IV

Dès la tombée du soir, les bosquets et les pavillons du bon

établissement Meysounave s’illuminèrent, et tout fut admirablement prêt

pour la fête que nous avions décidée à l’occasion du Mardi-Gras. L’idée

d’une fête était venue, je dois le dire pour que justice soit rendue à

tous, du peintre Florent qui, dans ce but, avait dessiné et même fait

fabriquer à ses frais, divers déguisements de circonstance. L’abbé Fiste

avait pris à sa charge les rafraîchissements, moi la boustifaille. Mais,

si je ne parle qu’en dernier du félibre Hector pour la collaboration

intellectuelle et matérielle qu’il apporta à l’organisation de cette

frairie, c’est qu’il fut, en vérité, l’animateur qui crée ou recrée, qui

complète, qui ordonne et qui fait, comme d’un coup de baguette magique

ou par inspiration divine, quand le soir se décide à être nuit, d’un

foyer fumeux un bûcher flambant.

Il s’appelait volontiers «le Boudenfle», ce qui se traduit, en jargon

d’Outre-Loire, par le gros, le bien-nourri, le boursouflé; et l’on sait

que sa stature et sa bedaine justifiaient pleinement ses prétentions à

ce point de vue. Féru comme il l’était des vieilles coutumes en train de

disparaître, il tomba bien à propos, dans une des bibliothèques

publiques ou privées où il fréquentait assidûment, avant que l’heure fût

venue de son envie quotidienne d’être ivre, sur un document bien

intéressant, et dont il m’a laissé copie:

Donas e senhors, io, Huc Peyrafoc, pergaminier e mestre septmanier en

aquest jorn, fau ordre a totz bons Mondins de se trobar al cap del Pont

emb chafres, bondenflamentz, mascaraus, per liessa maiora e plena gauj.

Carnabal vai morir. Montratz qu’avetz ganhat a sa vida e podetz afrontar

Caresma cornas enairadas e ponchudas[3].

[3] Dames et Seigneurs, moi, Hugues Peyrafoc, parcheminier et

maître-semainier en ce jour, j’ordonne à tous les bons Toulousains

de se trouver au bout du Pont avec déguisements, «boursouflements»

et masques, afin de réaliser liesse de choix et joie pleine.

Carnaval va mourir. Montrez que vous avez profité de son existence

et que vous pouvez affronter Carême cornes levées et pointues.

Cela voulait dire (toujours pour les barbares d’Outre-Loire) que, vers

l’an 1400, un «semainier» toulousain avait invité ses administrés

momentanés à fêter gaîment le mardi-gras. Et le Félibre Hector s’écria:

«Pourquoi n’en ferions-nous pas autant, nous autres?» Il découvrit même

que des confréries de «Boudenfles» avaient existé jusqu’à des jours qui

n’avaient rien de préhistorique par rapport au nôtre et résolut de

ressusciter une de ces confréries, ne fût-ce que pour une fois.

Les quelque cinquante voyous fidèles qui nous escortaient dans certaines

de nos promenades nocturnes furent par lui consultés et applaudirent

fort à l’idée. Quelques-uns lui donnèrent même des détails intéressants.

Ainsi un nommé Frisepoule le Borgne qui, après s’être gratté la tête à

cause des poux et le front pour réfléchir, déclara:

--Le _pépé_ a été «boudenfle» sous le Roi... ou sous le premier

Napoléon... Il est un peu «béat» à présent, mais il en raconte de bien

drôles à ce sujet. Vous pourriez toujours le voir... Il est cloué au lit

par les reins; tout de même une bouteille lui délie bougrement la

langue...

Alors nous nous étions rendus chez le _pépé_ de Frisepoule le Borgne, en

calèche, le félibre Hector et moi, après avoir laissé Noelle chez le

peintre Florent qui s’occupait de son costume: un costume qui devait

être de diablesse, sur les conseils de l’abbé Fiste.

Le pépé de Frisepoule le Borgne nous reçut bien dignement dans la masure

infecte qu’il habitait, très loin, de l’autre côté du fleuve. Par

courtoisie, il s’exprima en français, au grand désespoir du Félibre

Hector qui me glissait en langue d’oc:

--Plus rien à faire! Ils me prennent aussi pour un Barbare... Ses

renseignements en seront dénaturés...

