III

L'hypothèse de la conscience modifiée n'exige pas la perte de la petite

conscience acquise dans notre corps; mais elle rend celle-ci presque

négligeable, la jette, la noie et la dissout dans l'infini. Il est

naturellement impossible d'étayer cette hypothèse de preuves

satisfaisantes; mais il n'est pas facile de la ruiner comme les

précédentes. S'il était permis de parler de vraisemblance, quand notre

seule vérité est que nous ne voyons pas la vérité, elle est la plus

vraisemblable des hypothèses d'attente, et ouvre de magnifiques portes

aux rêves les plus plausibles, les plus variés et les plus séduisants.

Notre moi, notre âme, notre esprit, ou quel que soit le nom dont nous

appellerons ce qui nous survivra pour demeurer nous-mêmes,

retrouvera-t-il au sortir de notre corps les innombrables vies qu'il

doit avoir vécues depuis les millénaires qui n'eurent pas de

commencement? Continuera-t-il de s'accroître en s'assimilant tout ce

qu'il rencontrera dans l'infini, durant des millénaires qui n'auront pas

de fin? S'attardera-t-il quelque temps autour de notre terre, y menant,

dans des régions invisibles à notre oeil, une existence de plus en plus

haute et heureuse, comme le veulent les théosophes et les spirites?

Ira-t-il vers d'autres systèmes planétaires, émigrera-t-il en d'autres

mondes dont nos sens ne soupçonnent même pas l'existence? Tout semble

permis dans ce grand songe, hormis ce qui pourrait en arrêter l'essor.

Néanmoins, dès qu'il s'aventure trop loin dans les espaces

d'outre-tombe, il se heurte à d'étranges obstacles et s'y brise les

ailes. Si nous admettons que notre moi ne demeure pas éternellement tel

qu'il était à l'instant de notre mort, nous ne pouvons plus imaginer

qu'à un moment donné il s'arrête, cesse de s'étendre et de s'élever,

atteigne sa perfection et sa plénitude, pour n'être plus qu'une sorte

d'épave immuable en suspens dans l'éternité et une chose finie dans tout

ce qui ne finira jamais. Ce serait bien la seule et véritable mort; et

d'autant plus affreuse qu'elle mettrait un terme à une vie et à une

intelligence sans égales, à côté desquelles celles que nous possédons

ici-bas ne pèseraient même pas ce que pèse une goutte d'eau en face de

l'Océan ou un grain de sable en contrepoids d'une chaîne de montagnes.

En un mot, ou nous croyons que notre évolution s'arrêtera un jour; et

c'est une fin incompréhensible et une sorte de mort inconcevable; ou

nous admettons qu'elle n'aura pas de terme, et dès lors, étant infinie,

elle prend tous les caractères de l'infini et doit se perdre et se

confondre en lui. C'est du reste à quoi aboutissent la théosophie, le

spiritisme et toutes les religions où l'homme, dans son bonheur suprême,

est absorbé par Dieu. Et c'est encore une fin incompréhensible, mais du

moins c'est la vie. Et puis, incompréhensible pour incompréhensible,

après avoir fait tout ce qui est humainement possible pour comprendre

l'une ou l'autre énigme, jetons-nous de préférence dans la plus vaste et

partant la plus vraisemblable, celle qui contient toutes les autres et

après laquelle il ne reste plus rien. Sinon les questions se redressent

à chaque étape et les réponses sont toujours différées. Et questions et

réponses nous mènent au même abîme inévitable. Puisqu'il faut tôt ou

tard l'aborder, pourquoi n'y pas aller tout de suite? Tout ce qui nous

arrive dans l'intervalle, nous intéresse sans nul doute, mais ne nous

retient pas, n'étant pas éternel.

La Mort · 第 76 / 78 题