I
Portons-y nos pensées. Le problème déborde l'humanité et embrasse toutes
choses. On peut, je crois, envisager l'infini sous deux aspects bien
distincts. Voyons le premier de ceux-ci. Nous sommes plongés dans un
Univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace. Il
ne peut avancer ni reculer. Il n'a pas d'origine. Il n'a jamais commencé
comme il ne finira jamais. Il a derrière lui autant de myriades d'années
qu'il en découvre devant lui. Il est depuis toujours au centre sans
bornes des jours. Il ne saurait avoir un but, car s'il en avait un, il
l'eût atteint dans l'infini des ans qui nous précède; d'ailleurs ce but
se trouverait hors de lui, et s'il y avait quelque chose hors de lui il
serait borné par cette chose et cesserait d'être l'infini. Il ne va pas
vers quelque chose, car il y serait arrivé; par conséquent, tout ce que
font les mondes dans son sein, tout ce que nous y faisons nous-mêmes, ne
peut avoir sur lui nulle influence. Tout ce qu'il fera, il l'a fait.
Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire. S'il
n'a pas de pensée, il n'en acquerra point. S'il en a une, elle est
depuis toujours à son apogée et y demeurera, immuable, immobile. Il est
aussi jeune qu'il le fut et aussi vieux qu'il le sera. Il a tenté dans
le passé tous les efforts et toutes les expériences qu'il tentera dans
l'avenir; et, toutes les combinaisons possibles étant épuisées depuis ce
que nous ne pouvons même pas appeler l'origine, il ne semble pas que ce
qui n'a pas eu lieu dans l'éternité qui s'étend avant notre naissance se
puisse produire dans celle qui suivra notre mort. S'il n'a pas pris
conscience, il ne la prendra jamais, s'il ne sait ce qu'il veut, il
l'ignorera sans espoir, sachant tout ou ne sachant rien et se trouvant
aussi près de sa fin que de son commencement.
C'est la pensée la plus noire que puisse atteindre l'homme. Je ne crois
pas qu'on l'ait jusqu'ici suffisamment approfondie. Si elle était
vraiment irréfutable,--et l'on peut soutenir qu'elle l'est,--si elle
renfermait réellement le mot suprême de la grande énigme, il serait
presque impossible de vivre dans son ombre. Seule la certitude que nos
conceptions du temps et de l'espace sont illusoires et absurdes, peut
éclairer l'abîme où sombrerait toute espérance.