--Chut! laissez-le parler, on verra bien.

Ici aussi, je laisse parler, en français, le _pépé_ de Frisepoule le

Borgne:

--Bon, le vin de ces bons messieurs. Ah! ces bons messieurs! Comme il y

en a un qui est fin et long et comme l’autre est beau et gras! Celui-ci,

cochon qu’il serait, on n’attendrait pas Noël pour le saigner... Et même

que je ne vous flatte pas. Asseyez-vous. Donne des chaises, femme! Ces

garces n’entendent rien à l’honnêteté ni au comment-vivre... Oui, j’ai

été boudenfle, c’était le bon temps... On était une dizaine dans la

bande... On se matelassait du col au nombril pour bien montrer qu’on

avait engraissé assez pour sortir de Carême tel quel comme on était

avant Carnaval... On se barbouillait la gueule avec du suif et de la

suie, et moi j’avais inventé de me planter aux chausses une plume de

paon, au gras des chausses, comme de juste... Ce qu’on a ri des ans et

des ans, la gorge me fait encore mal rien que d’y penser!... Sauf une

fois où un nommé Brisquet voulut m’imiter pour la plume de paon, ce quoi

j’avais inventé tout seul... Pensez! Rien que de me promener en

mardi-gras, je récoltais de quoi manger trois jours, boire huit, et

m’offrir par-dessus le marché six femelles pour le moins. C’était le bon

temps, ô bons messieurs... Et c’est fini... fini...

--Ah! cette République! grommelait le Félibre Hector...

--On n’a jamais tant rigolé qu’une fois où les camarades manquèrent de

faire brûler une rien-du-tout qu’ils avaient roulée dans du goudron et

de la plume... Elle était saoule et ne bougeait plus... Vous

comprenez?... Car il fallait faire brûler quatre ou cinq fois Carnaval

avant la minuit, et deux ou trois qui étaient un peu saouls, eux aussi,

avaient pris la pauvre pute pour un des mannequins qu’on préparait

exprès... A votre santé, s’il en reste!... Merci, mes bons messieurs!...

Ah! on savait s’amuser, à l’époque... Et, c’est vrai, ce qu’il m’a dit,

le petit-fils?... Vous allez refaire le Bal des Boudenfles?

--Je l’ai juré, dit gravement le félibre Hector...

--Ah! que n’ai-je mes jambes d’il y a vingt ans!... Mais mon cœur vous y

suivra... Boudenfle te cal boudenfla!--Boudenfla pla... belèu

douma,--cadra te desboudenfla... Tra la la la... Tra la la la...

Le vieux finit par s’endormir, notre dernière bouteille aux lèvres... Sa

femme, quelle que fût cette ignorance du «comment-vivre» dont le béat

l’avait accusée précédemment, se montra bien courtoise et nous félicita

de notre idée de Bal des Boudenfles, tandis qu’elle nous raccompagnait

jusqu’à la calèche, par un sentier bourbeux qui sentait le pissat

d’ânesse et les crottes de lapin; jamais je n’ai vu plus belle figure de

sorcière.

--Je vous écoutais sans en avoir l’air, dit-elle. J’y viendrai en

personne à votre bal, bien sûr, puisque Dieu m’a gardé mes jambes. Entre

nous, le vieux est encore jaloux rien qu’au souvenir du bon temps des

Boudenfles... Pourquoi vous a-t-il dit qu’il avait une plume de paon aux

fesses sans vous raconter que, moi, j’avais inventé la paire de cornes

sur le front?... Si on lui donnait des sous et du vin, c’était aussi à

cause de moi, qui faisais encore plus rire!

--Viens donc, vieille; et tu prendras tes cornes, dit le félibre Hector

radieux.

Lorsque nous l’eûmes gratifiée de quelque monnaie et qu’elle nous eut

comblés de bénédiction, il ajouta, du ton le plus convaincu, sans

emphase, tristement:

--Il n’y a plus que la crapule et moi qui puissions comprendre à quel

point la tradition est sainte.

