VI

D'autre part,--car il faut tout dire, remuer les ténèbres contraires que

l'on croit le plus proches de la vérité et n'avoir aucune

préférence,--d'autre part, on peut accorder à ceux qui tiennent à

demeurer eux-mêmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survécût pour les

recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les sépare plus.

S'il paraît impossible que quelque chose, mouvement, vibration,

radiation, s'arrête ou disparaisse, pourquoi donc la pensée se

perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d'une assez puissante

pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s'accroître de tout ce

qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura plus de fond, comme l'autre

moi, sur cette terre, se nourrissait et s'accroissait de tout ce qu'il y

rencontrait. Puisque nous avons su acquérir notre conscience présente,

pourquoi nous serait-il impossible d'en acquérir une autre? Car ce moi

qui nous est si cher et que nous croyons posséder, il ne s'est pas fait

en un jour; ce qu'il est à présent, il ne l'était pas à l'heure de notre

naissance. Il y est entré bien plus de hasard que de volonté et bien

plus de substance étrangère qu'il ne s'y trouvait de substance innée. Il

n'est qu'une longue suite d'acquisitions et de transformations dont nous

ne tenons compte qu'à partir de l'éveil de notre mémoire; et son noyau

dont nous ignorons la nature est peut-être plus immatériel et moins

consistant qu'une pensée. Si le milieu nouveau où nous entrons au sortir

du sein de notre mère nous transforme à tel point qu'il n'y a pour ainsi

dire aucun rapport entre l'embryon que nous avons été et l'homme que

nous sommes devenus, n'est-il pas à penser que le milieu bien plus

nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fécond où nous repénétrons au

sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui

nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien

admettre que notre être spirituel, délivré de son corps, s'il ne se mêle

pas d'emblée à l'infini, s'y développe peu à peu, y choisisse sa

substance et, n'étant plus entravé par l'espace et le temps, ne finisse

point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts désirs

d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort

possible que nos meilleures pensées nous accueillent sur l'autre rive,

et que la qualité de notre intelligence détermine celle de l'infini qui

se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothèses sont permises et

toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le

malheur ne peut plus nous répondre. Il ne trouve plus place dans

l'imagination humaine qui explore méthodiquement l'avenir. Et quelle que

soit la force qui nous survive et préside à notre existence dans l'autre

monde, cette existence, à supposer le pire, ne saurait être moins grande

ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura d'autre carrière que

l'infini; et l'infini n'est rien, s'il n'est point la félicité. En tout

cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment étroit,

avare, obscur et douloureux de notre destinée.

La Mort · 第 55 / 78 题