III

. . . . E vidi spenta

Ogni veduta, fuor che della fiera...

_Inferno_, canto XVII.

Cette année-là, dès la fin de janvier, un printemps étrangement précoce

se promena en robe molle sur la contrée de mon exil. Le soleil,

frémissant comme un bel adolescent sortant nu du bain, semblait danser

pour se réchauffer lui-même, au-dessus des champs et de la ville. Vénus

trop amoureuse avait-elle réveillé Adonis en avance, par rare faveur du

Maître infernal? Jamais, en tout cas, le couple amoureux que nous

formions, Noelle et moi, ne m’avait paru réaliser à ce point ce qu’il

attendait de lui-même, atteindre si souverainement la plénitude de la

volupté dévolue aux créatures mortelles. Car à la volupté toute nue et

brève s’adjoignait maintenant, comme une parure inattendue et d’autant

plus précieuse, une tendresse sensuelle qui devançait et prolongeait le

plaisir par une sorte de bonheur.

O violettes disséminées déjà dans notre jardin et dissimulées sous les

touffes de leurs feuilles, violettes dont nos compagnons de fête

comblaient notre maison, violettes aux éventaires des baraques sur les

boulevards, violettes aux mains des marchandes errantes qui, jeunes ou

vieilles, jolies ou laides, avaient l’air de prêtresses promenant des

flambeaux de parfums! Une chanson suffit à évoquer des mois de notre

vie... Pourrai-je, moi, avant le tombeau, respirer au printemps un

bouquet de violettes sans murmurer: Noelle... Noelle... et sans

retrouver comme par magie, durant l’éclair d’une seconde, mes sens et

mes sentiments d’alors?

Un vrai printemps en fin de janvier, dis-je; et, si le soleil

disparaissait plus tôt qu’aux printemps ordinaires, c’est sans doute que

Vénus avait hâte d’appeler l’ombre nuptiale sur les joies à elle

prématurément consenties par le Dieu d’en bas.

Les plus familiers de nos familiers, l’abbé Fiste et le félibre Hector,

me rejoignaient volontiers à l’heure crépusculaire où, rompu

délicieusement, un peu vague, j’attendais, prêt moi-même au départ vers

le cœur de la ville, que Noelle se fût définitivement trouvée belle en

ses atours. Le temps aurait pu paraître se traîner pour des gens pliés à

des existences ordinaires, mais nous ne nous préoccupions guère du

temps; en attendant le bon plaisir de mon amie, nous trouvions

véritablement, par des soirs pareils, un plaisir ineffable à soumettre

l’heure aux savantes ou nonchalantes divagations de nos discours.

Je voudrais en recueillir l’essence, de ces discours, et pointiller par

endroits le papier où ma plume se hâte des étincelles fugaces maintes

fois surgies de leur animation morne et désabusée. Ces soirs de

printemps précoce qui furent peut-être quinze dans la réalité peuvent

être aussi facilement décrits que s’ils n’avaient jamais été qu’_un_,

tant ils se ressemblèrent.

Et voici le soir...

Voici le soir, qui monte de la terre comme une plante dont la fleur

s’est épanouie dans tout le ciel et dont les racines se seraient au

préalable accrochées partout, même dans les âmes. Je ne sais plus d’où

ni comment l’abbé Fiste et le félibre Hector sont arrivés, tant ils me

semblent à cette heure, visages et paroles, peu différents de ce que

poursuit ma lassitude tout ensemble heureuse et désenchantée. Le soleil

est devenu rose et large derrière la brume tôt montée; dans la véranda

étroite et longue, nous nous sommes allongés sur des divans qui forment

_triclinium_ autour d’une table chargée de flacons et de bouteilles,

énormes pierres précieuses grotesquement taillées: du vert, du rose, du

brun... Comme la véranda fait face au soleil couchant, imaginez, contre

le mur blanc et nu, ces reflets parmi le jeu mouvant des ombres des

branches du jardin que mollement le vent balance. Chacun de nous caresse

une pensée sans être trop sûr qu’elle existe en lui; car s’il était

simplement sûr qu’elle méritât d’exister, c’est-à-dire d’être exprimée,

il la dédaignerait peut-être aussitôt...

--Et ce soir, que fait-on? demande l’un.

--J’ai peut-être une idée, répond l’autre.