* * * * *

Des réflexions analogues lui valurent des papillons noirs durant la

semaine qui suivit; il les subit dignement, en homme qui sent toute

proche une parcelle de revanche de la bataille de Muret. Il proclamait:

«Ce sera sans pareil!» Nulle gasconnade ici. Ce fut, en effet, sans

pareil. L’inspiration d’un boudenfle de nature, qui n’a pas besoin de

s’appliquer des rouleaux de ouate ou de flanelle sur l’abdomen pour

paraître avoir vraiment profité du Carnaval est une valeur morale qu’on

aurait tort de négliger en pareille circonstance.

* * * * *

... Il est huit heures après souper, c’est-à-dire huit heures du soir...

Mais, ce soir, existera-t-il des heures officielles et des coutumes

domestiques? On a mangé et bu tout le jour, sans s’apercevoir de la

différence que les heures faisaient dans l’air en prenant chacune leur

tour de garde. Il y en eut de toutes les couleurs. L’heure essentielle

est vêtue d’un manteau lilas taché de torches mobiles sur la terre et

d’étoiles qui semblent immobiles au ciel.

... Je ne sais plus... on ne sait plus trop, n’est-ce pas?... Je sais

que Fiste et Florent sont insupportables parce que, dans la salle que

nous nous sommes réservée, ils s’attardent à des discussions oiseuses au

lieu de regarder et de se taire; je sais que le félibre Hector est saoul

de cris et de paroles, alors qu’il ferait tellement mieux de l’être de

vin!... Moi, j’ai eu la bonne idée d’apporter chez Meysounave ma pipe et

tout l’attirail. Je me suffis à moi-même.

Noelle disparaît souvent. Son costume, dessiné par Florent et exécuté

par je ne sais qui, est une simple merveille. Diabolique et délicieux,

il la réalise plus que je ne pourrais le faire soit en l’aimant, soit en

la décrivant... Des poils collés sur un maillot trempé dans du

coaltar... C’était très simple, très genre «brouette de Pascal»: il

fallait encore y penser...

J’ai su depuis qu’elle avait fortement protesté dans l’après-midi et

déclaré à ses habilleuses et habilleurs que ce déguisement ne

l’avantageait guère, et que, «tant qu’à faire de ne pas se montrer nue,

il aurait mieux valu qu’elle s’habillât en dogaresse», comme elle en

avait eu un instant l’idée... Mais Florent lui dit qu’on pouvait lui

pratiquer, dans sa pelure factice, des trous pour les seins. Et alors, à

ce que l’on m’a rapporté, elle déclara, avec une moue qu’il ne m’est ni

difficile d’imaginer ni d’imaginer adorable:

--Encore... comme ça... je ne dis pas: car, des nichons comme les miens,

ça ne court pas les rues...

Et Noelle danse, danse avec n’importe qui et danse n’importe quoi. Nos

voyous fidèles ont fait merveille. Ils sont tous là; ils ont amené en

outre des amis et connaissances de tout sexe. Quelques personnes et même

quelques personnages de qualité, piqués de curiosité,--l’événement ayant

été annoncé bruyamment dans la ville,--sont venus sous divers

déguisements se joindre à la belle canaille qui emplit de ses cris et de

ses chants les jardins, les bosquets, les salles:

Trala-la-la!

Boudenfle, te cal boudenfla

Boudenfla pla!

Pòu que douma

Nou te calgue desboudenfla[4]...

[4] Trala-la-la! Boursouflé, il te faut boursoufler, boursoufler

encore, crainte que demain il ne te faille déboursoufler...

Dans le petit salon où je me suis réfugié, le félibre Hector entre,

ruisselant de sueur, rayonnant de joie. Il a revêtu «son costume de tous

les jours», s’estimant assez boudenfle par nature; mais, comme on l’a

nommé Pape des Boudenfles (la tradition exige qu’il y en ait un au cours

de ces sortes de cérémonies), il s’est coiffé d’une burlesque mitre

blanche, sur laquelle se détachent en rouge divers emblèmes bachiques et

priapiques. L’anéantissement contemplatif dont je me satisfais si bien,

allongé sur une natte auprès des instruments du rêve, a le don de le

faire entrer dans une fureur somme toute légitime:

--Mais tu es idiot! Tu n’es pas dans le ton!... Gâcheur, va... Pour une

fois où tu pouvais voir un peu de passé ressusciter!... Car, où

serons-nous, l’an qui vient? Allons, secoue-toi, arrive... C’est

admirable...

