IV

Nous voici donc devant le mystère de la conscience universelle. Bien que

nous soyons incapables de comprendre l'acte d'un infini qui se

replierait sur soi pour se sentir, par conséquent se définir et se

séparer d'autre chose, ce n'est pas une raison suffisante pour le

déclarer impossible; car, si nous rejetions toutes les réalités et

impossibilités que nous ne comprenons point, il ne nous resterait plus

de quoi vivre. Si cette conscience existe sous cette forme dont nous

avons l'idée, il est évident que nous nous y trouverons et y prendrons

part. S'il y a conscience en quelque lieu, ou quelque chose qui remplace

la conscience, nous serons dans cette conscience ou cette chose, puisque

nous ne pouvons être ailleurs. Et cette conscience ou cette chose où

nous nous trouverons, ne pouvant être malheureuse, puisqu'il est

impossible que l'infini n'existe que pour son malheur, nous n'y serons

pas malheureux non plus. Enfin, si l'infini où nous serons lancés n'a

aucune espèce de conscience ni rien qui en tienne lieu, c'est que la

conscience ou ce qui la pourrait remplacer, n'est pas indispensable au

bonheur éternel.

V

Voilà, je pense, à peu près, ce qu'il est permis d'affirmer, pour

l'instant, à l'âme inquiète devant l'espace insondable où la mort va

bientôt la jeter. Elle y peut espérer tout ce qu'elle y rêvait; elle y

craindra peut-être moins ce qu'elle y redoutait. Si elle préfère

demeurer dans l'attente et n'admettre aucune des hypothèses que j'ai

exposées de mon mieux et sans parti pris, il semble cependant difficile

de ne pas accueillir, tout au moins, cette grande assurance que l'on

retrouve au fond de chacune d'elles: à savoir que l'infini ne saurait

nous vouloir du mal, attendu que s'il tourmentait éternellement le

moindre d'entre nous, il tourmenterait quelque chose qu'il ne peut

arracher de soi, et partant tout lui-même.

Je n'ai rien ajouté à tout ce qu'on savait. J'ai simplement tenté de

séparer ce qui peut être vrai de ce qui certainement ne l'est point;

car, si l'on ignore où se trouve la vérité, on apprend néanmoins à

connaître où elle ne se trouve pas. Et peut-être, en recherchant cette

introuvable vérité, aurons-nous accoutumé nos yeux à percer, en la

regardant fixement, l'épouvante de la dernière heure. Il reste sans nul

doute, à dire bien des choses que d'autres diront avec plus de force et

d'éclat. Mais n'espérons pas que quelqu'un prononce sur cette terre le

mot qui mette un terme à nos incertitudes. Il est au contraire fort

probable que personne en ce monde, ni peut-être dans l'autre, ne

découvrira le grand secret de l'Univers. Et, pour peu qu'on réfléchisse,

il est très heureux qu'il en soit ainsi. Nous avons non seulement à nous

résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais à nous réjouir de n'en

pouvoir sortir. S'il n'y avait plus de questions insolubles ni d'énigmes

impénétrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il

faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers

proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus

qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu

et l'inconnaissable sont et seront peut-être toujours nécessaires à

notre bonheur. En tout cas, je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa

pensée fût-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne,

d'être éternellement condamné à habiter un monde dont il aurait surpris

un secret essentiel et auquel, étant homme, il aurait commencé à

comprendre quelque chose.

La Mort · 第 77 / 78 题