D'autre part,--car il faut tout dire, remuer les ténèbres contraires que
l'on croit le plus proches de la vérité et n'avoir aucune
préférence,--d'autre part, on peut accorder à ceux qui tiennent à
demeurer eux-mêmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survécût pour les
recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les sépare plus.
S'il paraît impossible que quelque chose, mouvement, vibration,
radiation, s'arrête ou disparaisse, pourquoi donc la pensée se
perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d'une assez puissante
pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s'accroître de tout ce
qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura plus de fond, comme l'autre
moi, sur cette terre, se nourrissait et s'accroissait de tout ce qu'il y
rencontrait. Puisque nous avons su acquérir notre conscience présente,
pourquoi nous serait-il impossible d'en acquérir une autre? Car ce moi
qui nous est si cher et que nous croyons posséder, il ne s'est pas fait
en un jour; ce qu'il est à présent, il ne l'était pas à l'heure de notre
naissance. Il y est entré bien plus de hasard que de volonté et bien
plus de substance étrangère qu'il ne s'y trouvait de substance innée. Il
n'est qu'une longue suite d'acquisitions et de transformations dont nous
ne tenons compte qu'à partir de l'éveil de notre mémoire; et son noyau
dont nous ignorons la nature est peut-être plus immatériel et moins
consistant qu'une pensée. Si le milieu nouveau où nous entrons au sortir
du sein de notre mère nous transforme à tel point qu'il n'y a pour ainsi
dire aucun rapport entre l'embryon que nous avons été et l'homme que
nous sommes devenus, n'est-il pas à penser que le milieu bien plus
nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fécond où nous repénétrons au
sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui
nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien
admettre que notre être spirituel, délivré de son corps, s'il ne se mêle
pas d'emblée à l'infini, s'y développe peu à peu, y choisisse sa
substance et, n'étant plus entravé par l'espace et le temps, ne finisse
point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts désirs
d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort
possible que nos meilleures pensées nous accueillent sur l'autre rive,
et que la qualité de notre intelligence détermine celle de l'infini qui
se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothèses sont permises et
toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le
malheur ne peut plus nous répondre. Il ne trouve plus place dans
l'imagination humaine qui explore méthodiquement l'avenir. Et quelle que
soit la force qui nous survive et préside à notre existence dans l'autre
monde, cette existence, à supposer le pire, ne saurait être moins grande
ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura d'autre carrière que
l'infini; et l'infini n'est rien, s'il n'est point la félicité. En tout
cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment étroit,
avare, obscur et douloureux de notre destinée.