Je ne lui fis pas l’offense de ne pas le suivre, et c’était admirable,

en effet. Ceux qui cirent les souliers, ceux qui déchargent les colis et

les denrées quand ils ont besoin de dix sous pour boire, ceux qui vivent

leur vie grâce aux charmes savamment exploités de leurs bien-aimées, les

tire-laine, les rôdeurs, les entremetteurs, les voleurs et les assassins

espagnols attendant en France l’oubli de leur petite histoire, ils

étaient représentés à notre bal... Les filles des beuglants, des

auberges, des maisons-fermées, du trottoir, elles étaient là, elles

aussi... Et il y avait, en outre de riches hommes, des magistrats

chargés d’ans et masqués, et leurs fils masqués mieux qu’eux pour n’être

point reconnus des anciens, et des courtisanes de marque, égales de

Noelle et jalouses du costume païen et délicieux que ses amis lui

avaient imposé et où elle se trouvait si bien pour l’instant!

Noelle dansait, dansait, prodiguant une telle vivacité et tant

d’allégresse autour d’elle que les Boudenfles les plus frustes, les

maquereaux, les voleurs, les assassins, les riches hommes et les

magistrats s’arrêtaient sur son passage, comme éblouis par l’éclat de

cette diablesse, au visage radieux, aux seins nus hors du maillot fauve

et velu... Elle criait, sur son passage, sans se douter que c’était sa

vue qui paralysait un instant la fête:

--Allez donc! Allez donc!... C’est notre nuit!

Elle disparaissait dans un coin d’ombre, reparaissait toute en or dans

un passage éclairé; elle traînait véritablement sur soi toute la

fantasmagorie sensuelle des légendes; moi, j’étais las... Mais je n’en

félicitai pas moins le félibre Hector d’avoir su apporter à la

reconstitution d’une coutume populaire surannée tant d’érudition

voluptueuse.

* * * * *

Minuit. Et, dans le ciel, une énorme lune ronde, pareille à celle qui

faisait hurler les molosses de M. d’Escorral, à Castelcourrilh. Le

printemps semble décidément, cette année, nous aimer au point d’être

venu à notre rencontre. Il fait doux. Les chants et les cris continuent

à retentir dans tout l’établissement Meysounave. J’ai regagné ma

retraite paisible, où se tient en ma compagnie l’abbé Fiste, qui a parlé

de célébrer un peu avant l’aube la messe noire dans les caves de

l’ancien couvent.

Je crois même qu’il a donné ordre de les aménager _ad hoc_. En attendant

l’heure, il se recueille, médite,--et emprunte de temps en temps ma

pipe...

Personnellement, j’atteins le moment royal, celui où toutes les

sensations auditives, visuelles, tactiles, olfactives et gustatives se

mêlent ou se superposent pour une symphonie qui diffère de caractère

selon le tempérament du fumeur, ou, pour mieux dire, du poète. Comme à

l’ordinaire, le monde sensible tout entier n’est plus pour moi qu’images

et chansons. Les chansons viennent de très loin, mais si claires et

distinctes qu’en dépit des huées promenées par les Boudenfles dans le

terrestre pays, je reconnais ailleurs des voix d’au delà du monde,

notamment celle de la vierge captive,--enfin!--pour la première fois

depuis qu’elle m’a quitté...

Ces paroles et le chant qui les accompagne, ou plutôt qui les enveloppe,

n’ont pas de traduction possible en langage humain. Mais, parmi les

couleurs diffuses qui résument l’heure, parmi toutes les transpositions

qu’organise l’esprit presque libéré, à travers le prisme déroulé

fantaisistement, variable et mouvant qui danse à l’intérieur des yeux et

leur suffit, voici qu’enfin l’image essentielle se détache; elle

s’abstrait même pour moi de la gangue lumineuse au point qu’il ne

m’étonnerait en rien de la savoir concrète pour le reste des mortels.

