harmonie que mettrait, entre les différents milieux dont la foi est la

même, la bienveillance familiale qui voile les défauts ou les lacunes,

qui s’accroît en face des qualités ou des bonnes volontés.

Ames inconnues · 第 9 / 14 题