L'hypothèse de la conscience modifiée n'exige pas la perte de la petite
conscience acquise dans notre corps; mais elle rend celle-ci presque
négligeable, la jette, la noie et la dissout dans l'infini. Il est
naturellement impossible d'étayer cette hypothèse de preuves
satisfaisantes; mais il n'est pas facile de la ruiner comme les
précédentes. S'il était permis de parler de vraisemblance, quand notre
seule vérité est que nous ne voyons pas la vérité, elle est la plus
vraisemblable des hypothèses d'attente, et ouvre de magnifiques portes
aux rêves les plus plausibles, les plus variés et les plus séduisants.
Notre moi, notre âme, notre esprit, ou quel que soit le nom dont nous
appellerons ce qui nous survivra pour demeurer nous-mêmes,
retrouvera-t-il au sortir de notre corps les innombrables vies qu'il
doit avoir vécues depuis les millénaires qui n'eurent pas de
commencement? Continuera-t-il de s'accroître en s'assimilant tout ce
qu'il rencontrera dans l'infini, durant des millénaires qui n'auront pas
de fin? S'attardera-t-il quelque temps autour de notre terre, y menant,
dans des régions invisibles à notre oeil, une existence de plus en plus
haute et heureuse, comme le veulent les théosophes et les spirites?
Ira-t-il vers d'autres systèmes planétaires, émigrera-t-il en d'autres
mondes dont nos sens ne soupçonnent même pas l'existence? Tout semble
permis dans ce grand songe, hormis ce qui pourrait en arrêter l'essor.
Néanmoins, dès qu'il s'aventure trop loin dans les espaces
d'outre-tombe, il se heurte à d'étranges obstacles et s'y brise les
ailes. Si nous admettons que notre moi ne demeure pas éternellement tel
qu'il était à l'instant de notre mort, nous ne pouvons plus imaginer
qu'à un moment donné il s'arrête, cesse de s'étendre et de s'élever,
atteigne sa perfection et sa plénitude, pour n'être plus qu'une sorte
d'épave immuable en suspens dans l'éternité et une chose finie dans tout
ce qui ne finira jamais. Ce serait bien la seule et véritable mort; et
d'autant plus affreuse qu'elle mettrait un terme à une vie et à une
intelligence sans égales, à côté desquelles celles que nous possédons
ici-bas ne pèseraient même pas ce que pèse une goutte d'eau en face de
l'Océan ou un grain de sable en contrepoids d'une chaîne de montagnes.
En un mot, ou nous croyons que notre évolution s'arrêtera un jour; et
c'est une fin incompréhensible et une sorte de mort inconcevable; ou
nous admettons qu'elle n'aura pas de terme, et dès lors, étant infinie,
elle prend tous les caractères de l'infini et doit se perdre et se
confondre en lui. C'est du reste à quoi aboutissent la théosophie, le
spiritisme et toutes les religions où l'homme, dans son bonheur suprême,
est absorbé par Dieu. Et c'est encore une fin incompréhensible, mais du
moins c'est la vie. Et puis, incompréhensible pour incompréhensible,
après avoir fait tout ce qui est humainement possible pour comprendre
l'une ou l'autre énigme, jetons-nous de préférence dans la plus vaste et
partant la plus vraisemblable, celle qui contient toutes les autres et
après laquelle il ne reste plus rien. Sinon les questions se redressent
à chaque étape et les réponses sont toujours différées. Et questions et
réponses nous mènent au même abîme inévitable. Puisqu'il faut tôt ou
tard l'aborder, pourquoi n'y pas aller tout de suite? Tout ce qui nous
arrive dans l'intervalle, nous intéresse sans nul doute, mais ne nous
retient pas, n'étant pas éternel.