Il expose son idée. Je dois dire que c’est désormais, chez nous, une

sorte de rage passive que de nous livrer aux pires fantaisies de

l’esprit et des sens. Chaque soir, il faut trouver du nouveau, ce qui

n’est pas toujours commode. Irons-nous, traînant derrière nous ou contre

nous diverses prostituées facilement éblouies, peupler de danses et de

cris les jardins d’une maison de plaisir comme il en est tant aux abords

de la ville? Ferons-nous la tournée des bouges? Inviterons-nous les

tenancières de la Rue du Canal à illuminer à notre approche, et les

forcerons-nous si elles ronchonnent, à le faire sous l’œil bienveillant

de la police, grâce au concours d’une cinquantaine de voyous fidèles et

conduits au doigt et à l’œil par mon... homme d’affaires Durand? Un

d’entre nous a-t-il pensé à commander un dîner fin dans un bon endroit?

Nous contenterons-nous du vieux cahors, de l’omelette aux truffes et du

chapon incomparables qu’on est toujours sûr de trouver à la bonne

auberge Meysounave?... C’est là que nous nous rendons en général, quand

notre imagination est pauvre. Notre imagination, dans ce cas, nous

saurons probablement l’enrichir un peu plus tard, chez moi, dans

certaine salle sombre que j’ai fait aménager au premier étage, où il y a

des peaux de bêtes et des nattes, quatre petites lampes qui brûlent

doucement sous des globes de cristal dépoli et un bon Dieu d’ivoire et

d’ébène qui contemple son nombril comme s’il était l’objet le plus

délectable de ce monde et de l’autre.

Et voici le soir...

Noelle n’est pas encore prête. Fiste parle comme pour lui-même:

--Dieu... les Dieux... Laissez-moi tranquille. Toutes les religions

arrivées à leur plus haut point de développement, j’entends quand elles

sont--dans la mesure où cela se peut--déterminées et assises, ont

toujours énoncé les mêmes vérités; à tort ou à raison, elles se sont

comme entendues pour déclarer blâmables ou louables les mêmes choses. Le

Maître qui voulut la confusion des langues lors du bâtissement de Babel

doit se plaire au jeu d’embrouiller les pensées et les actions de ses

esclaves. Une religion, comme une langue, est un ensemble de symboles.

Je suis polyglotte en matière de religion.

Le félibre Hector opine du chef:

--Il a raison. Mais tenons-nous-en au paganisme et au christianisme. Nos

paysans, nos simples, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui voient le plus

loin et le plus clair sans le savoir, ah! je défie bien un esprit averti

de discerner s’ils sont plus chrétiens que païens, si fort qu’ils soient

exacts aux offices. Je vais vous dire des vers, ajoute-t-il après avoir

rempli et vidé son verre de nouveau.

Voici des vers du félibre Hector:

Comme le curé consacrait l’Hostie

Un Diable sortit de la sacristie.

Il était vêtu des reins aux talons

De fange jaunâtre et de longs poils blonds;

Des guêpes guettaient les grappes vermeilles

Dont le mécréant ornait ses oreilles;

Ses yeux goguenards brillaient au-dessous

D’un chapeau de lierre et de pampres roux;

Même il regardait, s’il faut qu’on le dise,

Les filles du bourg avec paillardise.

Et tous les chrétiens, à le voir ainsi,

Se sentaient le cœur de crainte transi;

Et le maître-clerc et ses trois collègues

Et le vieux curé tirèrent leurs grègues

Et, se bousculant, hurlant et brâmant,

S’enfuirent avec épouvantement.

L’intrus, lui, guignait, d’un œil de malice,

Le vin qui restait au fond du Calice

Et, sournoisement, reniflait ce jus.

Puis, ayant frotté de ses doigts pelus

Sa gorge ridée et son ventre obèse,

Il vida le vase en ricanant d’aise.

Or, tous gémissaient, car c’était pitié

De voir ce païen, bouc plus qu’à moitié,

Du sang de Jésus se remplir la panse

Par gloutonnerie et concupiscence.

Il posa le Vase après avoir bu

Puis y replongea son museau barbu

Trois ou quatre fois, redoutant sans doute

D’en laisser encore, au fond, une goutte,

Et soudain, tombant d’un rouge vitrail,

Un flot de soleil heurta son poitrail,

Y fit rutiler un reflet de torche...

Et ceux qui s’étaient massés sous le porche,

Blêmes, et tremblant d’un effroi mortel,

Virent le démon, près du maître-autel,

Les coudes levés, et qui semblait boire

Le sang d’Apollon dans le Saint-Ciboire.

Bien entendu, le félibre Hector nous récitait ainsi d’autres poèmes de

son cru. Si j’ai retenu celui-ci de préférence, c’est qu’il l’avait

composé dans la langue des barbares d’Outre-Loire, «dans cet immonde

patois français qui a déshonoré jusque chez nous l’air qu’on respire».

