Nous voici donc devant le mystère de la conscience universelle. Bien que
nous soyons incapables de comprendre l'acte d'un infini qui se
replierait sur soi pour se sentir, par conséquent se définir et se
séparer d'autre chose, ce n'est pas une raison suffisante pour le
déclarer impossible; car, si nous rejetions toutes les réalités et
impossibilités que nous ne comprenons point, il ne nous resterait plus
de quoi vivre. Si cette conscience existe sous cette forme dont nous
avons l'idée, il est évident que nous nous y trouverons et y prendrons
part. S'il y a conscience en quelque lieu, ou quelque chose qui remplace
la conscience, nous serons dans cette conscience ou cette chose, puisque
nous ne pouvons être ailleurs. Et cette conscience ou cette chose où
nous nous trouverons, ne pouvant être malheureuse, puisqu'il est
impossible que l'infini n'existe que pour son malheur, nous n'y serons
pas malheureux non plus. Enfin, si l'infini où nous serons lancés n'a
aucune espèce de conscience ni rien qui en tienne lieu, c'est que la
conscience ou ce qui la pourrait remplacer, n'est pas indispensable au
bonheur éternel.
V
Voilà, je pense, à peu près, ce qu'il est permis d'affirmer, pour
l'instant, à l'âme inquiète devant l'espace insondable où la mort va
bientôt la jeter. Elle y peut espérer tout ce qu'elle y rêvait; elle y
craindra peut-être moins ce qu'elle y redoutait. Si elle préfère
demeurer dans l'attente et n'admettre aucune des hypothèses que j'ai
exposées de mon mieux et sans parti pris, il semble cependant difficile
de ne pas accueillir, tout au moins, cette grande assurance que l'on
retrouve au fond de chacune d'elles: à savoir que l'infini ne saurait
nous vouloir du mal, attendu que s'il tourmentait éternellement le
moindre d'entre nous, il tourmenterait quelque chose qu'il ne peut
arracher de soi, et partant tout lui-même.
Je n'ai rien ajouté à tout ce qu'on savait. J'ai simplement tenté de
séparer ce qui peut être vrai de ce qui certainement ne l'est point;
car, si l'on ignore où se trouve la vérité, on apprend néanmoins à
connaître où elle ne se trouve pas. Et peut-être, en recherchant cette
introuvable vérité, aurons-nous accoutumé nos yeux à percer, en la
regardant fixement, l'épouvante de la dernière heure. Il reste sans nul
doute, à dire bien des choses que d'autres diront avec plus de force et
d'éclat. Mais n'espérons pas que quelqu'un prononce sur cette terre le
mot qui mette un terme à nos incertitudes. Il est au contraire fort
probable que personne en ce monde, ni peut-être dans l'autre, ne
découvrira le grand secret de l'Univers. Et, pour peu qu'on réfléchisse,
il est très heureux qu'il en soit ainsi. Nous avons non seulement à nous
résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais à nous réjouir de n'en
pouvoir sortir. S'il n'y avait plus de questions insolubles ni d'énigmes
impénétrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il
faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers
proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus
qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu
et l'inconnaissable sont et seront peut-être toujours nécessaires à
notre bonheur. En tout cas, je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa
pensée fût-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne,
d'être éternellement condamné à habiter un monde dont il aurait surpris
un secret essentiel et auquel, étant homme, il aurait commencé à
comprendre quelque chose.