II

Il n'importe; ce moi si incertain, si insaisissable, si fugitif et si

précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si

exclusivement, que toutes les réalités s'effacent devant ce fantôme. Il

nous est indifférent que, durant l'éternité, notre corps ou sa substance

connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les

transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne

fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile;--et il est certain qu'il

les devient et que ce n'est point dans nos cimetières mais dans

l'espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts,--il

nous est pareillement indifférent que notre intelligence s'épanouisse

jusqu'à se mêler à l'existence des mondes, à la comprendre et à la

dominer. Nous sommes persuadés que tout cela ne nous touchera point, ne

nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins que cette mémoire

de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et

ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m'est égal, se dit ce

moi borné et buté à ne rien comprendre, il m'est égal que les parties

les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient

éternellement vivantes et lumineuses dans les suprêmes allégresses;

elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. La mort a tranché le

réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel

centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées

ainsi et flottant dans l'espace et le temps, leur sort m'est aussi

étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient

n'existe pour moi qu'à la condition que je le puisse ramener à cet être

mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part et que je

promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent

corps qu'autant qu'ils s'y soient reflétés.

La Mort · 第 21 / 78 题