Et, du même ton que Noelle criait tout à l’heure: «C’est notre nuit!» la

Captive, dans les profondeurs de Clarecrose me demande, comme

radieusement sûre de la réponse qu’elle désire:

--C’est mon heure, n’est-ce pas?

Je réponds, lèvres closes:

--C’est ton heure... notre heure.

Voici Noelle une fois de plus. Elle vient me crier qu’elle s’amuse

follement... Elle s’assied près de moi sur la natte, m’embrasse... Le

printemps précoce a gorgé la nuit lunaire de toutes les odeurs des sèves

réveillées dans les humbles bosquets et le jardin muré. Et, si le

déguisement pittoresque, séant mais hâtif de ma maîtresse sent encore le

coaltar et le vieux renard, ses seins nus et sa chevelure éparse

semblent avoir accaparé et condensé les parfums qui montaient du sol.

Elle s’est assise, puis elle se couche, les seins à la hauteur de mon

visage, de sorte que, comme je suis couché et comme sa bouche est plus

loin que ma tête, les mots qu’elle prononcent ont l’air de me venir d’en

haut, les miens d’être murmurés par un esclave à genoux.

--Est-ce que je te plais? Méchant, qui as encore fumé quand je danse! Je

te voudrais... je te voudrais!... Parle-moi. N’aie pas ta vilaine figure

absente et lointaine. Sens mes cheveux... Qu’est-ce qu’ils sentent?

--Toute la jeunesse de la Terre. Tu as le même parfum qu’il y a trente

mille ans.

--La Terre et moi avons encore quelques belles années devant nous...

L’abbé Fiste semble écouter avec intérêt et même avec enthousiasme ce

duo sentimental.

--Prends-moi dans tes bras un instant, roucoule Noelle...

--Je te le permets, dit la Captive plus fort que la Vivante...

J’obéis lâchement à la Captive, dont la belle figure est aussi

triomphante qu’au soir où le malheureux jeune homme que j’avais évincé

se tua.

Mais une horde de Boudenfles conduite, celle-ci, par Florent, entre dans

notre abri, gambade, hurle tout en vidant quelques fioles de liqueurs;

Noelle veut échapper à mon étreinte...

--Encore un instant, dit la Captive. Questionne-la! C’est mon heure, je

t’assure, mon heure.

Le boucher qui sert de modèle à Florent est parmi les Boudenfles qui se

sont introduits près de moi. Il souffle les bougies avec un bon gros

rire:

--Oh! pardon... Nous dérangeons des amoureux... Bénissez-les, l’abbé!...

Et ils repartent.

Et Florent demeure; il ricane... J’éprouve toujours comme une flatterie

personnelle, comme une victoire gagnée par moi, son désir de ma

maîtresse, désir qu’il n’a jamais pu dissimuler et dont je suis bien sûr

qu’il ne guérira pas, quoi qu’il advienne.

Il n’y a plus dans le petit salon que Fiste sur son divan, Florent droit

près de la porte. Seul, un brasero éclaire à présent la pièce... Noelle

tente de m’échapper; elle veut rentrer dans la danse.

--Laisse-la partir, mais pas avant de la questionner... Tu sais les mots

qu’il va falloir prononcer, ordonne l’Invisible...

Et je retiens l’adorable animal femelle qui rit du rire qui n’est qu’à

elle et qui m’embrasse doucement et qui divague tendrement:

--Il faut que tu m’aimes grand comme jusqu’au ciel!

--C’est fait... et depuis longtemps, je t’assure!

--Bravo; continue à mentir, murmure l’Autre.

Et je reprends, avec un air extasié:

--Alors... vraiment... tu l’as tuée pour m’avoir à toi toute seule?

--Bien sûr, puisqu’elle ne voulait pas me laisser un peu de toi.

--Et... comment est-elle morte?

--Elle s’est débattue... J’ai pris une grosse pierre... Le coup de

revolver ne l’avait pas tuée tout à fait, tu comprends?... Ah! c’était

bon...

--Je parle contre les lèvres de Noelle:

--C’est vrai? Bien vrai?

--Je te le jure, mon chéri... Je lui ai fait un trou rouge au front...

là... Et puis la Diole s’est chargée du reste.

--Embrasse-moi, Noelle!...

--Ah! mon chéri... tu m’embrasses comme si tu me disais adieu!

