Nous avons dit que la douleur propre de l'esprit est la douleur de ne
pas connaître ou de ne pas comprendre, qui renferme la douleur de ne pas
pouvoir; car qui connaît les causes suprêmes, n'étant plus paralysé par
la matière, se confond et agit avec elles; et qui comprend finit par
approuver, sinon l'Univers serait une erreur, ce qui n'est pas possible;
une erreur infinie n'étant pas concevable. Je ne crois pas qu'on puisse
imaginer une autre douleur de la pensée pure. La seule qui avant
réflexion paraisse admissible et qui ne serait en tout cas qu'éphémère,
naîtrait au spectacle des peines et des misères qui demeurent sur la
terre quittée. Mais cette douleur, au fond, ne serait qu'un aspect et un
moment insignifiant de la douleur de ne pas pouvoir ou de ne pas
comprendre. Quant à celle-ci, bien qu'elle se trouve non seulement hors
du domaine de notre intelligence, mais encore à d'infranchissables
distances de notre imagination, on en peut dire qu'elle ne serait
intolérable que si elle était sans espoir; il faudrait que l'Univers
renonçât à se connaître ou admît en lui un objet qui y demeurât à jamais
étranger. Ou la pensée n'apercevra pas ses limites et, partant, n'en
souffrira point, ou elle les outrepassera à mesure qu'elle les
apercevra; car, comment l'Univers aurait-il des parties éternellement
condamnées à ne point faire partie de lui-même et de sa connaissance? En
sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas comprendre, à
supposer qu'il existe un instant, ne finisse par se confondre avec
l'état de l'infini, qui, s'il n'est pas le bonheur tel que nous
l'entendons, ne saurait être qu'une indifférence plus haute et plus pure
que la joie.