J’emploie les expressions mêmes du félibre Hector, homme placide et bon

vivant remarquable, mais qu’un éternel besoin de revanche tracassait

jusqu’à l’exaspération, et jusqu’à une exaspération lyrique, quand on

prononçait devant lui le nom, non pas de Sedan, certes,--car il ne

s’occupait pas des affaires des autres,--mais celui, par exemple, de

Muret.

Un poème d’Hector en français! Comme je m’en étonnais, il m’expliqua

qu’il en composait ainsi quelques-uns, dans ses moments de neurasthénie

et dans un but de propagande.

--Ami, les Francs sont aussi éloignés de nous qu’ils le sont des

Borussiens, intellectuellement et moralement. Quand l’abominable Simon

vint, par ordre du Roi de France, égorger nos filles et nos femmes sans

défense, brûler nos couvents, faire taire l’harmonieux murmure de nos

Cours d’Amour, c’était la lutte, trop souvent victorieuse, hélas! de

l’ombre contre la lumière... Ce qui est fait est fait: je m’incline...

On nous a tout volé, jusqu’à notre langue qui était la plus belle et la

plus parfaite de celles qui surgirent, aux environs de l’an mille, d’une

barbarie désormais désuète. Non, on ne nous l’a pas volée, notre langue,

et je suis trop indulgent: on a tenté de l’assassiner et on y est

presque arrivé à l’heure actuelle. Jamais peuple ne fut plus opprimé par

ses vainqueurs que le nôtre. Encore une fois, je parle sans rancune. Et

cela m’est d’autant plus facile que j’ai toujours ma revanche à portée

de ma main...

--Votre revanche?

--Oh! un imbécile déclarerait qu’elle n’a aucun caractère pratique, et

l’imbécile aurait en somme raison. Mais c’est le lot des vaincus subtils

de savoir se venger d’une façon qui n’est valable que pour eux-mêmes.

Que voulez-vous que pense un Français barbare des vers que j’ai pris la

peine d’écrire en son jargon?... Non! s’il vous plaît, pas de

compliments... Évidemment, je puis écrire en français comme en tout

autre langue... Mais là n’est pas la question... Je me venge, je vous

dis! De toutes les pensées troubles et précieuses que la vie et la

civilisation actuelles nous accordent, celles qui flottent autour du

mot: religion,--qu’il soit au singulier ou au pluriel,--représentent

encore les plus amusantes et les plus pittoresques, pour certains

rêveurs désabusés... Est-ce vrai, Fiste?

--Certes, ô très cher, comme dirait Socrate s’il t’écoutait...

--Et, dès lors, qu’est-ce que vous voulez qu’un Français comprenne à des

vers comme ceux que je viens de vous lire? Rien. Entre les Teutons

mystiques et les Occitans artistes et éclectiques, les Francs sont

restés irrémédiablement un peuple sec, sans sève, sans musique de mots,

d’idées ou de sentiments... Le français est une langue qui me fait

penser à une vieille fille propre, rigide et bien tenue, dûment corsetée

et savamment coiffée... Quelles merveilles aurait produites le talent

d’un Ronsard ou d’un Racine,--car, au delà, il n’y a que le miracle de

Chénier,--si nous avions été vainqueurs à Muret, et si, en 1882, on

parlait notre langue à Paris, comme l’ont parlée les gens très bien,

vers l’an 1100, à Florence et à Naples? Je n’ai qu’une chimère, qu’une

hantise, qu’une lubie: ma langue d’oc... Mais, si je rentre ivre ce

soir, ce qui est probable, et si maman me bat, ce qui est certain, cela

suffira à ne point me faire paraître les coups trop durs ni les

conséquences du festin trop amères.

--Je vous comprends tellement bien! dit l’abbé Fiste... Mais nous

parlions religion et religions?...

--J’y arrive. Il en est de même Outre-Loire pour la religion comme pour

la langue; pas de milieu: ils sont ou mécréants ou bigots. Ces gens ne

savent pas garder la juste mesure. Que disiez-vous tout à l’heure? Les

religions _cultivées_, celles qui ont leurs parchemins, ne sont que les

traductions d’une vérité toujours identique à elle-même... Alors, je me

venge... je vous dis! Je me venge... Un Français ne trouvera dans le

poème que je viens de vous lire qu’un aimable assemblage de mots heureux

et de rimes strictes... Mais moi, mais vous...

--Oui, dit Fiste.