--Dis-lui adieu, c’est bien cela, ordonne l’Absente.

--Va danser, Noelle!

Elle bondit, après un nouveau baiser, heureuse de rejoindre la fête de

plus en plus bruyante... Tout ceci n’a duré que quelques secondes; mais

Florent lui barre la porte, les bras en croix...

--Halte-là!

--Zut!

--Pas avant de m’embrasser. C’est notre nuit... Et Michel le permet...

Pas vrai, Michel?

--Michel! Mon chéri!... J’ai envie de lui casser cette bouteille sur la

tête...

Elle se débat pour rire, je ne bouge pas; je ne vois plus l’abbé Fiste

dans son coin d’ombre. Je ne vois que Noelle et Florent se disputant et

gesticulant dans la lueur du brasero à qui le vent, entrant par la porte

restée ouverte, donne un regain de flammes dansantes. Noelle, en

reculant, s’en est approchée. Elle est toute dorée contre la clarté et

de la même teinte qu’elle... Une demi-seconde, je voudrais me lever ou

crier, pressentant l’horrible danger. Je ne le fais pas, je ne puis le

faire... Une force, qui n’est pas seulement le poids mort de ma paresse,

cloue mon corps à ma natte et ma langue à mon palais. Florent continue à

esquisser un geste d’étreinte, en s’avançant toujours vers la belle

proie qui proteste...

Un grésillement, une flamme le long du maillot éminemment inflammable...

Comme un accident est vite arrivé!... Et la malheureuse se sauve en

dépit de Florent ahuri ou vexé, de Fiste qui n’a sans doute rien vu, de

moi qui ne parviens à me lever que quand il est trop tard,--sans être

sûr encore, au reste, d’avoir «bien vu»... Elle se sauve... Il y a,

durant quelques secondes, dans la grande allée du jardin Meysounave, un

être de féerie et d’horreur qui a l’air de danser encore et qui

flambe...

Et puis la torche humaine et divine s’écroule, juste comme nous allons

la rejoindre, affolés, hurlant... Trop tard! D’autant plus qu’une

cohorte de Boudenfles débouche au même moment d’une autre allée, et que

les Boudenfles, croyant à un mannequin qui brûle, forment une ronde

double ou triple et, sans s’occuper de nos cris, nous croyant ivres,

gambadent et gesticulent autour de la suppliciée à présent inerte à

jamais... Alors, le chant de retentir de plus belle, car le félibre

Hector, Pape des Boudenfles, était survenu à son tour, en cas que

l’entrain eût besoin d’être ranimé:

Tra la la la!

Boudenfla pla!

Pòu que douma

Noun te calgue desboudenfla!...

Ce ne fut qu’un quart d’heure plus tard que nous parvînmes à lui faire

entendre ce qui s’était passé. Ce fut assez difficile, parce que les

événements les plus naturels, quand ils secouent trop durement les

sensibilités et les intelligences, ressemblent à des hallucinations dues

aux manœuvres d’un magicien stupide, à de mauvaises farces dont on

préfère rire, parce que l’on se sent supérieur à elles.

C’est ce que je fis, sur le moment, paraît-il. Florent, lui, sanglotait

doucement. Le félibre Hector croyait encore qu’on se gaussait. L’abbé

Fiste s’était agenouillé à trois pas d’un petit tas de choses encore

ardentes et priait silencieusement. Qui priait-il? Dieu? ou l’AUTRE? ou

les Autres?...

Moi, je pensais, durant les quelques secondes qui suivirent, avant qu’on

eût tout à fait compris et qu’on se fût décidé à m’entraîner ailleurs, à

m’entraîner doucement, très doucement:

«C’est drôle comme cela peut tenir peu de place sur un coin banal de la

terre, un corps qui fut tant de plaisir qu’il m’eût dégoûté du bonheur!»

Il me semble que mon histoire est finie. Elles sont deux, maintenant, à

m’attendre au fond de Clarecrose. Est-ce que la vie que j’ai décrite

continuera là-bas? Je le crois fermement. Je crois qu’il y a un château

à rebâtir pour Ève et moi, ailleurs; des voluptés pour Noelle et moi que

nous ne pourrons connaître que dans un monde autre que ce monde, lequel

se prête peu à la fantaisie raisonnée et à un éclectisme transcendant.