--Ah! Ah!... ajoute brusquement le félibre Hector, il n’ont jamais vu,

eux, un Faune entrer dans une Église... Ronsard lui-même, que je vous ai

dit que j’admire, ne les a jamais rencontrés dans son Vendomois... Il

les a reniflés de loin à travers le blanc et le noir des livres... Il a

eu du mérite à cela... mais, tenez, Cladel, qui n’est pas un grand homme

et dont Coppée dit qu’il a des poux[2], Cladel a vu un Faune. La

dernière fois que Mendès est venu ici, il m’a raconté lui-même ce que

Cladel...

[2] Confirmé par Léon Daudet dans _Fantômes et Vivants_.

Alors, l’abbé Fiste, doucement:

--Ne nous égarons pas... Mendès est un garçon charmant et un curieux

poète... Mais il ne peut pas voir... il ne peut pas même raconter les

Faunes...

--Pourquoi?

--Parce qu’il n’est pas de notre race, dit, de plus en plus doucement,

l’abbé Fiste...

--Très juste. J’ai envie de manger. Qu’est-ce qu’elle fiche, Noelle?

Personnellement, je l’ignore.

* * * * *

Et voici, non plus le soir, mais la nuit, si bleue et comme si lourde

dans le ciel qu’elle n’est en somme au soir que ce qu’est le fruit à la

fleur. Le soir a mûri pour être plus beau sous un nom féminin. J’ai

écouté sans ennui encore que sans intérêt les propos de mes

hôtes, que j’ai accoutumés à ne pas se vexer quand je suis

«l’homme-qui-ne-s’intéresse-pas-aux-discussions». A un moment, tandis

que le soir faiblissait, que ses emblèmes,--reflets de bouteilles et

ombres de branches,--s’effaçaient sur le mur blanc de la véranda, il

semblait l’explication même de mon monde intérieur. Un peu de couleur et

quelques lignes sur du blanc presque trop cru... une flamme qui

s’éteint... Ce n’est plus le sommeil qui se prépare, mais je ne sais

quoi de plus puissant et d’analogue. Je n’ai pas besoin de fermer les

yeux pour dépasser la salle des Dames-en-rose... La Captive est toujours

au delà... Captive ou fidèle?... Ses cheveux sont épars comme ceux des

pleureuses antiques aux funérailles des héros. Sait-elle que Noelle a

avoué dans une seconde de folie? Peut-être! Sa douleur, en tout cas, est

désormais moins accablée que guerrière: je reconnais la vierge qui me

plut, de la nuit où je la poursuivis sauvagement dans le parc de sa

demeure héréditaire jusqu’à la nuit plus trouble où elle s’en fut vers

Clarecrose sans moi.

Au delà du mur de cristal qui ne permet à aucune parole de résonner,

pour le mortel, qu’il vive ou rêve, ses lèvres remuent de telle

façon,--tandis que l’abbé Fiste et le félibre Hector continuent de

disserter,--que je commence à comprendre, comme le font, après quelque

expérience, les plus sourds...

--Je sais un beau château à la claire façade basse et longue. La Déesse

sans tâche a oublié l’offrande inconsidérée qui lui a été faite à mon

insu. Il n’est pas que la vie pour permettre au Bonheur de nous guider,

comme fait un flambeau lointain, ou pour nous illuminer comme à l’infini

intérieurement, de même qu’une toute petite bougie fait une immense

chambre... Je t’attends. Elle m’a tuée. Sera-t-elle victorieuse pour

cela? Non.

--Esclarmonde de Montségur... poursuit le félibre...

--Je t’aimais, énonce encore la voix silencieuse... Le beau château est

peut-être bâti ailleurs... ici... Il est beau, je te dis. Mais il ne

m’empêche pas, si beau soit-il, de penser à celui que nous aurions pu

posséder sur la terre. Celui-ci, je le revois toujours comme si c’était

octobre... On a rentré les orangers dans la serre, jamais le sol n’eut

une odeur si douce et si déchirante, et de grands vols de migrateurs

passent triangulairement dans le ciel si pâle qu’il ressemble à ce que

l’on prend ici pour du ciel. Et, comme il n’y a pas non plus de temps

ici et, que tous les événements sont juxtaposés sur un même plan,

presque sur une même ligne, j’entends les cloches que le curé a fait

sonner pour notre mariage, et je vois aussi l’enfant qui est né de

nous... Si tu savais comme il est joli!

--Mistral était un gamin, continue le félibre Hector, un gamin de

génie... peut-être... Mais on ne passe pas une vie honorée et d’ailleurs

honorable à écrire des poèmes et à fabriquer des dictionnaires. Il y a

mieux à faire: lever des armées...

--Il est joli; nous sommes heureux... La vie qui nous reste à vivre est

comme une voie toute droite qui grimpe le long d’une colline... et nous

sommes tellement sûrs qu’elle ne s’arrête pas là où s’arrête

l’horizon!...

* * * * *

C’est bien la nuit, à présent. Brusquement, un nouveau parfum se mêle à

ceux qui m’entourent. Je n’ai pas besoin de tourner la tête, je sais que

Noelle est là. Elle est arrivée sans bruit, comme font les êtres qui

dorment le jour. L’abbé Fiste et le félibre Hector se sont tus.

Clarecrose s’est effacée, emportant loin de moi la Captive.

--Nous sommes heureux, heureux, heureux, murmure encore pourtant celle

qui disparaît une fois de plus...

L’abbé Fiste s’est levé. Il est comme à l’ordinaire vêtu avec un certain

dandysme: grande pèlerine de drap noir doublée de satin fauve, chapeau

de feutre aux larges ailes; il ne se guérira jamais d’avoir été prêtre.

_Sacerdos in æternum!_ Et le compliment traditionnel qu’il débite à ma

maîtresse, ah! comment en exprimer le ton et l’onction sur le papier

périssable, avec de pauvres mots humains?

--Je vous salue, pleine de grâce! Vous arrivez vers nous à l’heure due,

et c’est comme si une étoile inconnue s’était levée. On vous reconnaît à

votre parfum avant que votre apparition ait eu lieu. Savez-vous ce que

c’est qu’être belle, Noelle? Regardez-vous. Pas besoin de miroir. Vous

êtes une offrande du ciel à la terre. Quel miracle que vous puissiez

parler! J’aimerais mieux que vous miaulassiez tout à l’heure. Est-ce que

vous aimez ce diplomate? C’est un garçon dénué de tout intérêt,

quoiqu’il me soit très cher. Riez, Noelle! Le printemps arrivera encore

plus vite. Avez-vous, dans vos veines, du sang ou de l’ambroisie?... Je

parle très sérieusement. Oh!...

Il a poussé cette exclamation tandis qu’un rayon de soleil,--le

dernier,--allait frapper le bras nu de ma maîtresse, y faisant flamber

un duvet blond dont mes baisers eux-mêmes n’avaient peut-être jamais eu

conscience. Et c’était comme une phosphorescence sur de l’ivoire.

--Qu’est-ce qui vous pique? fait Noelle en riant...

--Rien, c’est très drôle... Vous avez toujours été comme ça?

--Vous êtes saoul déjà, mon cher Fiste?

--Je crois que jamais je n’ai vu si vrai... Est-ce que vous estimez

véridique le principe de l’immortalité de l’âme, Noelle?

--Je m’en fous.

--Vous avez raison. Ce sont là des questions qui ne vous regardent pas

personnellement, n’est-ce pas? Dites... dites-moi...

Il s’est levé, s’avance vers elle:

--Dites-moi où vous étiez, il y a deux mille ans?

--Aubanel, continue le Félibre Hector, aurait pu être tenu pour un homme

de génie s’il s’était décidé à chanter la Vénus d’Arles en vers libres.

--Il y a deux mille ans, dit en riant, mais comme pour elle toute seule,

Noelle... je ne sais plus... Nous avons des vies imposées qui se

poursuivent comme des chapelets de chiendent à travers la bonne herbe.

Tout à fait comme ça. Je sais que j’ai été beaucoup de choses, et même

que j’ai été heureuse. Je vois mes pensées comme des images sur un grand

livre, et il y en a de bien jolies. Mais de quoi vous mêlez-vous?

--Excusez-moi. Pur sentiment de sympathie. Et qu’est-ce que vous allez

devenir ensuite, Noelle? N’est-ce pas, que c’est embêtant d’être sûre de

ne pas mourir à la manière de tout le monde?

--J’ai toujours un pays où me réfugier. Quand j’en aurai assez d’être en

panne sur la terre... Oh! c’est moi qui parle maintenant comme si

j’étais saoule!

Il fait tout à fait nuit. L’abbé Fiste, qui s’était approché de Noelle,

voit, comme je le vois moi-même d’un peu plus loin, ses yeux étinceler

dans l’ombre; et brusquement il recule:

--Vous savez, dit-il tandis que nous nous apprêtons au départ, on a fait

brûler jadis des sorcières pour des motifs moins graves...

La petite faunesse · 第 23 / 29 题