Je n’en veux pas à ce qui fut ma vie et encore moins à ce qui sera ma

vie sur la Terre. Quand je quittai la Cité rose pour revenir dans ma

petite ville blanche et rouge, l’abbé Fiste, qui m’avait accompagné en

pleurant jusqu’au train, me dit:

--Chrétien... païen... L’essentiel, n’est-ce pas, c’est que tout ce que

nous avons commencé ici puisse être amené à sa perfection dans une

prison moins sordide que celle où nous nous serons rencontrés quelques

jours.

La prison, c’était un printemps royalement réalisé, comblé de parfums et

de lumière. J’embrassai Fiste en pleurant à mon tour. Je ne l’ai jamais

plus revu. Il est mort. Mais non pas avant Florent, qui se portait déjà

bien mal lors du Bal des Boudenfles. Le félibre Hector, lui, vit

peut-être encore à l’heure actuelle, mais tout ce qui aurait pu aider

_la Cause sacrée_ a tourné si mal que j’ai préféré ne plus répondre à

ses lettres lamentables.

Quelques mots seulement sur deux personnages dont les clairvoyants ne

sauraient méconnaître l’importance dans ce récit: M. de

Fontès-Houeilhacq et M. Sulpice d’Escorral.

M. de Fontès-Houeilhacq continua de vieillir paisiblement dans la

demeure de ma mère. Il ne changeait guère intellectuellement et

dissertait toujours avec autant de plaisir sur des thèmes obscurs et sur

un ton pédantesque. En revanche, son orgueil de bon tireur crut avec

l’âge et la myopie. Il était devenu d’autant plus insupportable qu’on ne

pouvait guère, eu égard à ses cheveux blancs, se permettre des

railleries vis-à-vis de lui.

Le marquis Sulpice avait déjà eu trois fils de sa nouvelle femme trois

ans après les noces; celle-ci était une fort belle personne, dodue et

bonne vivante... C’est-à-dire que la pauvre Ève n’avait guère plus de

tombeau dans le cœur de son père qu’en terre chrétienne. M. d’Escorral

était redevenu ce qu’avaient été de tout temps les marquis d’Escorral,

dont il représentait, je l’ai dit, le type parfait. Et les chasses à

Castelcourrilh, quand revenait le Prince Automne, étaient comme toujours

joyeuses et mouvementées.

Ce fut Sulpice d’Escorral qui trouva le seul moyen décent de guérir ce

bon M. de Fontès-Houeilhacq de ses prétentions excessives au sujet de la

justesse de son tir. Il avait, le cher homme, des imaginations si

réjouissantes! Il nous mit, bien entendu, au courant de son dessein.

Voici: devant M. de Fontès-Houeilhacq à l’affût, il simulerait le

sanglier en bondissant à quatre pattes dans un fourré; on laisserait le

chasseur tirer tout seul, et la bête, éclatant de rire à son nez, lui

prouverait qu’il manquait son coup quelquefois:

--Vous comprenez, j’ai garni sa giberne de cartouches à blanc, criait

Sulpice rutilant de joie... Ah! Ah!... Et puis, y aurait-il des balles

dans les cartouches, je me sentirais encore bien tranquille!

Ce programme fut exécuté à la lettre. Le sanglier improvisé bondit dans

un fourré à cinq où six mètres du chasseur qui tira au jugé,--et le tua.

Le matin même, M. de Fontès-Houeilhacq, ayant épuisé sa provision de

cartouches, en avait pris, sans crier gare, d’autres qui n’étaient pas

pour rire.

Ce fut un bien douloureux événement. Ce qui nous consola, dans la mesure

où l’on peut se consoler de pareils malheurs, c’est qu’en attendant la

majorité du nouveau marquis d’Escorral, un sien cousin, tuteur dudit

marquis, était parfaitement capable de conduire lui-même les chasses.

Quant à M. de Fontès-Houeilhacq, il vit encore. Il frise gaillardement

la centaine. Mais, par un sentiment de délicatesse bien naturel, il ne

chasse plus.

La petite faunesse · 第 24 / 29 题